Deux destins singuliers

Par Fateh Adli
Publié le 09 juin 2019
Tous les avis s’accordent à dire que la mort de Mostefa Benboulaïd et le ralliement de Adjel Adjoul ont porté un coup fatal à l’insurrection armée dans les Aurès, du fait qu’elle ne s’en est presque jamais remise depuis. Les deux destins sont également révélateurs de l’impuissance, voire du déphasage du commandement de la Révolution en général par rapport à la réalité du terrain, dont la complexité et les métamorphoses semblent échapper aux acteurs mêmes de ces événements. On verra comment la disparition précoce de Benboulaïd va déterminer la reddition de Adjoul.
Mostefa Benboulaid
Adjel Adjoul
Chihani Bachir
Au congrès de la Soummam : 1- Krim Belkacem. 2-Amar Ouamrane. 3-Colonel Amirouche
Moudjahidine au maquis de Kimmel Wilaya I
Omar Benboulaïd

C’est pourquoi, il est intéressant d’analyser ces deux séquences décisives de la vie des maquis dans la Wilaya I, en les replaçant dans leur contexte politique local.
En effet, le contexte dans lequel a eu lieu le fameux incident qui coûta la vie à Mostefa Benboulaïd était propice aux règlements de comptes entre groupes rivaux de l’ALN qui se disputaient le leadership de la Wilaya I historique depuis le début, et qui se sont aggravés pendant la période de détention du chef. Ce qui a fait penser tout de suite à un «complot» ourdi par ses ambitieux adjoints, Adjoul en tête. Même si, en réalité, nul ne détient aucune preuve de l’existence d’un plan d’élimination échaudé par ses frères d’armes. Or, tout porte à croire, selon les historiens et les nombreux recoupements de témoignages des compagnons de Benboulaid de la première heure, que ce dernier fut victime d’un piège que lui auront tendu les services de renseignements de l’armée coloniale, dans le but justement d’accréditer cette thèse de complot interne et d’enfoncer, par-là, les moudjahidine dans leur guerre fratricide. L’argument des partisans de cette thèse est que l’ennemi a toujours usé de cette méthode machiavélique pour déstabiliser les maquis de l’ALN, dans la perspective de les éradiquer.
Selon, donc, cette version retenue par l’historiographie, Mostefa Benboulaid fut tué le 22 mars 1956 à la suite de la détonation d’un poste radio piégé parachuté par l’armée française, en compagnie d’un de ses proches collaborateurs, Abdelhamid Laamrani. L’armée française, d’après des témoignages d’officiers français ayant participé aux opérations menées contre les maquis algériens dans la région des Aurès, avait appris que Benboulaïd attendait un émetteur-récepteur de Tunis, où était installée la direction politique de la Révolution. Sachant pertinemment que la population allait ramener l’appareil au PC du chef de la Zone I, ou, à tout le moins, à un poste de commandement important, les services français voulaient frapper à la tête. Le même coup sera essayé en 1958, au PC du colonel Amirouche, dans l’Akfadou, où une batterie piégée fit sauter l’opérateur radio et plusieurs moudjahidine. Le chef de la Wilaya III était, heureusement à ce moment-là, en réunion à Oued Laasker, avec d’autres chefs de wilayas.
Or, pour ce qui concerne la mort de Benboulaïd, l’énigme reste entière. D’aucuns s’interrogent sur l’origine de ce poste radio qui est tombé entre les mains de Benboulaid, alors que Adjel Adjoul, un de ses rivaux les plus farouches, après son ralliement à l’armée française, reconnait que ce poste lui avait été offert par Krim Belkacem et Amar Ouamrane «pour s’excuser de ne pouvoir venir au congrès de la Soummam» qui s’était tenu le 20 août 1956, en l’absence, comme on le sait, des représentants de la Wilaya I.
Le colonel Amirouche arrive quatre mois plus tard à la Wilaya I où il est reçu et guidé par une délégation conduite par Omar Benboulaïd. Après les premières prises de contact, il demande à rencontrer l’intrigant Adjoul qui venait de déclarer sa dissidence. Lors d’une rencontre en tête à tête, l’émissaire du CCE lui posa des questions précises sur tout ce qui se disait et notamment sur la mort de Mostefa Benboulaïd. La seule source que nous disposons de cet entretien, est celle fournie par Adjoul lui-même à Mohamed-Larbi Madaci. Ce dernier rapporte dans son ouvrage Les tamiseurs de sable - Aurès-Nemencha 1954-1959 (Anep, 2002), la teneur de cet interrogatoire, mais n’en rapporte qu’une seule version, celle d’Adjal Adjoul. Ainsi à la question d’Amirouche relative à la mort de Mostefa Benboulaïd, le trublion interlocuteur aurait répondu qu’il ne l’avait apprise que deux mois plus tard, soit vers la fin du mois de mai 1956. «C’est la date à laquelle j’ai été contacté par Ali Benchaiba et Mostefa Boucetta, lui a-t-il précisé. Ces deux hommes ont été gravement blessés par la bombe qui a tué Si Mostefa… »
L’interrogatoire se poursuit ainsi durant trois jours. A l’issue de ce procès, Amirouche annonce à Adjoul sa mutation qu’il aurait acceptée. Interrogé sur son conflit avec Omar Benboulaïd et Messaoud Benaïssa, Adjoul ne s’en cache pas. C’était, en effet, un secret de Polichinelle, depuis au moins l’arrestation de Mostefa Benboulaïd.
Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1956, c’est-à-dire deux semaines après l’arrivée du colonel de la Wilaya III, Adjal Adjoul affirme avoir fait l’objet d’une tentative d’assassinat perpétrée par deux moudjahidines : Ali Mechiche et Ahmed Azeroual. Cette version est confirmée par Hadj Lakhdar (Mohamed Tahar Labidi) qui se trouvait, à ce moment-là, dans le même refuge que Adjoul. On ne sait si c’est Amirouche qui était derrière cette action ayant visé Adjoul, mais tous approuvent sa responsabilité dans la tuerie qui a coûté la vie à trois gardes du corps de Adjoul : Sadek Batsi, Abderrahim Thenia et Abderrahim Hellaili. Amirouche nie toute implication dans cette affaire, et reconnaît avoir seulement donné l’ordre de l’arrêter. Mais la question que les historiens n’ont pu s’empêcher de se poser est de savoir : pourquoi l’arrêter après lui avoir notifié sa mutation.
Pourchassé, acculé, Adjel Adjoul se réfugia chez lui au village Dermoun, au milieu des siens. Ses fidèles compagnons ont commencé à l’abandonner les uns après les autres… A un moment, il a eu l’idée de fuir vers la Tunisie. Mais la route était coupée. Résigné et craignant pour sa vie qui était sérieusement menacée, il décide de déposer les armes et de se rendre à l’armée française. L’annonce de sa reddition par la presse coloniale eut un immense retentissement dans tous les maquis.
Adel Fathi

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