Un précurseur de la Révolution algérienne
L’Emir Khaled, petit-fils d’Abdelkader

Par Abderachid MEFTI
Publié le 16 mar 2013
Khaled El-Hassani El-Hachemi, à droite, et un général belge lors d’une cérémonie de remise de médaille dans le nord de la France
Journal fondé par l’Emir Khaled en 1920
L’Emir Khaled

Il y a 77 ans disparaissait l’émir Khaled, l’une des plus éminentes personnalités de l’Algérie musulmane contemporaine. Fils de l’émir El Hachemi Ben Abdelkader et petit-fils de l’Emir Abdelkader, auprès duquel il reçut une éducation religieuse et s’imprégna de son savoir, Khaled El Hassani Ben El Hachemi, dit émir Khaled, est né le 22 février 1875 à Damas et décédé le 9 janvier 1936 dans la capitale syrienne où il se trouvait en exil. Certains historiens le qualifient de précurseur du mouvement anticolonialiste qui revendiquait l’indépendance de l’Algérie. Leader du mouvement Jeune-Algérien, l’émir Khaled fut de cette catégorie d’hommes dont on ne voit de semblables qu’à intervalles de plusieurs décennies et demeure vivant dans l’esprit des Algériens. Il a fièrement défendu la souveraineté de son pays et symbolisé la résistance du peuple algérien face au colonialisme français.
Plusieurs années après sa mort, l’Association des oulémas algériens, dont le célèbre penseur Abdelhamid Ben Badis était le chef de file, n’a cessé de mettre en relief les qualités morales de l’émir et son dévouement pour le peuple algérien.
C’est en 1892 que lui et sa famille quittent la Syrie pour s’installer en Algérie puis, après un court séjour à Médéa, élisent domicile à Bou Saâda. C’est vers 1893 que son père l’envoie en France poursuivre des études, notamment au lycée Louis-Legrand à Paris, et, une année plus tard, le pousse à intégrer la célèbre Ecole militaire de Saint Cyr, dont il ne voit pas l’intérêt, s’insurgeant même contre cette décision. Il refuse la naturalisation et n’intègre l’armée française que bien plus tard au sein de laquelle il obtiendra le grade de capitaine, le plus haut auquel pouvait accéder un indigène. Pour certains, il était un agitateur, un provocateur et un ambitieux et, pour d’autres, un nationaliste né, un homme averti et un fin politicien. Profitant de sa double culture, de son éducation profondément religieuse et des études qu’il a suivies, il a su prouver ses qualités et maniait à la perfection les langues arabe et française. A la fin de l’année 1913, l’émir Khaled se rend en France pour y donner des conférences sur les conditions politiques et sociales des musulmans algériens et assista au Congrès de la Ligue des droits de l’homme au cours duquel fut évoquée l’idée de consacrer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Agé de 44 ans en 1919, il prend définitivement sa retraite et se lance dans une carrière politique qui le propulsera dans le combat intellectuel et révolutionnaire contre l’occupant français, une action qui dérange au plus haut point les autorités coloniales. Après la fin de la Première Guerre mondiale, à laquelle ont participé, aux côtés des troupes françaises, des milliers d’Algériens, une activité politique intense est inaugurée par l’émir Khaled. La fin de ce conflit, qui conduit, entre autres, au retour de plusieurs milliers d’Algériens à la vie civile, conjuguée à la proclamation du président américain Thomas Woodrow Wilson (1913-1921) sur le droit des peuples à l’autodétermination et la tenue d’élections municipales à Alger en décembre 1919, sont les principaux facteurs ayant contribué à la création, par l’émir Khaled, au début des années 1920, du mouvement pour l’égalité ou la réforme, dont un programme dans lequel il revendique l’égalité entre Algériens et Français en matière de droits et devoirs et la mise en place de réformes politiques. Son mouvement fut appelé le khalédisme, une doctrine opposée à la politique d’assimilation.
