Accueil El-Mokhrani

Par Boualem Bessaih, aoû 2012.

La résistance au pluriel

El-Mokrani (suite)

El Mokrani

La réaction de l'indigène, frappé de réelle impuissance, fut de mettre le feu aux forêts afin d'encourager à son profit quelques maigres pâturages, mais la réaction coloniale fut si prompte et si violente qu'il dut taire sa colère et étouffer ses larmes. On assista çà et là à des scènes de violence où, dans un dernier sursaut de refus, l'indigène porta la main à son fusil et se fit lui-même justice, ce qui s'acheva, bien évidemment, par des massacres de familles.L'on accepta aussi, pour répondre au vœu de Napoléon III, que l'indigène devienne sujet de l'empire à la condition qu'il rejetât son «statut personnel ». Après le patrimoine terrien, on s'attaqua donc au patrimoine culturel, avec ce qu'il suppose d'attachement à la foi, aux traditions, aux mœurs de la société arabe. Le choc fut terrible, le refus intégral, l'amertume profonde. Un exemple entre autres, rapporté par les archives de l'époque, donne une relation des faits : un certain Bouderba, pour avoir droit à la retraite, fut invité à se présenter à la mairie muni de ses papiers d'identité. Le préposé de la mairie, après avoir examiné soigneusement les documents, se mit à rire et lui dit : «Tu es instruit, toi. Tu peux devenir sujet français. Mais auparavant, il faudra répudier ta femme, que tu as épousée selon la loi musulmane, et la réépouser selon la loi française. »Est-il besoin d'imaginer la réaction de cet homme devant un tel mépris ? Il en fut meurtri, comme le furent tous ceux qui se trouvaient dans le même cas, et surtout profondément confus et moralement diminué d'avoir eu la faiblesse d'espérer un tel statut.Quand l'homme attaché à la terre perd le droit de travailler ses biens, et perd même le droit de les caresser du regard dans un recul nostalgique, il n'est pas loin de la révolte.Mais quand le même homme, après tant de mépris et d'injustice, ressent que l'on veut également le dépouiller de son âme, du battement de son cœur et du respect de son Dieu, il est tout près de s'insurger.Mais n'anticipons pas, car les événements ont connu bien des péripéties. Les nouvelles parviennent à Paris. Napoléon III, tantôt furieux, de tant d'insubordination chez les gouvernants d'Alger, tantôt inquiet des lendemains que pourraient provoquer tant d'antagonismes, dépêcha plus d'une députation pour s'enquérir de la réalité. Il eut, entre autres, un fidèle émissaire en la personne d'Urbain. Cet homme, d'origine créole, était l'interprète arabe de l'empereur.Ayant fait des études au Caire, Urbain maîtrisait la langue arabe. Ayant épousé une musulmane, il était sensible au sort de ce peuple à la fois arabe et musulman. Mais il était, comme l'empereur, convaincu que seule une cohabitation avec ce peuple sur une base de justice et de respect de son identité pouvait assurer une présence française. Seule une telle cohabitation pouvait voir fleurir sur cette terre une nouvelle civilisation fondée sur le génie arabe et l'esprit bâtisseur européen.Urbain fit donc de nombreuses randonnées, rendit visite à des indigènes, notables notamment, dont Hachemi Ben Badis, aïeul du cheikh Abdelhamid. Il rencontra de nombreux colons, de nombreux Français, dont le docteur Vital, esprit anticolonial avec qui il échangea une riche et utile correspondance, ainsi que, bien entendu, le maréchal Mac-Mahon, gouverneur général de l'Algérie. L'impression que décela Urbain au travers de longues analyses de la situation en Algérie, était que le « royaume arabe », tel que conçu par l'empereur, ne verrait pas le jour parce que les colons et leurs protecteurs, en Algérie comme en France, avaient dressé un tel rempart d'obstacles infranchissables, une telle muraille d'obstinations et d'antagonismes, que le meilleur des esprits y perdrait son énergie. Pourtant, lui ne la perdit pas et continua de lutter jusqu'au bout de ses forces et jusqu'à la chute de l'empire.Pendant ce temps, la situation économique du pays était devenue épouvantable. En 1866, les sauterelles dévorent orge et blé jusqu'à la racine, dépouillant les arbres de leurs fruits et de leurs feuilles. En plein été, la plaine prend un aspect de désolation. En 1867, la sécheresse est telle que les grains ne peuvent germer. Faute d'herbe, les moutons meurent de faim.Les hommes, affaiblis par les privations sont une proie facile au typhus et au choléra. Maladies qui continueront de sévir jusqu'en 1868.Le général Lacretelle, qui