Un engagement indéfectible pour l’Algérie
Portrait de Fatima Baichi

Par Hassina AMROUNI
Publié le 05 sep 2019
Native de la Casbah d’Alger, Fatma Baichi y voit le jour en 1931. C’est là qu’elle passe son enfance et son adolescence, entourée d’une famille aimante mais très conservatrice. La jeune fille qui n’a pas la chance de faire des études poussées se tourne vers la couture pour laquelle elle a un véritable don.
Fatma Baichi
Moudjahidate au maquis
Moudjahidate au maquis maniant les armes

Elle raconte à ce sujet : « J’étais orpheline de père, ma mère avait une soixantaine d’années, elle ne pouvait pas travailler et j’avais trois frères. L’un, plus âgé que moi, travaillait comme peintre en bâtiment ; le deuxième, mon frère cadet, était associé dans un petit magasin d’ameublement, et le troisième, le tout petit, avait quitté l’école, il apprenait l’électricité chez un patron. Je faisais de la couture à la maison pour aider ».
Pour elle, le quotidien se limite aux tâches ménagères et à ses travaux de couture et lorsqu’il lui arrive de sortir pour une raison ou une autre, c’est sous l’œil chaperonnant de l’un de ses trois frères. Ces moments qui ont un goût de liberté lui permettent de voir ce qui se passe hors des murs de la douera familiale. L’Algérie, malgré le colonialisme, continue à vivre et à espérer les jours de liberté. Fatma a l’esprit éveillé pour la chose politique. Le nationalisme bouillonne en elle tel un volcan. « J’étais toute jeune mais je brûlais du désir de militer. C’était les chants patriotiques que j’entendais à la Casbah, les tracts que j’avais lus qui m’y poussaient. Je me rappelle, quand il y avait des fêtes : mariages, baptêmes, il y avait un orchestre dans la cour centrale des maisons. Et toujours à la fin ou à mi-temps, ils arrêtaient tout, se levaient pour faire une minute de silence pour les morts de Sétif et de Guelma de 1945, puis il y avait des chants patriotiques. À la Casbah tout le monde était nationaliste, dans le sang. Des hommes montaient la garde dehors la nuit. C’était des orchestres châabi : El Anka, Khelifa Belkacem, enfin des vieux qui ont disparu maintenant », raconte-t-elle encore.
Elle caresse secrètement le rêve de militer et d’apporter sa contribution à ce mouvement de liberté naissant. Elle se souvient que ses frères lui ramenaient toujours « des chansons, des tracts. Je les lisais, les apprenais. Je me rappelle même, j’étais jeune, il y avait une espèce de garage juste en face de l’école dans lequel des communistes faisaient des discours. C’était rue Montpensier à côté du marchand de beignets. En sortant, je voyais le rideau baissé, un homme debout qui surveillait, c’était un quartier habité par des Français. Dès qu’il reconnaissait quelqu’un, il lui disait « baisse la tête et rentre ». Il y avait toujours un Français et parfois un Algérien. Moi j’étais curieuse et je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous faites ici ? ». « C’est un discours pour la patrie, tu veux écouter ma fille ? ». J’ai dit oui et avec mon petit cartable je rentrais et je comprenais ce qu’ils disaient, ils parlaient en français, parfois il y avait une petite traduction en arabe pour expliquer à ceux qui ne comprenaient pas. C’était toujours plein. Lorsque je sortais, il me demandait : « Tu as compris ma petite fille, mais il ne faut le dire à personne ». « J’ai compris, quand est la prochaine réunion ? » Eh bien j’y allais. Une fois, mon frère m’a vue sortir de là-bas. Il m’a battue et m’a ramenée par mes tresses jusqu’à la maison et a dit à ma mère : « Elle fait de la politique, tu vas voir ils vont l’emmener en prison ». « Et pourquoi y vas-tu, je t’ai vu entrer », lui ai-je dit. « Moi, je suis un homme ». Il n’y avait pas de femmes, quelques enfants, c’est tout », se souvient-elle.
A l’âge de 16 ans, Fatma est donnée en mariage par sa famille mais au bout de quelques années, elle divorce, sans avoir eu d’enfant.