Révolté par la misère dans laquelle vivaient les Algériens que le code de l’indigénat avait relégués au statut de sous-hommes soumis à l’injustice sociale et à l’absence de libertés, il se présente, en novembre 1919, aux élections municipales, au cours desquelles il est élu. Il élabore un programme pour aller en guerre contre les mesures discriminatoires et fait l’unanimité d’une large majorité populaire. En 1920, il fonde le journal El Iqdam, dans lequel il publie des articles virulents sous forme de réquisitoires en direction de l’Etat français, puis crée l’association Fraternité algérienne pour la défense des droits de l’homme. Dans deux lettres – l’une adressée au Président Wilson, dans laquelle il expose la situation de l’Algérie et demande que son pays soit placé sous la protection de la SDN (Société des nations, ancêtre de l’ONU, ndlr) et en appelle aux bons offices des Etats-Unis pour intercéder auprès des autorités françaises, et l’autre au président français Edouard Heriot, qu’il nommera «Programme de nos revendications fondamentales» –, il attire l’attention des deux chefs d’Etat sur l’oppression et la marginalisation du peuple algérien. Ses principales revendications concernent la représentation paritaire des Algériens et des colons à l’Assemblée nationale française, l’abrogation de toutes les lois répressives, la levée de tous les obstacles empêchant l’accès aux Algériens à toutes les fonctions, la séparation de l’Islam par rapport à l’Etat français, les mêmes charges et les mêmes droits que les Français en ce qui concerne le service militaire, l’accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires sans aucune distinction que le mérite et les capacités personnelles, l’application intégrale aux indigènes de la loi sur l’instruction obligatoire et la liberté de l’enseignement, la liberté de presse et d’association, l’application au culte musulman de la loi de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’amnistie générale, l’application aux indigènes des lois sociales et ouvrières, la liberté absolue pour les indigènes de se rendre en France.
En août 1920, la presse française paraissant en Algérie se lance dans une véritable campagne contre ce qui fut appelé à l’époque «l’intégration des indigènes» et réclame l’internement des agitateurs du clan Kaled». Cette levée de boucliers contre l’émir est allée en sa faveur et le fait connaître davantage auprès des ses concitoyens. Les qualificatifs ne manquent pas. Il est considéré tantôt comme le «symbole de l’esprit du nationalisme algérien», tantôt comme celui du «panarabisme naissant». C’est à ce moment que les autorités coloniales françaises prennent conscience du fait qu’il constitue un véritable danger et décident de l’expulser d’Algérie en 1923. Exilé en Egypte, puis en Syrie en 1926, il sera nommé président d’honneur de l’Etoile nord-africaine. Bien que déçu par le comportement des autorités françaises envers lui et en dépit de son exil forcé, l’émir Khaled poursuit son combat politique et sera considéré comme le symbole de la renaissance (Ennahda) de la nation arabo-musulmane.
A partir de 1930, l’émir Khaled doit se résigner à son triste sort d’exilé et à finir ses jours loin de son pays. A sa mort, le 9 janvier 1936, quelques jours après le décès de son épouse, la presse musulmane d’Algérie s’exprime en ces termes : «L’Algérie en deuil, l’émir Khaled est mort (…)L’Algérie pleure en lui le chevalier, le militant, dont le grand nom reste étroitement lié au mouvement Jeune Algérien qu’il a animé de son souffle puissant et nourri de l’ardeur de sa foi.» L’idée de son combat fut, quelques années plus tard, la position des ulémas algériens, qui ont violemment rejeté la politique d’assimilation de la France parce que, disaient-ils, «elle aurait anéanti la nation algérienne».
 En la personne de l’émir Khaled, l’Algérie a perdu un fervent promoteur des droits de l’homme doublé d’un leader inégalé, l’arabisme a perdu un héros et l’Islam un de ses plus ardents défenseurs. Il avait 61 ans.

Abderrachid Mefti

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