Les hauts lieux sacrés de la révolution
Préparation du 1er Novembre 1954

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 17 fév 2016
A la suite des évènements du 8 mai 1945 et des massacres qui s’en suivirent, la voie vers le déclenchement de la guerre de libération était toute tracée. Le mouvement national, notamment sa tendance populaire, le MTLD, se radicalisa très vite. Les partisans du recours immédiat à la lutte armée se renforcèrent et accrurent leur influence sur les militants. Dès 1947, on créa les premiers centres d’entrainement et apparurent les premiers comportements adaptés à la clandestinité : cloisonnement entre groupes restreints de militants, utilisation de surnoms, lieux de rendez-vous soigneusement camouflés, etc. Avec la dissolution de l’OS, les militants recherchés passèrent à la clandestinité. Les hésitations du MTLD, les divergences entre partisans et adversaires du déclenchement à court terme de la lutte armée, la coupure entre les partisans inconditionnels de Messali et les dirigeants issus des couches moyennes et partisans d’une gestion « moderne », plus collégiale du mouvement, tout ceci amena la réaction d’un nombre restreint de militants qui décidèrent de s’organiser de manière indépendante après avoir vainement tenté de regrouper les différentes tendances autour de l’objectif de la lutte armée pour l’indépendance.
Casbah : Café "El Arich" où Ben Boulaïd rencontra Krim et Ouamrane pour la première fois
Casbah : Café "El Arich" actuellement
Café "Benoui" actuellement
L'atelier de fabrication de Chéchias à la rue Médée
Le 28 de la rue Mulhouse
Le 29 de la rue Mulhouse
La maison Boukechoura
La ruelle qui mène à la maison Boukechoura
Café El Kamel à Bab el Oued
La boutique du photographe Thomas au 14, avenue de la Marne
Boutique du tailleur actuellement
Le « café des halles » à Belcourt
Hôtel Saint Martin rue du Chêne
La ferme de Kaddour Lahdjim composée de 4 pièces à Khraïcia
L'atelier de fabrication des bombes
palque commémorative...
Le puits où étaient essayées les bombes
Le puits où étaient essayées les bombes

Nous avons tenté de retrouver quelques lieux où s’est préparé le déclenchement de la guerre de libération. La plupart sont oubliés. Nous avons retrouvé, à partir de témoignages, de récits historiques, après recoupements avec les annuaires des professions et des adresses, quelques lieux : des cafés où ont eu lieu des réunions et des rendez-vous décisifs, des endroits ayant servi de lieux d’hébergements et de boites postales, avant le 1er novembre 1954. Nous avons insisté, particulièrement pour Alger, sur des lieux non médiatisés et généralement connus surtout par les anciens militants.
Car c’est dans la capitale que fut créé le FLN, que se réunirent les partisans de la lutte armée, que furent élaborés les textes fondateurs du nouveau mouvement. En dehors d’Alger, nous avons parlé du village d’Ighil Imoula où fut tirée à la ronéo la proclamation du 1er novembre, et de la maison d’Abdallah Oumeziti d’où partirent les premiers moudjahidine des Aurès. Il existe probablement beaucoup d’autres lieux, souvent anonymes où des militants préparèrent le déclenchement de la guerre de libération. Nous en parlerons à chaque fois que nous aurons des informations fiables, recoupées et vérifiées et que nous pourrons proposer des photographies avec le minimum de risques d’erreurs.

 

Café « El Arich » rue Rempart Médée, actuellement rue Mohamed Benganif

Lieu mythique de la Casbah situé à proximité du boulevard de la victoire (Bab Jdid). Il a été un lieu de rencontre des militants  avant le déclenchement de la Révolution. Pendant la période de préparation du 1er novembre 1954, les partisans de la lutte armée y organisèrent une de leurs rencontres les plus décisives. En avril 1954, les représentants des militants de Kabylie Belkacem Krim et Amer Ouamrane qui avaient déjà pris les armes en 1947 rencontrèrent Mostéfa Ben Boulaïd, représentant des partisans de l’action directe qui refusaient de s’aligner sur l’une des deux tendances qui s’opposaient au sein du MTLD, celle qui restait fidèle à Messali Hadj et celle regroupée derrière les « centralistes », dirigeants du comité central du parti, opposés au vieux leader. Ce fut un pas décisif dans le regroupement des militants révolutionnaires et la création de ce qui allait devenir le FLN.

Café « Bennoui » ex- rue Rivière, aujourd’hui Larbi Bounouar

Ce café était utilisé comme lieu de rencontres. Il donnait sur la rue Rivière, la rue Rempart Médée, la rue Montpensier et le boulevard Gambetta et offrait donc plusieurs issues. C’est là que fut arrêté, le 16 mars 1955 Rabah Bitat qui s’était rendu à un rendez-vous que lui avait fixé un sympathisant retourné par les services de police, un certain surnommé « adjudant », un temps pressenti pour déclencher la Révolution dans le Sud et qui travaillait en réalité pour le commissaire Lofredo sous les ordres de Gonzalès, patron des RG d‘Alger.