Début de la guerre de libération nationale

Lorsque qu’éclate la révolution le 1er novembre 1954, la famille Baichi, à l’instar de toutes les familles algériennes éprouve une certaine euphorie. La guerre est l’unique voie menant à la liberté. « Au début on avait peur, on avait la trouille à chaque attentat. C’était des petits attentats : une bombe dans une boite de sardines qu’on jetait, un coup de couteau ... Mais on discutait, on écoutait la radio du Caire. Cela nous chauffait le sang. Je ne m’entendais pas avec mes deux grands frères, c’étaient des garçons fiers, ils ne tenaient pas compte de moi. Mais le petit, je pouvais l’influencer, il avait 15 ans », confie Fatma.
C’est effectivement son jeune frère qui établit le contact avec un voisin âgé de 17 ans qui l’intègre dans son groupe. Quant à Fatma, il la met en rapport avec un certain Mohamed, un ancien boxeur. Même si elle n’avait pas le droit de sortir seule, son jeune frère acceptait de lui servir de couverture, en l’accompagnant : « J’avais des rendez-vous auxquels mon frère m’amenait. Je sortais soi-disant faire des courses avec mon frère. Nous nous rencontrions dans un jardin près de la plage Padovani. Mon frère se tenait à l’écart. Je devais aller chercher des tracts à la Casbah et les distribuer à des gens de confiance. Un ancien voisin de la Casbah, de l’âge de mon petit frère, venait chez moi pour m’emmener chez moi pour m’emmener à la Casbah, voilée, chercher les tracts. Je les distribuais à des gens que je connaissais à Saint-Eugène, à Kouba. Ensuite je ramassais les cotisations de ceux qui voulaient bien cotiser, 1 000, 2 000 francs par mois », raconte-t-elle.
Fatma est tellement investie dans sa mission qu’elle parvient à faire enrôler des amies. Elle se souvient qu’elle avait une amie « Fatima, 40 ans, qui était femme de ménage à l’ambassade américaine. Je lui avais raconté mes activités, elle aussi était amoureuse de la patrie. Elle a voulu participer, elle cotisait, distribuait des tracts. Une fois elle m’a raconté qu’une ancienne amie lui avait demandé de cacher son fils, un fidaï recherché, une tête brûlée et comme elle habitait avec des Français, elle avait peur et avait refusé : « C’est un tueur, il a fait des attentats ». Je lui ai proposé de le cacher chez moi. Mes frères étaient d’accord. Il est venu chez nous, comme si c’était un cousin, son nom de guerre était Mano. « Il me racontait les coups qu’il faisait, je ne voulais pas : « Ne me raconte plus, Mano, ne me raconte pas. On ne sait jamais, peut-être vais-je être arrêtée, ils vont me torturer, je vais être obligée de parler de choses que je ne devrais pas savoir ». Mano mourra en héros au maquis.
