Un coup d’arrêt à la politique de De Gaulle
Manifestations de décembre 1960

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 05 Jan 2020
Les manifestations populaires du 11 décembre 1960 qui ont eu lieu à Alger et dans plusieurs grandes villes d’Algérie, constituent une date marquante dans l’histoire de la guerre de libération nationale. Elles marquent surtout l’entrée de la population algérienne dans la lutte politique pour faire échec au plan du président de la République française qui avait voulu limiter le conflit à un nécessaire compromis avec les extrémistes de la minorité française, négligeant la majorité algérienne et l’excluant des enjeux et du débat sur l’avenir de l’Algérie.

Le général de Gaulle avait beaucoup évolué dans sa position sur l’Algérie. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, selon certains témoignages, il semblait avoir admis qu’un grand mouvement de décolonisation gagnait la planète et que l’Algérie, à terme, serait indépendante. Il évolua progressivement dans ses positions. Vers 1944, il avait cherché à favoriser une adhésion des élites algériennes à la citoyenneté française, sans cependant trop y croire. Selon le témoignage d’un de ses proches, Louis Terrenoire, il aurait déclaré le 18 mai 1955 : « Nous sommes en présence d’un mouvement général dans le monde, d’une vague qui emporte tous les peuples vers l’émancipation. Mais il est certain que si nous voulons nous maintenir en Afrique du Nord, il nous faut accomplir des choses énormes, spectaculaires, et créer les conditions d’une nouvelle association. Or ce n’est pas ce régime qui peut le faire.» En avril 1955, il déclare à Jean Amrouche : « L’Algérie sera émancipée. Ce sera long.» De Gaulle n’oublie pas qu’il a été imposé au pouvoir par le coup de force du 13 mai 1958. L’armée d’Algérie a réclamé et obtenu son retour. Une fois au pouvoir, il précise sa pensée et avance sa solution. Le 16 septembre 1958, il proclame le principe de l’autodétermination. Il avance trois options proposées au chois des Algériens : « La sécession, la francisation complète et le gouvernement des Algériens par les Algériens, appuyé sur l’aide de la France et en union étroite avec elle. » C’est cette dernière option qui a sa préférence et qu’il va chercher à imposer. Déjà, dans sa conférence de presse du 30 juin 1955, il a même cru un temps rallier à son option les combattants du FLN à qui il propose la « paix des braves », notamment dans son discours du 23 octobre 1958, cherchant une troisième voie avec le renoncement à la revendication d’indépendance, espérant rallier l’aile dure du FLN à l’option qui a sa préférence, acceptant de renoncer à la lutte armée sans concession politique. Devant le refus du FLN et la poursuite des combats, il fait un pas de plus. Il compte sur le plan Challe pour obtenir une victoire militaire sur le terrain ce qui réduirait les ambitions politiques du FLN qui accepterait de jouer le jeu de la compétition électorale en adhérant au projet de communauté française et qui renoncerait à ses exigences d’accord politique préalable sur l’indépendance. Le 3 octobre 1958 dans son discours de Constantine, il annonce des mesures de promotion des populations algériennes visant à améliorer leurs conditions d’existence et à les faire adhérer à sa politique. Ainsi le plan mené par le général Challe pour obtenir la soumission des combattants et leur renoncement à la revendication d’indépendance, et les mesures du plan de Constantine pour obtenir un ralliement à sa politique d’autodétermination sont les deux axes de la politique du général de Gaulle vis-à-vis de l’Algérie. Le président français espérait toujours constituer une grande « communauté française » sous la direction de la France métropolitaine qui contrôlerait la défense, les affaires de sécurité, l’économie et l’éducation. C’était recréer le grand « empire français » sous d’autres formes. Il espérait toujours faire adhérer à son projet les élites des anciens pays colonisés ainsi que les minorités françaises installées