n'était pas particulièrement tendre avec les «indigènes », l'écrivit dans une brochure : « Une grande partie de la population, réduite à l'état de bêtes sauvages, ne vit que de racines et d'immondices et dispute à mort une nourriture repoussante pour un autre jour de souffrances et d'agonie. Dans la province d'Oran, le chiffre des victimes s'élève à plus de 100.000, c'est-à-dire près d'un cinquième de la population. Des milliers de fantômes, qui vont à leur tour succomber, se traînent par bandes dans le pays et propagent toutes les maladies qui sont le cortège habituel d’une si grande misère. »Après avoir évalué à plus de 500.000 le nombre d'Algériens condamnés à mourir de faim, Lacretelle ajoute : « Les Arabes sont impuissants à lutter contre la sécheresse parce que la colonisation européenne leur a enlevé, avec les meilleures terres, la jouissance et même l'accès des cours d'eau, parce que, dans les terres où on les a relégués, les sources, tout au plus suffisantes en temps ordinaire pour abreuver les troupeaux, ont presque entièrement disparu ; enfin, parce que n'ayant dans les tribus ni industrie ni commerce, le manque de céréales et la perte de leurs troupeaux les laissent absolument sans ressources ».Ainsi donc, la crise économique catastrophique qui frappa l'Algérie ne pouvait que rendre plus complexe la situation politique et allait conduire à des débordements et à des dépassements aux conséquences incalculables. Le spectre de la mort était partout présent. Les hommes, les femmes, les enfants, squelettes ambulants, se traînaient sur les routes et jusqu'aux abords des villes. Mais lorsque les rescapés du cortège arrivaient aux alentours d'Alger, ils étaient violemment refoulés de peur d'infester la ville où un grand nombre de colons s'étaient barricadés.Comme il y a eu beaucoup d'enfants errants, telles des bêtes éperdues, corps frêles et menus gémissant de faim et de fièvre, « le cardinal Lavigerie crut le moment venu de secourir les corps pour « sauver leurs âmes » ». Il organisa, donc, dans plusieurs institutions religieuses, notamment celles relevant de l'autorité des Sœurs de Saint-Vincent de Paul, de véritables pensionnats pour orphelins avec la mission de les baptiser et de les convertir au christianisme. Mac-Mahon ne partageait pas les points de vue à ce sujet et s'insurgeait contre cette pratique, qui, à ses yeux, allait susciter les réactions violentes des Algériens. Les chefs indigènes ripostèrent énergiquement en effet, rappelant que la France, en débarquant en Algérie, avait solennellement promis de respecter les croyances des habitants. El-Mokrani fut de ceux-là. Il mit le gouverneur général devant ses responsabilités en laissant même entrevoir une menace de révolte. Mais il ne se contentera pas de cela. Il ouvrit les silos du château de Medjana et accueillit des milliers de ses frères. Ayant puisé des sommes considérables de sa fortune, il alla emprunter de l'argent à un banquier juif du nom de Mesrine. Comme la somme empruntée était importante, il sollicita du gouverneur général une garantie qu'avait exigée le banquier. Mac-Mahon accepta, mais, après la chute de l'empire, l'engagement ne fut pas respecté.El-Mokrani, qui sentait déjà venir le moment de passer à l'action, avait contracté cet emprunt non pas seulement pour renflouer ses caisses, ce qui paraissait légitime chez un seigneur habitué à recevoir et à honorer ses hôtes, mais aussi et surtout grâce, précisément, à cette renommée d'acheter chevaux et céréales une fois la catastrophe passée. Il le fit si bien plus tard et si ostensiblement que les milieux des colons, ceux notamment installés à Sétif, tout près de son château de la Medjana, firent circuler le bruit qu'El-Mokrani préparait une révolte.Ils ne se trompaient pas. Mais, El-Mokrani n'était pas homme à s'embarquer dans une folle aventure sans avoir au préalable réuni le maximum de conditions nécessaires.Le problème de l'Algérie était au cœur des discussions à Paris. Outre Napoléon III qui suivait l'évolution de la situation politique et économique avec une extrême minutie, les députés français, sollicités de toutes parts par les colons pour proclamer que la situation qui prévalait en Algérie était imputable aux bureaux arabes et à la politique suivie par les généraux et colonels, devinrent, à part quelques groupuscules de gauche, de véritables porte-parole de la colonisation.Une occasion exceptionnelle allait leur être donnée pour réaliser leurs vœux. Une commission, présidée