Durant la grève des huit jours, en février 1957, le groupe dans lequel elle activait est arrêté par les forces coloniales. En apprenant la nouvelle, Fatma a peur de se faire arrêter, elle aussi mais on ne viendra pas la chercher. On lui demande de suspendre momentanément tout contact avec ses compagnons de lutte pour ne pas attirer les soupçons sur elle. Les jours passent et, après un mois d’attente, une jeune femme, envoyée par Mohamed vient toquer à la porte de la maison des Baichi. Elle lui demande de reprendre le travail mais le frère de Fatma dissuade sa sœur et lui propose plutôt d’intégrer le réseau dans lequel lui activait. « Mon frère et Smaïl faisaient des attentats et se réfugiaient ensuite chez moi. C’étaient des gosses, 17 ans. Quand ils avaient fait quelque chose, ils revenaient tout pâles. Je les faisais entrer dans ma petite chambre, leur faisais du café et je baissais le rideau. Ma mère ne s’occupait pas de nous, elle savait, mais elle était vieille », évoque-t-elle.
La chambre de Fatma abritait un véritable arsenal de guerre : des colts, une mitraillette, des chargeurs. La maison de Fatma était aussi un lieu de refuge pour les fidaiyine et moudjahidine. De passage ou pour quelques jours, ils trouvaient toujours chez elle un repas chaud et un matelas où dormir sans crainte d’être dénoncé. Elle se souvient plus particulièrement de Saïd et F’toma : « Saïd habitait dans la Haute-Casbah. Un jour F’toma est allée prendre une bombe chez lui, mais au moment du réglage, la bombe a explosé. Le régleur, Berrazouane, est mort, mais Saïd et F’toma ont réussi à se sauver. Ils se sont cachés deux jours chez une amie de F’toma, mais elle avait peur et ne voulait pas les garder (…). Des frères avec lesquels Saïd était en contact en ont parlé à mon frère qui a tout de suite proposé qu’ils viennent chez nous. F’toma, a-t-il dit, serait une amie de ma soeur et Saïd son fiancé. Le mari de F’toma était déjà en prison. Ils sont donc venus chez moi, puis il y a eu un troisième, Ali. Dans nos deux petites pièces, nous sommes restés ainsi : eux trois, ma mère, mes trois frères et moi. Aux voisins, nous avons dit que c’étaient d’anciens amis qui venaient passer des vacances. Saïd restait tout le temps enfermé, il avait peur. De temps en temps, il allait à la plage avec une serviette sur la tête pour se cacher. Ils attendaient de pouvoir partir au maquis : Saïd, F’toma et Ali. Le petit Ali n’était pas plus âgé que mon frère Salim. Au bout de 12 jours, il a décidé de partir au bled. Il avait déjà été arrêté et torturé et il ne voulait pas être arrêté de nouveau. Ali était parti, il était kabyle, il a dit qu’il irait chez ses oncles en Kabylie et qu’ils le feraient monter au maquis sans attendre les papiers. Saïd, F’toma et son bébé sont restés. Ils ont dû rester une vingtaine de jours. Il y avait eu beaucoup d’arrestations ; il fallait rester sans bouger et attendre », confie-t-elle encore. Fatma Baichi trouve une aide précieuse auprès des voisines qui, même si elles se doutaient de ses activités partisanes, faisaient mine de ne rien savoir et ne posaient pas de questions.

