Cheikh Sidi Ammar Ben El-Hocine

Par Mohamed Cherif Abbès
Publié le 26 aoû 2012
Cheikh Sidi Ammar Ben El-Hocine
Cheikh Ammar et ses enfants
Cheikh Sidi Ammar Ben El-Hocine

Depuis tant d'années que je souhaitais retranscrire ce que ma mémoire m'aurait permis de reproduire de la vie et de l'œuvre de mon père, l'érudit, l'imam et l'auguste maître cheikh Sidi Ammar Ben El-Hocine Ben El-Hadj Tahar Ben Abdallah Abbas, que Dieu ait son âme. Un vœu qui devenait un impératif auquel il fallait frayer un chemin entre les impératifs des obligations et le poids des engagements quotidiens, à mesure que les années passaient et que je voyais ses enfants, ses petits-enfants, plus d'une soixantaine, les cousins et leurs enfants, vaquer à leurs occupations quotidiennes, s'éparpiller aux quatre coins du monde ou s'atteler aux moyens d'assurer leur vie ou de l'améliorer selon les circonstances.

L'appréhension était grande de voir le fossé ne cessant de se creuser, au fil du temps, entre le legs de valeurs morales et d'érudition de mon père cheikh Sidi Ammar, que Dieu ait son âme, et le degré de connaissance, par les générations successives, de cette éminente personnalité.

J'ai lu l'innocence dans leur regard et j'ai alors compris qu'elles n'avaient enfreint aucun serment ni manqué à aucun engagement et qu'elles n'avaient pas fait montre d'une quelconque ingratitude. C'est alors que j'ai compris qu'il m'appartenait de consacrer un droit et de m'acquitter d'un devoir.

Un droit à l'endroit de ses enfants, de ses petits-enfants et de leurs frères algériens, en faisant connaître l'une des éminentes personnalités de la Nation. Tout en veillant à mettre en relief ses vertus et son apport à la préservation de nos constituantes et de nos spécificités et à leur défense, dans les circonstances les plus difficiles et les moments des plus ardus.

Une démarche à même de contribuer au raffermissement des liens qui doivent demeurer solides, afin d'assurer la transmission de cet héritage et de veiller à sa pérennité entre les générations, en tant que référence et modèle. Il s'agirait aussi pour moi de m'acquitter d'un devoir envers mon père, une sorte de don perpétuel, en faisant connaître son œuvre, d'autant que j'étais très proche de lui, parce qu'au-delà du père, il a constitué pour moi un modèle, un exemple, un appui aussi bien dans les moments de bonheur que dans l'adversité, et aussi un refuge dans la difficulté et un guide.

Je continue, encore aujourd'hui, des années après sa disparition, à m'inspirer de ses postures et attitudes et à puiser dans son héritage fertile et dont je ne me sépare jamais.

La vie de mon père cheikh Ammar était pleine et intense. Il veillait à mettre à profit chaque moment, s'astreignant à un mode de vie strict duquel il ne dérogera point sauf raisons impérieuses.

Il consacra la majeure partie à l'œuvre publique et à l'objectif qu'il s'était assigné, celui de servir l'Islam, contrecarrant ainsi les conspirations et autres complots ourdis contre lui par les sphères coloniales et les âmes faibles qui étaient restées dans leur sillage.

Il estimait, à l'instar des hommes de la Réforme, que la prise en charge des jeunes, la généralisation de l'enseignement et l'élimination des foyers de dépravation et d'hérésie restaient les meilleurs moyens de déjouer et de miner ces complots.

Un tel choix n'était pas aisé au regard de la période d'alors et des moyens de travail disponibles. Mais il était convaincu que pour celui qui prend pour repère le Prophète Mohamed (QSSSL), les difficultés, les défis et les moyens disponibles n'ont point d'importance.

Il disait toujours que notre force et le secret de notre triomphe résidaient dans notre attachement au Saint Coran et à la Sunna du Prophète Mohamed (QSSSL), garants du succès et de la réussite. Un attachement qui, selon lui, ne se limitait pas à la simple conviction certaine, mais qui allait de pair avec le travail et l'effort, dont le sou-bassement essentiel reste la sincérité en tout, plus particulièrement envers Allah, en se soumettant à Ses prescriptions et en s'éloignant de Ses interdictions.

C'est le sens du devoir qui m'a amené, comme je l'ai dit précédemment, à consacrer ces quelques pages à un homme qui a vécu avec ses semblables les périodes les plus difficiles qu'a connues le pays au cours du vingtième siècle, voire le monde entier, avec les deux guerres mondiales et la guerre froide. Un homme qui a également été témoin des étapes marquantes et des tournants décisifs de la lutte nationale pour l'affranchissement du joug colonial français.

