L'impossible repentir

Par Fateh Adli
Publié le 17 fév 2019
Malgré tout le tapage politique et médiatique provoqué périodiquement autour de l’histoire des harkis algériens rapatriés en France, il faut dire qu’on ne connait que très superficiellement l’état d’esprit réel dans lequel ceux-là ont évolué, eux et leurs descendances. Quels enseignements tirent-ils de leur parcours si singulier ? Que pensent-ils de l’Algérie d’aujourd’hui ? Très peu d’enquêtes s’y sont, en effet, intéressées. Les médias dominants se contentent, eux, de répandre des idées préconçues sur le sujet et de faire abstraction de certaines contradictions qui caractérisent l’histoire de cette catégorie d’anciens collaborateurs.
Fatima Besnaci-Lancou, écrivaine
Le livre de Fatima Besnaci-Lancou
Harkis en tenue de combat

Ainsi, pour la plupart des historiens et auteurs qui se sont penché sur cet aspect de l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, la fin des harkis se confond avec celle de tous les collaborateurs du colonialisme qui ont quitté le pays à l’indépendance. Au lieu de chercher à se repentir pour tout ce qu’ils ont commis contre leur propre patrie et leurs propres frères, nombre d’entre eux se sont obstinés à cultiver l’esprit de vengeance et la haine de l’Algérie et de tout ce qui la symbolise. Mieux, certains de leurs descendants, au nom d’une certaine idée de la réconciliation, réclament aujourd’hui leur réhabilitation, tout en refusant le moindre mea culpa. Chose qui parait assez audacieux, lorsqu’on sait que l’Algérie attend toujours de l’Etat français des excuses officielles pour tous les crimes commis par l’armée coloniale durant la période d’occupation.
Bravant tous les tabous, certains enfants de harki, mus par un esprit plutôt donquichottesque, militent pour un rapprochement avec le pays natal et appellent à « tourner la page » et à envisager l’avenir tous ensemble. C’est le cas, par exemple, de Fatima Besnaci-Lancou, écrivaine née en 1954 Cherchell. Elle est connue pour son travail de mémoire sur les harkis. En 2004, elle a fondé l’association Harkis et droits de l’Homme, dont l’objectif est « de travailler sur la mémoire de la situation des harkis dans l’histoire ». Elle a également initié une campagne pour le rapprochement des enfants de harkis et d’immigrés en ouvrant la voie à la signature d’un « Manifeste pour la réappropriation des mémoires confisquées ».
Dans une déclaration à un journal algérien, en octobre dernier, elle a exprimé son souhait de voir se construire une réconciliation, tout en se disant sceptique sur la persistance des « vieilles perceptions » notamment en Algérie. « Je pense, dit-elle, que tout n’est pas fait, en Algérie, pour construire ce « vivre-ensemble ». J’ai le sentiment que la politique de la division est celle qui est privilégiée depuis l’indépendance : 50 ans après, des cercueils d’anciens harkis qui souhaitaient reposer dans la terre de leurs ancêtres sont refoulés d’Algérie », se plaint-elle.
Ce que demande cette descendante d’ancien supplétif de l’armée coloniale est-il seulement réalisable ? L’Algérie est-elle prête, au nom de la réconciliation, à
« pardonner » à ceux qui sont toujours perçus comme ayant trahi leur patrie, et aller jusqu’à les accueillir sur son sol ? Difficile à imaginer.
Si le président de la République a publiquement regretté, en 2005, « les haines entretenues à leur égard depuis l’Indépendance », les choses n’ont connu aucune évolution dans le sens souhaité ou rêvé par certains. Le chef de l’Etat avait en effet quelque peu bousculé les esprits, en déclarant, en pleine campagne électorale, lors d’un meeting populaire à Oran, que le traitement du dossier des familles de harkis après l’indépendance était « l’une des plus graves erreurs commises dans le passé » qui avait « porté préjudice au pays » et « qu’une bonne partie de la crise est due à cette erreur ». Mais des forces politiques avaient vite fait de recadrer le débat sur cette question si sensible en traçant des lignes à ne pas franchir. C’est ainsi qu’un ministre du FLN, Saïd Barkat, va déclarer, au cours de la même campagne électorale, que « la majorité du peuple algérien est contre la venue des harkis en Algérie car ce sont des traîtres à leur pays et à leur nation. Quant à leurs enfants, ils seront les bienvenus à condition qu’ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents ».
Depuis cette date, la question des harkis n’est plus évoquée dans les discours officiels en Algérie, ni même avec les responsables français. Pour les autorités, comme pour l’opinion publique algériennes, le problème des harkis est un problème strictement français. C’est pourquoi, d’ailleurs, les hommages et autres décisions annoncés récemment par le gouvernement français au profit des harkis et de leurs familles n’ont suscité aucune réaction officielle de la part d’Alger. Les Algériens ont néanmoins compris qu’avec cette réintégration des harkis en France, nul ne pourra à l’avenir revendiquer une quelconque réhabilitation ou réconciliation ou la patrie, et que le dossier des harkis est, pour l’Algérie et les Algériens, définitivement clos.
Adel Fathi