L’énigmatique Houria

L’une des militantes, Houria, avait été arrêtée, en même temps que de deux de ses compagnons, Si Fodhil et Si Bouzid. Ces derniers morts sous la torture, la jeune femme sera relâchée à condition de jouer le double jeu. Elle se rend donc au domicile des Baichi. Lorsque Fatma lui ouvre, elle est tout étonnée car elle ignore que Salim et Fatma sont frère et soeur!! Elle échange quelques propos avec elle et demande si elle travaille toujours avec le réseau mais Fatma l’envoie sur une fausse piste. Houria lui dit qu’elle travaille avec les frères et demande à voir Salim. Bien que n’ayant aucune confiance en elle, Fatma fait tout de même venir son frère : « Je suis venue chercher les armes ». « Quelles armes, on n’a pas d’armes » a dit mon frère. « Si, l’amana ! qui est chez vous il faut me la remettre ». « L’amana ! lui ai-je dit, ceux qui t’ont parlé d’amana, dis-leur d’aller se faire pendre ». Le lendemain elle est revenue, envoyée nous dit-elle, par Si Fodil et Si Mokhtar pour changer les armes de cache. Nous l’avons encore renvoyée. Saïd voulait lui remettre les armes, mais moi je ne voulais pas qu’il les lui remette à la maison. « On ne peut pas sortir, me disait-il, on est brûlé ». « Alors dites que vous n’avez rien ». Elle est revenue le troisième jour encore. Ce jour-là F’toma et Saïd avaient reçu leur laissez-passer pour le maquis. Ils étaient contents. F’toma me disait : « Demain après-midi j’emmène mon fils chez ma mère et je pars. Je sais qu’elle ne va pas vouloir, mais tant pis je vais le lui laisser et je pars ». Le lendemain matin, elle a demandé à mon frère : « Salim tu ne veux pas m’emmener à la plage, pour une dernière fois, emmène-moi à la plage, après ce sera le maquis... ». « Oui, ce soir je vous emmènerai toi et Fatma », se remémore encore la moudjahida.
Le même jour, Houria revient, avec une nouvelle coiffure et une nouvelle robe, chose qui intrigue beaucoup Fatma qui se demande d’où lui vient l’argent pour un tel apprêtement ? Fatma dit alors à son frère, à Ftoma et Saïd : « Celle-là, elle va tous nous faire prendre, vous allez voir ». Malgré les suspicions de Fatma, Saïd accepte de lui remettre les armes. « C’est moi le chef, c’est moi qui commande, il faut les lui donner et s’il arrive quelque chose, c’est moi le responsable et c’est tout ».
Les armes étaient dissimulées dans un pot de fleurs. Fatma explique qu’elle et son frère avaient fait une caisse à double fond, ils y avaient enfoui les armes en premier et mis la terre et les fleurs par-dessus. « Il y avait même un petit revolver 6,35 qui était à mon frère. On avait tout mis ensemble. On a donc tout donné à cette femme, et elle est partie. Moi, je me suis mise à laver les chiffons pleins de graisse dans lesquels les armes avaient été emballées et j’ai caché les balles qu’elle avait laissées dans le brasero. Mon frère, Saïd et Tahar, le mari de Mériem, étaient partis à la plage pour qu’ensuite on puisse y aller F’toma et moi, toutes seules », dit-elle.
Mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans la rue, la maison a été encerclée. Les soldats français criaient : « Où est Salim ? » Mais personne ne le dénonce, pas même le marchand de légumes qui était installé juste devant la porte des Baichi. Ils sommèrent tout le monde de ne pas sortir et de rester à l’intérieur. « Saïd et Tahar ont continué à marcher doucement, mais mon frère est rentré en courant, il est passé dans notre maison. « Fatma, ma sœur, on nous a trahis, tu ne m’as pas vu ». Et il a sauté par la fenêtre dans le jardin de la villa d’une Française puis il a traversé la cour d’une autre villa et il s’est enfui », raconte Fatma.

