Connexions fatales

Par Fateh Adli
Publié le 17 fév 2019
Apprivoisés pendant les dernières heures de la guerre par les dirigeants de l’OAS, qui ont voulu en faire «une force de frappe», les harkis n’échapperont pas, non plus après l’indépendance, aux convoitises des anciens amis de «l’Algérie française» qui les ont, eux aussi, utilisés contre les politiques des gouvernements français successifs, mais surtout dans les batailles électorales.
Harkis en 1959
Jean-Marie Le Pen
Harki armé
 Sid-Ahmed Yahiaoui  (Ancien conseiller régional FN  d’Ile-de-France)
 François Léotard,  homme politique français
 Mourad Kaouah, président d’honneur  de la Confédération des Français Musulmans rapatriés d’Algérie
Ahmed Djebbour.  Ancien député d’Alger de 1958 à 1962
A droite Ali Boualam, fils du Bachaga Boualem

Il se trouve que les harkis algériens, les anciens de l’OAS et tous les autres nostalgiques de l’Algérie française sont liés par une cause commune : celle de se venger contre l’histoire, contre ceux qu’ils accusent d’avoir facilement cédé à la guérilla et, pour ce qui concerne les harkis, de les avoir « livrés à la vendetta » en Algérie ou oubliés dans les ghettos parisiens pendant des décennies.
La première force politique à avoir su capter les voix de ces harkis et leurs descendants était le Front national de Jean-Marie Le Pen, lui-même ancien officier de l’armée française en Algérie et fervent partisan de la colonisation.
Tous les concepts employés aujourd’hui dans les discours politiques français sur la question des harkis sont, en réalité puisés dans le lexique du leader historique de l’extrême droite, hérité par ses successeurs à la tête du FN (rebaptisé Rassemblement national depuis quelques mois).
Paradoxalement, les plaidoiries de l’extrême droite pour «la cause des harkis» étaient systématiquement associées aux discours xénophobes, aux appels contre la présence des étrangers dans l’Hexagone. Voici quelques exemples de cette mise en exergue des harkis sur la scène politique française :
En avril 1995, à l’occasion de la campagne présidentielle, Jean-Marie Le Pen invitait les Français à réfléchir sur « la tragique expérience de nos compatriotes d’Afrique du Nord et Français musulmans chassés par des voyous ». Et le candidat de mettre en garde : « Est-ce que nous sommes prêts à accepter de n’être plus, nous aussi, que des étrangers dans notre propre pays. » La référence aux harkis était également mobilisée par la presse proche de cette mouvance de l’extrême droite. Ainsi, un numéro spécial de la revue Français d’abord, sorti le 13 juin 1999 à l’occasion des élections européennes, publiait le portrait d’un fils de harkis, candidat du FN, Sid Ahmed Yahiaoui, « fils de sénateur égorgé par le FLN », légendée comme suit : « Les harkis avec Le Pen. Plus qu’un signe, l’expression de la fidélité de la communauté harkie à la France et à son défenseur dans les moments difficiles : Jean-Marie Le Pen. »
Cela dit, l’ex-Front national n’était pas le seul port d’attache des anciens de l’OAS et des harkis enrôlés dans la politique. Dans le Sud-Est de la France, des anciens partisans de l’Algérien française ont aidé certains hommes politiques de la droite classique à se faire élire. Ces hommes, une fois élus, ont favorisé la réintégration de beaucoup d’entre eux dans des services municipaux et autres. Parmi ces élus, on trouve l’ex-ministre de droite, François Léotard, qui avait été élu maire de la ville de Fréjus en grande partie grâce aux voix et au soutien des anciens de l’OAS soutenus par les harkis.
Les élections européennes de 1984 ont vu l’émergence du nom de Mourad Kaouah, président d’honneur de la Confédération des Français musulmans rapatriés d’Algérie et ancien député d’Alger. Sa candidature était perçue, non pas comme une simple « caution immigrée », mais la marque d’une continuité avec « le combat pour l’Algérie française ». Cette présence se poursuivra, en 1988, avec la candidature de Soraya Djebbour, fille d’un harki connu sur la scène politique française de l’époque, Ahmed Djebbour. Cet ancien député d’Alger de 1958 à 1962, est surtout connu pour être un antirévolutionnaire notoire. Il a toujours considéré que le FLN n’était pas le parti qu’il fallait à l’Algérie. Après l’indépendance, il dénonce « le sort réservé aux harkis » et crée le Front national des rapatriés français de confession islamique, association dont il restera président jusqu’en 1974. Sa fille, Soraya Djebbour, est la première femme musulmane élue au Conseil régional d’Ile-de-France, en 1986, sous l’étiquette du Front national.
Toujours à la périphérie du Front national, une Fédération pour l’unité des réfugiés, des rapatriés et de leurs amis sera créée en 1984. Présidé par un ancien de l’OAS, Ortiz, ce mouvement regroupait une douzaine d’associations et comptait six présidents d’honneur emblématiques, dont les colonels Lacheroy, Argoud, Gardes et un certain Ali Boualem, fils du bachaga Boualem. Ce dernier passe pour être le père spirituel des harkis depuis 1962. Partisan zélé de la colonisation, il a écrit dès 1963 un livre qui résume toute sa pensée et celle de ses disciples : Les harkis au service de la France.
En septembre 1997, des enfants de harkis lancent une grève de la faim sur l’esplanade des Invalides à Paris. Ils ont eu le soutien des militants du FN, mais à l’intérieur de ce parti, le débat commençait à prendre une autre tournure que la question des harkis. Les plus radicaux déclaraient publiquement :
« Oui, les harkis ont choisi la France, d’accord, OK, respect ! Mais les fils de harkis sont des beurs comme les autres, ils sont même pires que les beurs ! »
Adel Fathi