Les soubresauts

Par Fateh Adli
Publié le 10 juin 2019
Tout ce qui s’est passé dans la future Wilaya I, tout le désordre qui y régna jusqu’à presque la fin de la guerre, tient son origine de cet épisode charnière qui commença par l’arrestation précoce et inattendue de Mostefa Benboulaïd, début février 1955.
Chihani Bachir
Photo prise après son arrestation en Tunisie (11 février 1955), Benboulaïd réussit à transmettre un message symbolisant la victoire avec ses deux doigts
Photo historique des six chefs du FLN. Prise à Bab-El-Oued : 14, Avenue de la Marne (Colonel Lotfi actuellement), le dimanche 24 octobre 1954. Debout, de g. à dr. :  Rabah Bitat, Mostefa  Benboulaïd, Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf. Assis : Krim Belkacem à gauche et Larbi Ben M’Hidi à droite.
Adjal Adjoul

Deux semaines plus tôt, Benboulaïd avait convoqué ses hommes pour les informer de son départ en Libye, où il devait récupérer un lot d’armes et y rencontrer des membres de la délégation de l’extérieur du FLN. D’après les historiens, il désigna sur place Bachir Chihani pour assurer l’intérim, et deux hommes comme adjoints : Adjel Adjoul et Abbas Laghrour. Ce sont les éléments les plus en vue, c’est pourquoi personne n’a trouvé à redire.
Arrivé en Tunisie, après un long et périlleux parcours, Mostefa Benboulaïd fut arrêté par les méharistes au moment où il s’apprêtait à traverser, seul, la frontière libyenne par le Sud. Il sera d’abord emprisonné à Constantine et condamné à mort par le tribunal de Constantine, avant d’être transféré vers la prison centrale de cette même ville. Les maquisards ne connaitront la nouvelle que plusieurs jours plus tard. C’est la panique générale ! On s’était préparé peut-être à tout, sauf à une longue absence du chef charismatique. Pour Bachir Chihani, c’était l’occasion de prouver son talent de meneur d’hommes et d’organisateur, même s’il savait que les obstacles allaient se dresser sur son chemin. Première urgence à régler : mettre fin à la dissidence annoncée des moudjahidine de Némamchas, parmi lesquels le vaillant Lazher Cheriet. Une mission qui ne sera pas de tout repos, puisque la confrontation a failli plonger toute la région des Aurès-Némamchas dans le chaos.
Aussi, Chaihani devait être au four et moulin : parer à d’éventuels débordements internes et poursuivre l’implantation des maquis en perspective d’une longue et harassante lutte contre les forces coloniales. En effet, durant la courte période d’intérim assuré par Bachir Chihani, les maquis et les embuscades tendues à l’ennemi se multiplièrent. Il réussit à transcender momentanément, grâce à son dynamisme à tous crins, les rivalités mortelles qui minaient l’état-major hérité de Benboulaïd, et à obtenir l’adhésion d’une population complètement désorientée, pour ne pas dire «déboussolée», par les rivalités tenaces, aggravées par la présence d’autres groupes rivaux messalistes.
Bientôt, la disparition énigmatique de Chihani va encore plonger toute la région dans l’incertitude. Car, même après le retour, tout aussi inattendu, de Benboulaïd à la suite de son évasion de prison, la situation demeurait incontrôlable.
Les avis divergent sur la mort de Bachir Chihani, entre ceux qui l’attribuent à un acte de «trahison» commis par ses frères d’armes, qui ne peuvent être que ses propres adjoints, ceux qui considèrent qu’il fut victime du tribalisme et du sectarisme dominants, et ceux, enfin, qu’ils accordent foi à une condamnation pour «homosexualité», mais d’aucuns reconnaissent les qualités de chef et l’ampleur de sa perte, à un moment crucial de la guerre de Libération.
Malheureusement, au moment, où Benboulaïd commençait à reprendre les choses en main et à mettre de l’ordre dans la maison, il y eut cet incident qui va projeter de nouveau les Aurès dans l’abîme : la mort subite du chef, le 22 mars 1956, c’est-à-dire quelques mois à peine après son évasion. Tout indique que Benboulaid fut victime d’un piège que lui auront tendu les services de l’armée coloniale, à l’effet d’accentuer les fractures qui minaient les rangs de la Révolution dans cette wilaya pionnière. Cette armée fomentera d’autres complots dans les autres wilayas pour semer la suspicion et déstabiliser les maquis.
Les circonstances de sa mort, à la suite de l’explosion d’un poste radio piégé parachuté par l’armée française, en compagnie d’un de ses proches collaborateurs, Abdelhamid Laamrani, demeurent à ce jour controversées. Pour les historiens les plus avertis, toutes les hypothèses restent plausibles, y compris bien évidemment celle d’un complot interne dans lequel serait impliqué notamment Adjel Adjoul, qui paraissait être le plus impatient de tous.
Or, à supposer que ses supposés rivaux, qui étaient d’abord ses lieutenants, ses disciples, aient été tentés par un complot contre leur chef, leur maître, ils n’étaient pas sans savoir que sa disparition allait sonner le glas à tout son état-major et qu’il était irremplaçable. Pour preuve, la mort de Benboulaïd a porté un coup fatal à la Wilaya I, à telle enseigne que même l’intervention du Comité de coordination et d’exécution (CCE) pour tenter d’y instaurer de l’ordre sera vouée à l’échec. Pis encore, la mission conduite par le colonel Amirouche, en 1956-1957, ne fera qu’envenimer la situation, en poussant Adjel Adjoul à se rendre à l’ennemi.
La Wilaya I continuera à baigner dans le chaos jusqu’à l’arrivée du colonel Lamouri, dont le règne n’aura duré qu’une année (avril 1958-mars 1959), période qui connut une certaine stabilité, avant de retomber dans le désordre le plus total, après la condamnation, puis l’exécution de Lamouri et de ses compagnon dans l’affaire dite du « complot des colonels».

Adel Fathi

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