L’homme d’action
Ben Bella

Par Fateh Adli
Publié le 08 avr 2019
De tous les membres de la Délégation extérieure du FLN, Ahmed Ben Bella fut sans doute celui qui avait le plus de prédisposition à être au-devant de la scène, en sachant être à la fois dans l’action politique et sur le terrain.
Rabah Bitat, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider
Djamel Abdenasser et Ben Bella
Ben Bella, Khider et Boudiaf
Benkhedda et Ben Bella
Boudiaf et Khider

Son parcours exceptionnel témoigne de cette qualité qui le propulsera à la tête du premier gouvernement de l’Algérie indépendante. Après son évasion en 1952, au bout de deux ans de détention, Ben Bella décide de se rendre en Egypte, auprès de Hocine Aït Ahmed et de Mohamed Khider, qui représentaient alors l’Algérie au sein du Bureau du Maghreb arabe au Caire, et avec qui il formera bientôt le noyau dur de la Délégation extérieure du FLN.
Dans ses Mémoires, Ben Bella raconte que ses débuts et ceux de ses compagnons en Egypte étaient très difficiles à tous points de vue, y compris en matière des relations avec le gouvernement égyptien qui, au départ, voulait imposer une confédération supranationale des trois mouvements de libération des pays maghrébins (Algérie, Tunisie et Maroc), avec l’idée de maintenir un certain tutorat sur eux. Or, lui et les autres représentants algériens s’y opposaient fermement. C’est cette opiniâtreté de Ben Bella et de ses compagnons qui va contraindre les Egyptiens à changer d’attitude et à proposer même d’aider financièrement la révolution algérienne. Même si, au départ, d’après toujours le témoignage de Ben Bella, la délégation du FLN refusait, par principe, tout financement étranger.
Pendant cette période (1953-1954), la Délégation extérieure était à l’écoute du moindre soubresaut de la vie politique en Algérie, en restant en contact permanent avec les anciens militants de l’OS qui œuvraient avec acharnement, à l’intérieur des instances du PPA, puis au sein du CRUA, pour faire primer l’option de la lutte armée contre l’avis de Messali Hadj et de ses partisans. Ben Bella et ses compagnons étaient quelque peu frustrés de voir la Tunisie et le Maroc s’engager dans la révolution contre l’occupation, alors que les Algériens, aux traditions autrement plus solides, «demeurent à la traîne».
Parallèlement à l’ébullition qui s’aiguisait dans les milieux nationalistes, il prit l’initiative de rencontrer secrètement le chef historique des Aurès, Mostefa Ben Boulaïd, en Libye, à la veille du déclenchement de la lutte armée, pour évaluer avec lui les besoins des premiers maquis en armes et en munitions. Il le rencontrera une deuxième fois, début 1955, mais cette fois-ci, Ben Boulaïd, traqué par la gendarmerie tunisienne, a été livré aux autorités françaises, avant de s’évader de prison quelques mois plus tard.
C’est ainsi que dès lendemain du déclenchement de la Révolution, le 1er novembre 1954, Ben Bella, un peu plus que les autres membres la Délégation extérieure, s’attela à chercher l’approvisionnement en armes dans les pays arabes pour les acheminer en Algérie, via la Libye notamment. En février 1955, il organisa l’expédition d’un important lot d’armes par le fameux yacht appartenant à la reine jordanienne Dina, arraisonné ensuite par les forces espagnoles au large de la Méditerranée, avant de reprendre son chemin vers la côte algérienne, près de la frontière marocaine, où il a réussi à déposer ses cargaisons d’armes.
Ensuite, il y eut d’autres opérations d’acheminement d’armes et de munitions, qui furent autant de prouesses à ajouter à l’actif de Ben Bella, et qui ont permis aux maquis de l’intérieur de mieux appréhender la lutte et d’élargir leur champ d’action.
En plus de son dynamisme sur le terrain, Ben Bella contribua avec les autres représentants de la Délégation extérieure à porter la voix de l’Algérie dans le monde, en expliquant à l’opinion internationale et aux différents organismes les enjeux du combat mené par le peuple algérien contre le colonialisme français. La première mission accomplie par Ahmed Ben Bella fut sa rencontre avec le roi du Maroc, Mohammed V, à Madrid en 1956. C’était l’année où le Maroc accédait à son indépendance.
Pendant cette période explosive dans une acception complète du terme, il échappa au moins à deux tentatives d’assassinat. Ce qui l’obligea à se déplacer très souvent entre Tripoli, Rome et Madrid. Le 22 octobre 1956, il sera arrêté lors du détournement de l’avion civil marocain qui le conduisait du Maroc à la Tunisie, en compagnie de Boudiaf, Aït Ahmed, Khider et Lacheraf. Ben Bella et les autres dirigeants du FLN revenaient d’un long entretien avec le Sultan du Maroc, Mohammed V, et son fils le prince Hassan. Ils devaient ensuite rejoindre la Tunisie pour s’entretenir à nouveau avec le président Habib Bourguiba. A leur descente sur le tarmac de l’aéroport d’Alger, menottés, les cinq dirigeants tentaient de garder leur calme, en s’efforçant même de sourire devant les caméras qui les filmaient. Or, tous les feux étaient braqués sur Ahmed Ben Bella, qui était déjà perçu, par les médias français et internationaux, comme le chef politique de la «rébellion».
Cette stature de chef s’illustra au lendemain du cessez-le-feu, lorsque l’armée des frontières, sentant le besoin de faire appel à des historiques pour constituer la première instance de direction du pays, a confiée dès août 1962 la direction du Bureau politique à Ahmed Ben Bella, secondé par son ancien compagnon au Caire, Mohamed Khider en sa qualité de secrétaire national.
L’Histoire a, ensuite, pris une autre tournure, avec le brouillamini qui s’est installé au sein de la classe politique. Khider va vite le quitter, en prenant le chemin de l’exil, et Hocine Aït Ahmed va même lui déclarer la guerre.
Son charisme et son autoritarisme ne lui ont été malheureusement d’aucun secours pour le prémunir contre un mouvement de redressement qui le déposa sans la moindre résistance. Déchu, il passera vingt longues années en prison, pour rejoindre, à sa libération en 1980, les rangs de l’opposition. Dans son exil suisse, il crée le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), et tente même en 1985 une alliance avec le FFS de son ancien compagnon, Hocine Aït Ahmed.
Après son retour en Algérie, en 1990, il s’implique un moment dans la nouvelle dynamique politique née de l’ouverture démocratique, mais échoue à s’imposer. Il se retire alors de la vie politique, pour se consacrer à la politique internationale. Il décède le 11 novembre 2012, à l’âge de 94 ans. Il eut droit à des funérailles nationales dignes de son rang et de son parcours révolutionnaire.
Adel Fathi