Mais j'ai surtout voulu, à travers cette modeste contribution, qui n'est qu'une tentative individuelle parmi la somme d'occupations quotidiennes, de mettre en exergue l'importance que revêtent de telles démarches visant à faire connaître les illustres personnalités ayant marqué de leur empreinte des périodes historiques précises dans un domaine ou un autre.

Il apparaît clairement dans le parcours de mon père, cheikh Sidi Ammar, qu'il faisait partie des enfants de sa génération qui ont été d'un apport certain au processus de réforme religieuse, en la dotant des motifs de son succès et de sa propagation.

Il a été aussi l'un de ceux qui ont compris, très tôt, tout l'impact positif qu'une telle réforme pouvait avoir sur le renforcement de la prise de conscience nationale. Ceux qui ont réalisé également qu'œuvrer sur ce front nécessitait des années de préparation, de qualification, de la patience, de l'assiduité et de la persévérance à toute épreuve.

Je saisis, également, l'espace que m'offre cette biographie pour rappeler les noms de certaines personnalités de sa génération ayant vécu les mêmes périodes et contribué activement à essaimer la conscience religieuse authentique, à la prise en compte populaire et à la sensibilisation quant aux éléments constitutifs de l'identité et aux droits spoliés.

Autant de facteurs qui ont placé le plafond des revendications à leur summum : la réalisation de l'indépendance et le recouvrement de la souveraineté nationale.

A vrai dire, chacun d'entre eux représente une expérience personnelle, une page exceptionnelle et un maillon indispensable d'un édifice complémentaire ayant porté le flambeau de la réforme et du renouveau et participé à l'élimination des poisons aussi bien que des conspirations instillées par la colonisation dans les esprits dans le but de les détourner, de les ex-ploiter et de les plonger dans la désespérance. Par la volonté de Dieu, la plupart d'entre eux joignirent les actes à la parole, passant par la formation et la mobilisation, ils se mirent au service d'une vie intellectuelle et religieuse renouvelée, à la lutte de Libération nationale. Ce qui leur permit, au demeurant, de prendre conscience de l'importance de ce qu'ils avaient semé dans les esprits, à la lumière de la persévérance et de la résistance manifestées lors de ces batailles. Le cheikh des martyrs cheikh Larbi Tebessi et cheikh Mohamed Laadoui, cheikh Ahmed Reda Houhou en sont les illustres exemples.

Cheikh Larbi (1895-1957) : un des pionniers de la Réforme religieuse. Il fit ses études à Zitouna et à Al-Azhar au Caire où il obtint un diplôme (Al-Alamia) en sciences islamiques. Il fut secrétaire général de l'Association des oulémas musulmans algériens. Il était un nationaliste et un militant inflexible. Il a été assassiné par les autorités françaises.

Cheikh Mechri Laadoui, dénommé Mohamed Laadoui : homme de science et de réforme, il naquit à Ouled Hannache, Bordj Laghdir. Diplômé de l'université Zitouna (Tunisie), il enseigna à l'Institut Ben Badis. Assassiné par les autorités françaises.

Cheikh Ahmed Redha Houhou (1911-1956) : écrivain, critique et réformateur social qui reçut une double formation en français et en arabe. Il émigra à Médine où il obtint un diplôme de l'Ecole des sciences légales. Il participa à la rédaction de la revue Al-Manhal éditée à La Mecque. Il revint au pays en 1946, pour rejoindre l'As-sociation des oulémas musulmans algériens en qualité d'enseignant puis en tant que directeur. Il devint par la suite secrétaire général de l'Institut Ibn Badis à Constantine. Il fonda l'association El-Mazher Al Kasentini pour le théâtre et la musique. Ses œuvres : Ghadat Oum El-Qora (La belle dela Mecque) ; Maa Himar El-Hakim (Avec l'âne d'El-Hakim); Sahibat EI-Ouahy (La femme inspirée) ; Namadhidj bacharia (Spécimens humains). Redha Houhou tomba en martyr en 1956. Chacun de ces hommes exceptionnels, qui ont été des exemples d'honnêteté, de force et de patience, représente une valeur nationale incommensurable qu'on doit faire connaître et dont il faut s'inspirer.

J'ose espérer, à travers ce modeste effort, avoir attiré l'attention sur ce qu'il importe de faire avec l'aide de Dieu.

Mohamed Cherif Abbas, fils de cheikh Ammar

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