L’atelier de chéchias du 13, rue Médée

A cette adresse, au croisement de la rue Médée et de la rue du Chêne, se trouvait un atelier de fabrication de chéchias, portant l’enseigne « Ouled el Cadi ». C’était là que fonctionnait dans le plus grand secret une boîte postale qui assurait la liaison avec les représentants du MTLD installés au Caire : Khider, Aït Ahmed, Ben Bella. Les révolutionnaires avaient transmis par code un certain nombre d’informations sur la préparation de la Révolution.
Les documents importants, telle que la proclamation du 1er novembre et la liste des objectifs ont été emmenés par Mohammed Boudiaf le lundi 25 octobre 1954 qui prit l’avion de Genève. Ils furent lus à la radio du Caire qui annonça le déclenchement de la guerre de libération.

Le 28 de la rue Mulhouse

C’était l’atelier de cordonnerie de Mourad Boukechoura, ancien militant de l’Organisation Spéciale du MTLD, qui a servi à de multiples reprises de lieu de rencontre des militants radicaux qui préparaient le déclenchement de la Révolution du 1er novembre. En avril 1954, Zoubir Bouadjadj y avait organisé une rencontre entre Ben M’hidi, Boudiaf, Bitat, Krim et Ouamrane, la première qui avait regroupé ces militants qui ne se connaissaient pas tous entre eux. Ce jour-là, ils décidèrent de couper les ponts avec les messalistes et avec les centralistes et de préparer tous seuls la lutte armée. Ils discutèrent également du partage de l’Algérie en zones.

Le 29 de la rue Mulhouse

C’était le domicile de Mourad Boukechoura qui avait sa boutique de cordonnier plus bas sur le trottoir d’en face au 28. La maison est tombée. A sa place, il y a un grand vide.

Le domicile de Mourad Boukechoura à la Pointe Pescade

Sise au numéro 24 de la rue comte Guyot, aujourd’hui Bachir Bedidi à la Pointe Pescade (Raïs Hamidou) cette maison abrita le dimanche 24 octobre 1954 la dernière réunion de préparation du déclenchement de la guerre de libération au cours de laquelle la date du 1er novembre fut décidée. De retour vers Alger, les participants s’arrêtèrent chez le photographe Thomas au 14 avenue de la Marne qui était ouvert et prirent la photo historique où on les voit tous ensemble. Contrairement aux autres lieux historiques, une plaque commémorative y a été apposée.

Le café « El Kamal » au 12, rue Eugène Robe à Bab el Oued

Ce café était idéalement situé comme lieu de transit et non comme lieu de discussion, donnant sur le marché Nelson, dans le quartier européen de Bab el Oued. Les militants s’y retrouvaient avant qu’une voiture ne vienne les prendre pour les amener à un lieu de rendez-vous inconnu. Cette mission était confiée à Zoubir Bouadjadj, le véritable intendant de la Révolution qui se préparait. C’était lui qui choisissait les lieux de réunion, passait en voiture récupérer les participants au café El Kamal et les y amenait avant de se retirer. Le chef de la zone de l’Algérois, Rabah Bitat y rencontra pour quelques minutes son adjoint Zoubir Bouadjadj le samedi 30 octobre 1954 pour une confirmation de la date et de l’heure du déclenchement.

La boutique du photographe Thomas au 14, avenue de la Marne

Dans son récit sur le déclenchement de la Révolution, Yves Courrière qui avait recueilli les témoignages d’acteurs directs, en particulier celui de Belkacem Krim, rapporte que les « Six » qui s’étaient réunis le dimanche 24 octobre au matin au domicile de Boukechoura à la Pointe Pescade, de retour à pied vers le centre d’Alger, s’étaient arrêtés chez un photographe de l’avenue de la Marne, qu’ils avaient trouvé ouvert. Ils prirent une photo souvenir qui rentra dans l’Histoire. La boutique a changé d’activité. Elle abrite aujourd’hui un magasin de tissus.

Hôtel Saint Martin rue du Chêne

Situé dans une petite ruelle comprise entre la rue de la Lyre (Arezki Bouzrina) et la rue Aboulker (Amar El Kama) que les Algérois désignaient par son ancien nom (rue de Chartres), ce petit hôtel servait de pension pour les manœuvres des ateliers du quartier. C’est là que Belkacem Krim et Amar Ouamrane organisèrent en juin 1954 la réunion de leurs sept chefs de secteurs de la Kabylie avec le représentant du mouvement révolutionnaire en formation Mohammed Boudiaf. Y participèrent Mohamed Amouche (dit Moh Touil) de Draa el Mizan, Ali Zamoum de Tizi Ouzou, Saïd Babouche de Fort National, Ali Mellah (Si Chérif) de Tigzirt, Mohamed Zamoum (Si Salah), Mohamed Yazourène d’Azazga, Guemraoui de Bouira.  

