Artistes et militants de la cause nationale
Farid Ali, H’sissen et Moh Saïd Ouvelaïd

Par Hassina AMROUNI
Publié le 03 sep 2019
A travers les artistes de grand acabit qu’elle a enfanté, Draâ El-Mizan s’est fait connaître au-delà des frontières du pays. Retour sur le parcours de trois enfants prodiges de la région : Farid Ali, H’ssissen et Mohamed Saïd Ouvelaïd.
Farid Ali
Farid Ali
Moh Saïd Ouvelaïd
H’ssissen

Ali Khelifi, de son vrai nom, Farid Ali, voit le jour à Ikhelfounène, dans la région de Bounouh (daïra de Draâ El-Mizan), le 9 janvier 1919. A l’âge de 6 ans, il est inscrit à l’école des Pères blancs du village où il décroche son certificat d’études primaires. A l’âge de 16 ans, il quitte ses montagnes de Kabylie pour se rendre dans la capitale. Il espère trouver à Alger du travail pour pouvoir aider à subvenir aux besoins de sa famille. Il commence par exercer le métier de cordonnier à la rue Amara-Ali, près de la place des Martyrs.
Après le décès de son père en 1937, il prend le chemin de l’émigration. Arrivé en France, il travaille comme convoyeur. Mais la capitale française est, à cette époque, le lieu d’exil de nombreux artistes algériens. Farid Ali commence alors à fréquenter assidûment les cafés et autres cabarets où se produisent de grands chefs d’orchestres de l’époque comme Mohamed El Kamal et Mohamed El Djamoussi ou encore l’artiste Amraoui Missoum. Découvrant son talent au chant, ils l’encouragent à persévérer dans cette voie, conscients du grand potentiel qui sommeille en lui. Dès 1949, Farid Ali accorde beaucoup de temps à la musique. Sa première scène a lieu à la salle Pleyel où il est programmé pour un numéro de claquettes entre deux récitals organisés par Mohand-Said Yala, avec Mohamed El Kamal, Allaoua Zerrouki, Mohamed Al Jamoussi et les frères cubains Baretto.
Il vient de faire son entrée dans le cercle fermé des artistes de l’exil. Il noue de solides amitiés et, outre la musique qu’il découvre dans sa diversité et sa profondeur et à laquelle il s’accroche, le jeune homme va aussi s’abreuver des discours nationalistes entendus çà et là, et qui vont nourrir sa fibre patriotique. Le jeune Farid Ali finit par être expulsé de France en 1951 car accusé d’avoir participé à un attentat contre un responsable de l’ORTF.
Séjournant tantôt à Alger, tantôt dans son village natal, Farid Ali qui n’a, en rien renoncé à ses idéaux nationalistes, active au sein du PPA /MTLD. Pour ne pas attirer sur lui l’attention des autorités coloniales, il est contraint à des déplacements fréquents, parfois même déguisé.
Même pris au cœur de cette fièvre révolutionnaire, il garde une place de choix à la musique car elle lui permet de survivre au milieu de ce chaos. Cheikh Noreddine lui procure une carte de la SACEM puis, Farid Ali parvient à effectuer ses premiers enregistrements à la radio d’Alger. En 1955, il décide de repartir en France où il renoue les liens avec les artistes algériens retrouvés sur place, comme Amraoui Missoum ou encore Abder Isker. Ceux-ci l’associent à leur émission Chanteur amateur avec la jeune artiste qui deviendra l’une des divas de la chanson kabyle, Hnifa. En parallèle, il continue à militer activement au sein de la Fédération de France et finit par être recherché par la police française, ce qui le contraint à vivre dans la clandestinité.
Revenant en Algérie, il est arrêté en 1956, alors qu’il effectue une visite au village. Incarcéré à la prison de Draâ El-Mizan, il y subit les pires actes de tortures. Dès sa libération survenue en 1957, il s’engage dans la lutte libératrice. Entre 1957 et 1958, Radio-Paris produit quelques sketchs et pièces radiophoniques où il tient différents rôles. C’est durant cette période qu’il écrit et compose l’un des titres phares de son répertoire, en l’occurrence Ayema aâzizen ur tt’ru (O ! mère chérie ne te lamente pas) qui deviendra l’un des chants entonnés par les moudjahidine dans les maquis. Ce titre sera d’ailleurs, repris quelques années plus tard par Matoub Lounes.
En 1962, Farid Ali rentre en studio pour enregistrer quatre titres à la maison Philips puis prend en gérance un restaurant à la Rue des Coqs. Ce lieu devient très vite le lieu de rencontre des artistes algériens débarquant en France.
En 1964, suite à la crise politique en Algérie, il est arrêté et emprisonné à Barouaghia.
A sa sortie de prion, en 1965, il retourne en France, à Amiens plus précisément, où il exerce plusieurs petits métiers de fortune. Il revient en Algérie en 1975, déçu par plusieurs mariages et divorces et épuisé par la maladie. Il participe comme acteur dans quelques films (Limadha de Benamar Bakhti et Barrières de Lallem). Il dirige ensuite, pendant une année, avec le fils de Cheikh Nordine, l’émission Chanteurs de demain sur la Chaîne II.
Asthmatique, il décède le 18 octobre 1981, à l’âge de 62 ans. Il sera inhumé dans son village natal.