dans les colonies. Dans ce vaste ensemble, d’après lui, l’Algérie aurait une « place privilégiée ». Le 16 septembre 1959, il franchit un pas décisif. Dans une conférence de presse, il annonce son intention de proposer aux Algériens de se prononcer pour « l’autodétermination ». Il leur propose de choisir entre la « sécession », c’est-à-dire l’indépendance, la « francisation », c’est-à-dire le statut de citoyen français, et enfin le statut de citoyen associé, adhérant de la communauté française sous la direction de la métropole. Il propose un référendum pour le 8 janvier 1961. Il décide de se rendre en Algérie pour faire sa campagne pour le « oui ». Le 9 décembre, il est à Ain Témouchent. Les partisans de l’Algérie française déclenchent des émeutes dans les principales villes algériennes pour marquer leur opposition. Les heurts avec les forces de l’ordre sont violents. Les activistes s’en prennent aux populations algériennes de certains quartiers de la capitale et des grandes villes du pays. Spontanément, les habitants des quartiers populaires d’Alger manifestent leur opposition. Ils se rendent en cortège à Belcourt, brandissant des slogans de soutien au FLN et à l’ouverture de négociations pour l’indépendance. Bernard Tricot, proche du président français, avait précisé la pensée de celui-ci : « Construire l’Algérie sans et contre le FLN. » Les manifestations populaires de décembre 1960 montrèrent l’attachement du peuple algérien à l’indépendance et son soutien au FLN. Elles marquèrent la fin du rêve néocolonial du général de Gaulle et ouvrirent la voie aux négociations pour l’indépendance qui allaient s’engager.
Durant ces journées mémorables, la presse française joua un rôle considérable, prise en main par des militants du FLN qui parfois guidèrent les envoyés spéciaux, leur firent visiter la ville en effervescence et parfois même permirent des rencontres parfois passionnées. Claude Estier, envoyé spécial de Libération, rapporte : « Des fenêtres, soudain, des coups de feu claquent. Deux hommes et un enfant tombent, mortellement frappés : un Européen, pris de panique, venait de tirer de son balcon. Dans l’édition du 11 décembre, il rapporte : « Plusieurs milliers de musulmans, drapeau FLN en tête, descendent du Clos Salembier par le ravin de la Femme Sauvage, avec, à leur tête, des femmes poussant des youyous et criant ; « Algérie algérienne ». Ils agitent des drapeaux FLN au bout des perches. Dans L’Express du 15 décembre, Paul-Marie de la Gorce relate : « Chaque échauffourée, chaque fusillade donne prétexte au commandement de la zone Nord Algérois pour demander l’arrivée de nouveaux renforts, pour étendre les zones d’action des régiments parachutistes ». L’envoyé de Paris jour écrit le 12 décembre : « L’armée ouvre le feu sur les émeutiers musulmans rassemblés place du gouvernement, en bas de la Casbah… » Les militants du FLN font un véritable travail de propagande. Ils rassurent les journalistes français, assurent leur protection, les promènent dans les quartiers populaires… Ceux-ci se rendent ainsi compte de la mobilisation populaire, relatent les mots d’ordre avancés, constatent les massacres perpétrés par les activistes de la minorité européenne et la violente répression dirigée par les parachutistes. Ils assistent même à des discussions passionnées dans les cafés populaires des quartiers musulmans. Ils constatent les massacres perpétrés à Oran et à Bône, tant par les partisans de l’Algérie française que par les forces parachutistes qui ont été le fer de lance de la répression des populations algériennes. Celles-ci ont été montrées comme fortement attachées à leur principale demande : l’ouverture de négociations entre le gouvernement français et le GPRA autour de la revendication d’indépendance à laquelle elles ont montré leur adhésion.
Boualem Touarigt

DOSSIER

Les années de feu

L’état de guerre avant le Congrès de la Soummam

FIGURES HISTORIQUES
MEMOIRE

Morte sur l’autel de la liberté

Chahida Mansouria « Soraya » Bendimered

MOUVEMENT NATIONAL