par le député Le Hon, s'était rendue en Algérie pour examiner la situation agricole du pays et préconiser les mesures nécessaires à son redressement, en ne négligeant ni la présence des colons, ni celle des « indigènes », appelés à y apporter leur contribution. Le député Le Hon fut si bien pris en charge par les colons qu'il devint leur avocat et, de dossier économique dont il était chargé, le résultat de l'enquête se transforma en dossier politique. La nuit du 4 août 1870 consacra la victoire des colonialistes. En effet, le corps législatif venait de décider que « le régime civil faisait concilier les intérêts des Européens et des indigènes ». L'enthousiasme fut tel chez les colons que l'événement fut fêté dans l'euphorie générale. Les journaux d'Algérie pavoisèrent, comme l'Écho d'Oran qui écrivit : « Le Waterloo du royaume arabe». De l'autre côté de la barrière, les indigènes étaient au bord du désespoir, non point qu'ils trouvaient dans le régime des bureaux arabes une institution de protecteurs, mais parce que, une fois le régime civil établi, c'était la colonisation à outrance. El-Mokrani, lui, avait approfondi la réflexion au point de penser que le régime militaire était un régime de sabre, et qu'à ce titre, il était provisoire. Tandis que la colonisation, avec ses lois dictées de France comme sur un territoire français, avec des moyens énormes et un pouvoir sans limites, consacrerait la présence de la colonisation pour un temps indéterminé que seule la fortune des armes pouvait un jour arrêter.Le maréchal Mac-Mahon, sans doute piqué dans son amour-propre d'officier, présenta sa démission de gouverneur général. El-Mokrani fit de même. Mais sur insistance du maréchal qui lui promettait sur l'honneur que les choses se dérouleraient pour l'essentiel comme par le passé, il la reprit. Pendant ce temps-là, les affaires européennes prenaient un tour inquiétant. Napoléon III, nostalgique des succès militaires que connut naguère l'empereur Bonaparte avait, depuis une dizaine d'années, constitué une puissante armée. Autour de lui, des hommes de plume ambitieux et courtisans, tels Edmond About, écrivain sans réelle valeur, et Prosper Mérimée, venu à la cour parce qu'il avait connu l'impératrice toute jeune en Espagne, annoncèrent dans leurs écrits l'imminence d'une guerre contre l'Allemagne.On connaît la suite des événements. La bataille de Sedan fut la chute de l'Empire. Quatre cent mille hommes furent faits prisonniers et Napoléon III fut incarcéré. Le 4 septembre, la République fut de nouveau proclamée en France, et les vieux républicains exilés, Victor Hugo en tête, rentrèrent triomphalement à Paris.Chez les Algériens, ce fut la stupeur générale. Pourtant, ils avaient envoyé 20.000 des leurs se battre contre l'armée allemande, et la moitié fut décimée. El-Mokrani, comme bien d'autres chefs «indigènes», souhaitait la victoire de l'empereur, seul espoir encore possible. Il était même prêt à entrer en révolte, mais il ne le fit pas pensant, à tort ou à raison, mais ceci est une autre histoire ¬qu'il ne pouvait prendre les armes contre la France parce qu'elle était elle-même en état de guerre. Il avait déjà dit et écrit au général Lallemand et au général Augeraud qu'il ne se révolterait pas contre la France en guerre et que le jour où il prendrait les armes, il le dirait à l'avance et il l'écrirait. C'est une des raisons pour lesquelles certains historiens décelèrent chez lui des traits de caractère familiers aux Montmorency.Dans l'Est algérien, un certain Tahar Klebouti, en étroit contact avec Mahieddine, fils de l'Émir Abdelkader qui était, avec Nasser Ben Chohra (autre combattant originaire de la région de Laghouat), à la frontière algéro-tunisienne près de Négrine, souleva la région de Souk-Ahras. La nouvelle avait provoqué une telle fièvre chez les colons qu'ils imputèrent cette révolte à l'initiative pernicieuse d’El-Mokrani.Mais celui-ci, bien qu'étranger à l'action de Klebouti, n'avait pas moins reçu la nouvelle avec une réelle sympathie, car ce qui l'intéressait au premier chef, c'était les armes crépitant partout.C'est à partir de cette idée qu'il mit au point un plan d'action détaillé. Il fallait, avant tout, dans ce climat social, marqué par les dissensions, et où les forces étaient éparpillées par l'effet de la politique « diviser pour régner », réconcilier les frères ennemis, rapprocher les tribus rivales, taire les conflits religieux. La puissante confrérie des Rahmania avait à sa tête le