Fatma arrêtée et torturée

Les militaires et les agents de la DST commencent alors à interroger les occupants de la maison. Ils s’adressent à Fatma en premier et lui demandent où elle habite et lorsqu’elle leur répond, ils ont disent : « C’est exact, en face des escaliers, c’est elle ». Fatma comprend alors que Houria venait de les dénoncer. « Ils m’ont attrapée par les cheveux et j’ai commencé : « Sale race, sale pourriture, criminels, vous parlez de fellagha, c’est vous les fellaghas ». Ils me donnaient des gifles, des coups partout, ils me frappaient partout. Et ils ont commencé : l’armoire a été renversée par terre, tout ce qui était dedans a été vidé. Le tiroir en haut de la commode était fermé à clé, c’était le tiroir de mon frère : il y mettait ses économies et ses papiers. Ils l’ont cassé et ont tout volé. Ils ont aussi volé tout mon trousseau, je faisais des commandes en France par correspondance. Mes bijoux aussi, ils ont tout pris, tout saccagé. « Où sont les armes ? » demandaient-ils. Je leur ai dit que F’toma était une amie à moi et Saïd son fiancé. Ils nous ont emmenés tous les trois à l’intendance. J’ai été torturée à mort... Ils m’ont torturée à la baignoire, tu sais les mains et les pieds attachés... je ne pouvais plus parler. Je n’ai parlé de personne. « Je ne sais pas, je ne sais pas ». « Et les armes qui sont sorties de chez vous ? » « C’est quelqu’un qui les a amenées à mon frère et l’a obligé à les garder quelques jours, mais on ne le connaît pas. », confie-t-elle, ajoutant encore : « Le capitaine me disait : « Ah ! Grande fellaga, le FLN peut compter sur toi, avec toutes ces tortures tu n’as rien ». Fatma précise que durant toute la période où elle a été torturée, elle n’a pas vu Houria, ignorant si c’est elle qui ne voulait pas se montrer.
Placé à l’intendance avec Saïd et F’toma, arrêtés en même temps qu’elle, Fatma Baichi est confrontée par ses tortionnaires à Si Bouzid. Bien qu’elle ne le connaisse pas, elle a pleuré en voyant l’état dans lequel il avait été réduit : « ils l’avaient tout lacéré avec la lame Gillette. Il était presque nu, attaché. Je lui disais : « N’aie pas peur, mon frère ». Ils ont cru que j’étais sa maîtresse, alors que je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais vu. Si Fodil, c’est pareil, ils nous ont confrontés, mais je ne le connaissais pas », se remémore Fatma.
Durant toute une semaine, Fatma et ses compagnons seront torturés pour leur extirper des renseignements mais aucun ne dira mot. Il y avait également une certaine Fella. Fatma dit qu’elle ne la connaissait pas elle la voyait à travers la porte lorsqu’ils la faisaient entrer dans la salle de torture. « J’entendais Fella crier quand ils la torturaient, elle criait de toutes ses forces, la pauvre », dit-elle amèrement. Fatma était elle aussi dans un état lamentable et ses tortionnaires pensaient qu’elle allait mourir. Après huit jours de traitement abjects, ils la font sortir sur la terrasse, la confrontant à ses frères. Là, elle se met à crier : « Mais ils ne savent rien, « il n’y a que moi et mon petit frère qui étions au courant pour les armes ». Ce à quoi ils répondent : « Alors pourquoi n’êtes-vous pas venus nous le dire ? ». Fatma ment alors : « J’avais peur, si je le vous disais, que vous ne me croyiez pas et que les autres me tuent. Alors je n’ai rien dit. Mais je n’ai rien fait, rien fait ».
Un para la prendra en sympathie, il lui confie avoir eu très mal de les voir la torturer de la sorte car elle lui faisait rappeler sa sœur : « Quand ils te torturaient, je voulais éclater, j’avais l’impression que c’était ma sœur qu’ils torturaient. Mais je ne peux rien faire », témoigne Fatma.
Suite à cela, elle sera conduite dans un autre lieu, sur les hauteurs d’Alger, où elle sera jetée dans une cave pendant une autre semaine. Durant tout ce temps, ils ramenaient à chaque fois des indicateurs pour l’identifier mais, comme elle le dit : « grâce à Dieu personne ne m’a reconnue ».