Moh Saïd Ouvelaïd

Originaire de la tribu des Aït Smaïl, Moh Saïd Ouvelaïd, Larbi Mohamed Saïd, de son vrai nom, voit le jour le 19 février 1923 au village Amalou, commune de Bounouh (daïra de Draâ El-Mizan).

Scolarisé à l’école du village, il en sera vite exclu après une querelle de gamins avec le fils du Caïd. Il se consacre dès lors aux travaux des champs et devient berger, comme beaucoup d’enfants de sa condition et de l’époque.
A l’âge de 15 ans, il débarque dans la capitale et c’est à El-Harrach, à la périphérie d’Alger qu’il est recruté comme garçon de café.
En juin 1946, il décide d’aller tenter sa chance en France. Sur place, il est accueilli par son frère aîné, gérant d’un café. Pour le jeune Moh Saïd, c’est le départ d’une nouvelle vie, notamment, avec la découverte du monde des artistes, plus précisément de la chanson mais en même temps, il découvre l’effervescence des milieux nationalistes qu’il fréquente assidûment avec d’intégrer les rangs du PPA/MTLD.
Le quotidien de Moh Saïd est dur, cependant, il parvient à se construire une vie, partagée entre travail, militantisme et vie de famille. Il se marie, en effet, avec une Française avec qui il aura cinq enfants : Amar, Malika, Ouardia, Noura et Djamel.
Également passionné de musique et doté par la nature d’une voix remarquable, il se lance dès 1953 dans la chanson, enregistrant ciq disques à la maison Philips dont Barka-k tissit n chrab (Arrête la consommation de l’alcool), car pour lui, l’alcool empêche la prise de conscience révolutionnaire. Il sera ainsi le premier chanteur algérien à être édité par la prestigieuse maison Philips, il enchaînera avec d’autres enregistrements chez Pathé-Marconi.
Au lendemain du 1er novembre 1954, l’appel de la Révolution se fait pressant, il décide donc de rentrer au pays pour monter au maquis et lutter auprès de ses frères moudjahidine contre l’oppresseur colonial. Rencontrant Krim Belkacem, ce dernier lui dit : « Toi, tu ne dois pas être au maquis, tu es chanteur et tu peux te déplacer à ta guise en France ; la Révolution a besoin de toi là-bas pour sensibiliser par le verbe et aider avec l’argent. » Convaincu du rôle qu’il pouvait désormais jouer et qui serait d’un grand apport à la guerre de libération, Moh Saïd Ouvelaïd, repart en France.
Il achète un café à Paris et en fait un lieu de rencontre pour tous les artistes et surtout militants du Front de libération nationale. Il sera arrêté par la police française en 1958 et sera incarcéré dans les prisons de Boulogne-Billancourt (France), Annaba et Constantine. Après la saisie de ses biens, sa famille sera prise en charge par la Croix-Rouge française. Libéré deux ans plus tard, il ne sera autorisé à revenir en France qu’à la fin des années 1960.
A l’indépendance, il se consacre pleinement à l’art en produisant plusieurs chansons, dans lesquelles il chante la misère, les souffrances de ses compatriotes, la nostalgie et l’amour, parmi elles sa célèbre chanson : abahri siwed-asen slam i warrac ak n tmurt-iw en hommage à la Kabylie pour les affres qu’elle a subies durant la guerre de libération.
Il y séjourne jusqu’en 1980 mais les dernières années de sa vie seront très difficiles, surtout lorsqu’un drame familial le contraint à quitter les siens. Livré à lui-même, traînant d’hôtel en hôtel, sans prise en charge ni considération, il est retrouvé mort, assassiné, le 3 mars 2000 au lieu-dit sidi Koriche, à proximité de la ville côtière d’Azeffoun.
Il sera enterré deux jours plus tard dans son village natal.