vieux cheikh El Haddad et comptait dans le pays 300.000 adeptes. C'était une véritable armée de dévots en burnous. Il fallait donc la gagner à la cause. Parmi les enfants de cheikh El Haddad, il y avait Mohamed, homme de religion, qui avait combattu aux côtés de Boumaza en 1852. Il y avait aussi Aziz, plus libertin, fougueux, au fait de la politique en Algérie et en France, beau parleur qui lisait la presse dans la langue de Voltaire et était acquis à l'idée de l'insurrection.Grâce à l'entregent de ces deux personnages, El-Mokrani rencontra cheikh El Haddad. La réconciliation fut scellée et l'engagement pris de déclencher la révolte à une date rapprochée. Cheikh El Haddad, porté sur les épaules de ses deux enfants, quitta sa retraite d'ermite et se rendit sur la place de Seddouk où il prêcha la guerre sainte. À la fin de son discours, il jeta sa canne en guise de commencement des hostilités et lança ses redoutables partisans à travers plaines et montagnes.De son côté, El-Mokrani, après avoir réuni un conseil de guerre rendit son insigne de bachagha, renvoya le montant de son salaire, et écrivit le télégramme suivant aux autorités françaises : « À monsieur le général Augeraud : mon général, je vous remercie des excellentes choses que vous m'avez toujours témoignées, mais je ne puis vous répondre d'une chose. J'avais donné ma démission au général Mac-Mahon qui l'a refusée, et si j'étais resté dans l'expectative, c'est uniquement parce que la France était en guerre contre la Prusse et que je n'ai pas voulu augmenter les difficultés de la situation. Aujourd'hui, la paix est faite et j'entends jouir de ma liberté. Je ne peux accepter d'être l'agent de votre gouvernement et je n'échangerai avec les agents que des coups de fusil. J'écris aussi au capitaine Olivier que je refuse mon mandat et qu'il ait à se tenir sur ses gardes, car je m'apprête à combattre. Que chacun aujourd'hui prenne son fusil Adieu.»Il écrivit de nombreux messages aux chefs des tribus, d'est en ouest et du nord au sud. Il était devenu le chef incontesté des tribus à la fois la tête et le bras, s'appuyant sur la formidable force politique que lui apportait la confrérie des « Rahmania ».Le feu devint brasier. De toutes parts, les troupes françaises furent constamment harcelées : Bordj Bou Arreridj, Sétif, Tizi-Ouzou, le Hodna, Bougie, les Babors, les Bibans et la vallée de la Soummam, Djidjelli, Palestro, Sour El-Ghozlane, Cherchell, etc.L'adhésion des différentes tribus fut telle que le feu atteignit les portes d'Alger. Le désarroi des forces d'occupation fut à son comble, lorsque les cavaliers d'El-Mokrani arrivèrent à 20 kilomètres de la capitale. Le général Lallemand, commandant en chef des forces armées, forma une colonne grâce aux renforts arrivés de France après la chute de Sedan. Il se rendit à l'Oued Souffiat où campait El ¬Mokrani. La bataille fut sanglante. El-Mokrani était à la tête de ses troupes, au sommet de la colline qui surplombait la rivière. Il n'était pas reconnaissable parce qu'il avait revêtu un burnous blanc comme tous les autres combattants. Une balle l'atteignit au front. C'était le 5 mai 1871. Certains ont prétendu qu'il avait été trahi par l'un des siens qui aurait tiré sur lui, d'autres diront qu'il faisait sa prière lorsque le feu l'atteignit. En réalité, devant le formidable déploiement de forces, il s'était mis au-devant de la scène pour mener personnellement le combat.Sa mort fut gardée secrète pendant plusieurs jours. Son corps fut transporté en silence à travers les montagnes jusqu'à la Kalâa des Béni-Abbès où il fut enterré. Pour tout cérémonial, il eut droit à la prière du mort sous l'œil stoïque d'un imam des « Rahmania ». Celui qui organisa cette procession funèbre, sans larmes et sans paroles, n'était autre que son frère Boumezrag, « l'homme à la lance » qui prit la relève. Avec Boumezrag, naguère effacé, timide et silencieux, le combat reprit avec un tel acharnement, une telle rapidité de mouvement, un tel éparpillement de forces et de coups de main que l'adversaire, d'abord triomphant de la disparition d'El-Mokrani, fut complètement dérouté. Il y avait chez Boumezrag, outre l'acharnement à venger son frère, sentiment si puissant chez les montagnards, une attitude politique plus radicale que celle de son prédécesseur. Il le prouvera tout au long des nombreuses batailles qu'il livra personnellement, allant d'un front à un autre, multipliant les appels à la lutte, punissant les récalcitrants, coordonnant les