Une nuit, elle et ses frères sont enfin relâchés mais avant, ils lui intiment l’ordre de les prévenir au cas où son frère Salim donnerait signe de vie. Elle répond alors : « Oui, oui, mon capitaine, s’il le mérite tant pis pour lui ». Deux jours plus tard, Saïd et F’toma sont à leur tour libérés sans avoir trahi leurs compagnons, ni avoir dit quoi que ce soit à leurs bourreaux. F’toma avait pris contact avec des frères à El-Harrach puis les avait rejoints quant à Saïd, ne sachant où aller, retourna chez-lui mais cette maison étant sous surveillance, il sera arrêté une seconde fois. « Il a donné tout le monde, sous les tortures, il est devenu comme fou, il donnait tout le monde, même ceux qui n’avaient rien fait », raconte Fatma Baichi. Les soldats reviennent chez-elle avec un homme cagoulé et attaché par une corde aux pieds. Fatma reconnaît immédiatement Saïd à ses dents en or. Il lui dit doucement : « Fatma ma sœur, n’aie pas peur, je ne te vendrai pas », mais il l’avait déjà fait.
Fatma est emmenée à l’école Sarouy : « Ils m’ont déshabillée, ligotée dans un voile qui avait été laissé par je ne sais quelle femme, ils m’ont mouillée, ils ont versé un seau d’eau et m’ont passée à la gégène, une fois, puis une deuxième. Il y avait un tortionnaire, torse nu, qui torturait. Le capitaine qui m’avait arrêtée la première fois est entré et m’a vue : « Qu’est-ce qu’elle fait ici ? ». Ils lui ont montré le dossier, transport d’armes, hébergement ».
Trois jours plus tard, Salim est arrêté. Ils les emmènent tous deux dans un camp de détention situé à Ben Aknoun. Ils y restent 25 jours. Fatma se souvient qu’elle partageait le dortoir avec 22 femmes dont Goucem, Latifa, Ghania, Akila, Fadhila et d’autres encore. Quotidiennement, elle passait à l’interrogatoire et puisqu’elle refusait de parler, on la giflait, lui donnait des coups. Des hommes avec des cagoules passaient régulièrement pour reconnaître des prisonniers. Certains étaient emmenés.
Fatma et son frère Salim sont ensuite transférés à Birtraria. Fatma est placée dans une cellule individuelle. Elle n’a pas été torturée physiquement mais moralement, si. Trois ou quatre jours plus tard, elle est rejointe par deux autres militantes, Huguette et Fatma-Zohra.
Fatma passe trois mois en détention, avant d’être transférée, en septembre 1957, à la prison de Serkadji. Là-bas, elle rencontre d’autres prisonnières, des sœurs de combat, ce qui rend son séjour moins lourd. Elle y retrouve F’toma, Zizou et d’autres. Elle y reste sept mois. Durant son séjour à Serkadji, ce qui était dur, c’était d’entendre les frères conduits à la guillotine. Ils criaient : « Allahou Akbar, Tahia El Djazaïr » et tous les frères répondaient », témoigne la militante FLN. Les prisonniers entonnaient alors en chœur des chants patriotiques : Min Djibalina, Ikhouani la tensaoui chouhadakoum...
Fatma et d’autres prisonnières seront ensuite, déplacées vers la prison d’El Harrach. Jugée, elle sera condamnée à cinq ans de prison avec sursis. Libérée, elle sera conduite au camp de Beni Messous où elle est une nouvelle fois interrogée. Elle se souvient que dans ce camp, il devait y avoir environ six cent prisonniers et elle était la seule femme. Après quinze jours de détention, elle est envoyée à Tefeschoun (actuellement Khemisti), dans la wilaya de Tipasa. Là-bas, il y avait d’autres femmes. Organisées et solidaires, les détenues s’entraidaient pour maintenir leur dortoirs et leur lieu de détention propre. Elles s’occupaient ainsi durant les longues journées d’enferment.
Fatma Baichi partageait ce lieu d’incarcération avec Nefissa Laliam, Hassiba, Houria, Ratiba et tant d’autres encore. Fatma passe neuf mois à Tefeschoun avant d’être libérée le 9 mai 1960. Les liens tissés entre toutes les prisonnières étaient très forts, aussi, Fatma leur rendait souvent visite, voilée, pour ne pas être reconnue.
En 1961, sa famille la marie pour la seconde fois. Le prétendant est un voisin. Pour Fatma c’est le début d’une vie rangée, loin de toute activité partisane. Son mari et ses frères l’obligent à rester à la maison pour s’occuper de son foyer et de ses filles. « Ce n’est que lorsque mes filles ont grandi que j’ai pu sortir librement, avant mon mari était jaloux. Jusqu’en 1972/1973 je ne sortais pas. J’ai commencé à sortir pour des soins médicaux, mais toujours accompagnée par mon frère. Puis, petit à petit, je suis sortie librement » et d’ajouter : « Je vois souvent les sœurs, elles viennent à la maison ».

Hassina Amrouni

Source :
https://journals.openedition.org/clio/1530

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