La boutique de Aïssa le tailleur et le café Malakoff, rue du Vieux-Palais

Sise à la place des Martyrs, à proximité de l’ancien palais de justice, la boutique a longtemps servi de boîte aux lettres et de lieu occasionnel d’hébergement pour les militants révolutionnaires. Elle a très souvent servi de refuge pour Mohamed Boudiaf et Rabah Bitat alors clandestins, bien avant le déclenchement de la guerre de libération. C’est au café Malakoff que Rabah Bitat (« Si Mohammed ») rencontra le matin du vendredi 29 octobre 1954 son adjoint pour Alger, Zoubir Bouadjadj. Il lui communiqua la date et l’heure du déclenchement. C’est au même endroit que les deux hommes réunirent le soir du même jour les chefs de groupes d’Alger : Belouizdad, Merzougui, Bisker, Nabti, Kaci-Abdallah. Un dernier rendez-vous entre les deux hommes fut convenu pour le lendemain, samedi 30 octobre à 15 heures au café El Kamal.

Le « café des halles » à Belcourt

A cette adresse du 40, boulevard Thiers se trouvait le « café des Halles » tenu par un militant nationaliste. Les partisans du déclenchement de la Révolution avaient pris l’habitude de s’y retrouver. C’était ici que les militants d’Alger, avaient fixé rendez-vous à Laïchaoui avec Amar Ouamrane, l’adjoint de Belkacem Krim chef de la zone de Kabylie. Laïchaoui fut emmené à Ighil Imoula où il s’occupa de tirer à la ronéo la proclamation du 1er novembre 1954.

La maison de Mustapha Zergaoui au quartier Montpensier et la ferme de Kaddour El-Hedjim à Khraïcia

C’était dans la maison de ce militant sise près de la rue Montpensier à Soustara, exactement à la rue Bertholon (ancienne impasse Porte Neuve), que fut caché le premier stock d’armes de la Révolution, constitué par les militants de l’OS en 1949. L’adresse de cette cache fut donnée par Ben Bella qui avait été le chef militaire de l’OS à Mohammed Boudiaf lorsque celui-ci vint le voir au Caire au printemps 1954. Mohammed Boudiaf y fut emmené par Zoubir Bouadjadj qui connaissait le lieu. Ils y retrouvèrent Mourad Didouche.  Zoubir Bouadjadj enleva les armes qu’il emmena d’abord chez lui à la colonne Voirol : il y avait trente mitraillettes Thomson et Sten ainsi que 500 allumeurs de détonateurs, cinquante grenades et deux postes émetteurs-récepteurs. Ce stock fut ensuite caché à la ferme de Kaddour El-Hedjim à Khraïcia au sud d’Alger.

Le domicile de Benchaïba dans les Aurès

A Ouled Moussa, hameau situé au pied du mont Ichemoul, dans les Aurès, la maison des Frères Benchaiba, a servi à abriter l’ultime réunion de Mostefa avec les moudjahidine, la veille du déclenchement de l’insurrection armée. Cette rencontre a servi à répartir les tâches et à donner les dernières instructions aux hommes du 1er novembre. Le choix de la demeure des Benchaïba est intervenu cinq jours seulement avant le jour J. Initialement, la rencontre était prévue dans une autre maison située entre Chemora et Boulefraïs mais le revirement du propriétaire a contraint Benboulaïd à opter pour une solution de rechange cinq jours seulement avant la nuit du 1er novembre 1954. Cette nuit qui a vu les moudjahidine engager les hostilités d’une guerre avec comme arme, une conviction inébranlable et un courage inégalable. La demeure de Benchaïba est rentrée dans l’histoire de notre glorieuse révolution autant que tous les lieux ayant servi à la préparation du déclenchement de la guerre. Une autre maison, moins connue du grand public a également servi à abriter une rencontre cruciale ayant regroupé le premier noyau des responsables des Aurès. Le 20 octobre 1954, Mostefa Benboulaïd a tenu une réunion à Logrine, un petit bourg situé à quelques encablures de Chemora, à l'est de Batna, dans la maison d’Abdellah Oumezziti, en compagnie d’Adjal Adjoul, Abbas Laghrour, Chihani Bachir, Tahar Nouichi, hadji et Khantra. 

Ighil Imoula, ou la proclamation du 1er novembre

Dans ce village perché au sommet de la grande Kabylie, Ali Zamoum attendait impatiemment l’arrivée du journaliste Mohamed El-Aïchaoui et son accompagnateur Amer Ouamrane pour ronéotyper la déclaration du 1er novembre, écrite à Alger dans le magasin du tailleur Ali Kechida sous l’œil vigilant de Mohamed Boudiaf et Didouche Mourad. Une fois cette mission accomplie, une autre, encore plus périlleuse, attendait Ali Zamoum. Celle de reproduire le texte sans attirer l’attention du colonialisme. Le choix d’Ighil Imoula n’est pas fortuit puisque ce village était connu pour sa résistance et le militantisme indéfectible de ses habitants. Les maisons d’Amar Benramdani et Idir Rabah, à Ighil Imoula, ont servi pour taper cette déclaration et ensuite la tirer en milliers d’exemplaires. Mohamed El-Aïchaoui sera par la suite arrêté et à sa libération, il rejoint le maquis et tombera au champ d’honneur.

Boualem Touarigt

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

FIGURES HISTORIQUES
GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C