H’sissen

Né le 8 décembre 1929, au 15 rue Monthabor, dans la vieille Casbah d’Alger, Ahcène Larbi Benameur, plus connu sous le nom de H’sissen est lui aussi originaire de Draâ El-Mizan, plus précisément du village Tizi-Ameur Bou Mahni, commune d’Ain-Zaouia.
C’est au sein d’une famille de condition modeste qu’il grandit aussi, pour aider son père à subvenir aux besoins de la famille, il vend des journaux dans les ruelles de la capitale, tôt le matin, avant d’aller à l’école. L’école qu’il quittera après l’obtention de son certificat d’étude (CEP) faute de moyens.
C’est chez un Français qu’il trouve un modeste travail qui lui permet d’apporter sa petite contribution aux dépenses familiales. Dans ses moments libres, il gratte des notes de musique sur la mandole ou joue des percussions. Très doué, il se fait remarquer à l’âge de 15 ans par Cheikh Missoum, séduit par sa maîtrise. Ce dernier lui propose de rejoindre son orchestre en qualité de percussionniste. Des années passées au contact du cheikh, H’sissen apprendra beaucoup de choses et surtout acquerra une grande maîtrise des modes et des gammes propres au chaâbi. Doté, par ailleurs d’une voix de rossignol, il décide de s’essayer au chant. Très vite, le jeune prodige parvient à séduire toute la Casbah.
Quelques années avant le déclenchement de la guerre de libération nationale, il forme son orchestre. Composant en arabe et en kabyle, H’sissen produit de véritables chefs-d’œuvre comme Atir el qafs (Oiseau en cage), Refdhagh thavalizth (J’ai pris ma valise), Nhar El Djemaâ, Etir Ghabli…
En 1954, il convole en justes noces et le jour de la fête de grands artistes de l’époque animeront la cérémonie, à l’image de Abderrahmane Aziz ou Latifa Ababsa. De son union avec Ghania naîtront deux garçons et une fille.
Lorsqu’éclate la Révolution, H’sissen n’hésite pas à rallier les rangs de l’ALN dès 1955. Si sa mère s’en inquiétait beaucoup du fait qu’il était son fils unique, lui répondait sans hésitation : « Si tous les fils d’Algérie étaient des fils uniques, qui prendrait alors les armes ? »
A la suite des menaces liées à son engament politique et révolutionnaire, H’sissen s’exile en France. Avec son ami Missoum, il anime à Paris de nombreuses soirées dans des cafés fréquentés par la communauté émigrée. Lorsqu’est créée en 1957 la troupe artistique du FLN, H’sissen qui est sollicité par le percussionniste Alilou y adhère sans attendre. Au sein de la troupe, il retrouve nombre de ses amis artistes, parmi lesquels Ahmed Wahby, Mustapha Kateb, Mustapha Sahnoun, Farid Ali, Ouafia, Boualem Rais et d’autres encore. Tous ensemble, ils vont sillonner une partie du monde, faisant ainsi voyager la riche culture algérienne mais dévoilant surtout la cause du peuple algérien et son combat pour sa liberté.
H’sissen composera nombre de chansons interprétées par la troupe durant ses tournées, il animera aussi beaucoup de soirées.
En 1959, il sera malheureusement freiné dans son élan artistique par une grave maladie, il meurt le 29 septembre 1959 à Tunis d’une infection pulmonaire et sera enterré au cimetière El Djelaz à Tunis. Il avait à peine 30 ans.


Hassina Amrouni

Sources :
Divers articles de la presse nationale

 

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