assauts avec ses lieutenants, et notamment avec Aziz, aussi intrépide et aussi impétueux que lui. Il livra en tout 340 batailles.Le général Lallemand, assailli de toutes parts, réunit un conseil de guerre et ordonna à ses généraux de tout ratisser, l'artillerie de campagne en tête des convois, rasant les villages, brûlant les forêts. Sa politique était fondée sur une ordonnance de 1845, décrétant les mesures de séquestre sur les tribus révoltées et infligeant des amendes sur chaque fusil détenu par les rebelles.Boumezrag dut se replier vers le Sud. Il se dirigea vers la frontière tunisienne où il demanda des renforts et des vivres à Bouchoucha, alors maître de Ouargla. Mais une formidable tempête de sable dispersa les hommes et les bêtes. Au petit matin du 20 janvier 1872, une escorte française trouva deux hommes allongés sur le sable, qu'elle crut inanimés. C'était Boumezrag, accompagné d'un Espagnol qui avait tenu à le suivre. Ils furent présentés au général Delacroix qui annonça à Boumezrag sa prochaine comparution devant les juges pour crimes commis contre la France. Ce à quoi Boumezrag répondit : « Et vous direz un jour que vous m'avez eu alors que vous m'avez surpris dans un sommeil d'épuisement. »Boumezrag comparut, en effet, devant la cour d'Assises de Constantine. Après de longs débats, et la plaidoirie magistrale d'un député, venu de France, maître Grévy, frère du futur président de la République, il fut condamné à la peine de mort sur la place de Bordj Bou Arreridj.Pourtant, maître Grévy avait déployé une exceptionnelle énergie à convaincre le juge. Il s'y prit avec une telle habileté qu'il fit une comparaison émouvante, mais non conforme, à la rigueur de l'histoire puisque Abdelkader fut envoyé en France dans des châteaux fortifiés au lieu d'Alexandrie où on lui avait promis de se retirer.« Lorsque Jugurtha fut vaincu, dit en terminant maître Grévy, ses vainqueurs le chargèrent de chaînes et le conduisirent à Rome ; là, ils le jetèrent dans la Caglianum où il mourut de faim après six jours d'horribles souffrances.Vingt siècles plus tard, les Français, eux aussi, s'emparaient du nord de l'Afrique. Abdelkader, battu, se rendit à la France qui, loin d'imiter la barbarie de Rome, faisait à son vaincu une position digne d'elle et de lui.Je réclame, messieurs, l'acquittement pur et simple. Je le réclame au nom des principes de liberté, de tolérance et de générosité.Vous êtes souverains, messieurs les jurés, votre verdict sera sans appel, il doit être un acte de justice. Faites que, de retour à l'Assemblée nationale, je puisse dire à mes collègues que j'ai trouvé sur la terre algérienne un peuple juste ; que l'Algérie apaisée ne veut plus de l'arbitraire sous quelque forme qu'il se présente et qu'elle se relève sous une admiration nouvelle ; que je puisse leur dire, enfin, que l'Algérie est et sera toujours digne de la liberté. »Quand on demanda à Boumezrag s'il voulait faire appel, il refusa. En descendant du box, il jeta un regard serein sur l'assistance et tandis que des femmes l'observaient avec admiration, il s'écriera : « Peu m'importe de mourir plus tôt que plus tard, puis qu’il faut mourir. » Sa peine fut commuée en déportation en forteresse ; il prit le bateau vers la Nouvelle-Calédonie avec Aziz, Mohamed Haddad et 569 autres Algériens. Il y restera jusqu'en 1904, année de son retour en Algérie où il mourut un an plus tard. Les autorités françaises d'Algérie, consultées sur l'opportunité de le voir revenir dans sa région natale, refusèrent catégoriquement, considérant que l'homme était encore dangereux. On l'autorisa à aller chez son fils, muphti à Orléansville (El-Asnam).Quelle émouvante destinée que celle de cet homme ! Emouvante aussi, entre autres, celle d'une femme, sans doute son épouse en exil – mais nous n'en savons rien – qui écrivit en 1908 une lettre au gouverneur général de l'Algérie, lui rappelant la promesse qu'il fit à Boumezrag, lors d'une rencontre le 14 juillet 1904 à Paris (1), de ne point la laisser sans ressources lorsque le captif libéré serait rentré en Algérie. La lettre était signée «Eugénie Lemarchant 21, Rue des Espagnols, Rouen ».Quatre années après la mort de son « époux », elle n'avait donc rien reçu. Elle avait partagé avec lui l'amertume de l'exil. Elle continuera d'assumer seule celle de l'oubli.B.B 

1) De retour de Nouvelle Calédonie, Boumezrag avait été présenté au gouverneur général, de passage à Paris.

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