LA VIOLENCE D’UN ETAT COLONIAL
17 OCTOBRE 1961

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 25 oct 2017
En mars 1958, Maurice Papon est nommé préfet de police de Paris. Le 5 octobre 1961, il impose un couvre-feu aux Algériens résidant dans la capitale française. Il publia un communiqué officiel dans lequel il demandait aux Algériens de ne pas sortir de leur domicile entre 20h30 et 5 heures du matin. Les cafés fréquentés par des Algériens devaient fermer dès 19 heures. Les militants de la Fédération de France du FLN avaient compris l’objectif recherché par la police française. Depuis les années 1920, l’émigration algérienne a toujours fait l’objet de mesures sévères de contrôle et de répression de la part de la police parisienne. La décision prise par le gouvernement français et appliquée par le préfet de police de Paris ne représentait qu’une étape de plus dans la répression des immigrés algériens. En fait, le gouvernement français n’avait fait qu’étendre au territoire français la politique de contrôle et de répression des populations appliquée par les autorités coloniales françaises en Algérie.
Maurice papon
Capitaine Raymond Montaner
Les harkis de Paris

L’objectif recherché par ces mesures de la préfecture de police était de gêner les activités de la fédération de France du FLN qui était arrivée à mobiliser les immigrés algériens autour de la revendication d’indépendance et qui réussissait à récolter des sommes considérables servant à soutenir l’effort de guerre du FLN. La police française a été chargée de casser l’activité des militants du FLN et le cessez-le-feu imposé aux immigrés algériens devait rendre impossibles les réunions des militants, et gêner la collecte des cotisations.
 Ces mesures de la police parisienne n’avaient aucun caractère exceptionnel et s’inscrivaient dans la continuité des mesures de contrôle, d’intimidation et de répression des immigrés algériens, appliquées dès les années 1920. Les militants du FLN ont réagi en appelant les populations immigrées à des marches pacifiques de protestation le 17 octobre 1961. La police parisienne répondit par une répression violente ; de nombreux marcheurs furent frappés, emprisonnés, et assassinés. La police jeta des manifestants dans la Seine, et procéda à de nombreuses expulsions et reconductions en Algérie. Les policiers ayant mené ces agressions ont été couverts par leur hiérarchie. Les brutalités policières durèrent bien après la journée du 17 octobre, en particulier dans les commissariats de police parisiens et dans les centres d’internement où furent conduits les Algériens arrêtés.
 Maurice Papon avait adressé aux chefs du Service de coordination des affaires algériennes (SCAA) et à la police municipale une directive qui prévoyait de
« reprendre fermement l’offensive dans tous les secteurs, et harceler l’organisation politico-administrative » du FLN. Il s’agissait d’expulser les Algériens « indésirables », de redéployer la FPA constituée de policiers supplétifs algériens, considérés comme les « harkis de Paris » dans les zones qui connaissaient un fort élan de sympathie pour l’indépendance et de mener des opérations violentes de harcèlement et de représailles dans les bidonvilles, qui connaissaient une importante activité militante.
 La décision d’imposer un couvre-feu aux immigrés algériens est prise lors d’un conseil interministériel tenu le 5 octobre. La préfecture de police est chargée de le faire respecter.

« la bête hideuse du racisme est lâchée »

Le nombre de victimes de la répression policière a fait l’objet de nombreuses controverses auprès des historiens français. Un communiqué du GPRA daté du 20 octobre parlait « d’une cinquantaine de morts et de plusieurs centaines de blessés ». Jean-Paul Brunet parlait de 30 à 50 morts pour le 17 octobre et les journées suivantes. Les historiens britanniques House et Mac Master ont estimé les bilans de Brunet minimalistes. L’historien français Jean-Luc Einaudi parlait de 396 morts recensés. Selon les deux historiens britanniques, la répression aurait fait plus de 120 morts pendant les deux mois incriminés. Le quotidien Le Monde parlait, lors de la commémoration du cinquantenaire des événements, de l’exécution « de dizaines d’Algériens, peut-être entre 150 et 200 ». Des journalistes de divers horizons avaient relaté des témoignages recueillis auprès des populations algériennes des bidonvilles qui faisaient état d’exécutions sommaires ordonnées par les policiers. Un communiqué de la préfecture de police parlait de la riposte de forces de l’ordre, prétendant que celles-ci auraient répliqué à une attaque par armes à feu menée par des « terroristes », cherchant à incriminer les militants du FLN. Des politiciens d’extrême droite, cherchant à couvrir les assassinats, avaient prétendu que les victimes étaient des Algériens ayant refusé de se joindre au FLN. Maurice Papon a vertement répondu aux critiques de quelques élus qui parlaient de sévices au sein des locaux de la police et annonçaient que 150 cadavres auraient été repêchés dans la Seine : « La police a fait ce qu’elle devait faire ». Le député Claudius-Petit aurait déclaré au parlement : « La bête hideuse du racisme est lâchée ». Par ailleurs, on parlera d’un nombre considérable d’immigrés algériens arrêtés par la police parisienne et refoulés en Algérie (plus de 1700 dans les semaines qui suivirent le 17 octobre).

Un début de reconnaissance à partir de 2001

Le 17 octobre 2001 le maire de Paris, Bertrand Delanoë inaugurait une plaque commémorative sur le pont Saint-Michel et le 17 octobre 2012, le président François Hollande publiait un communiqué confirmant que « le 17 octobre 1961 des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. »
La reconnaissance des faits butte encore sur les manœuvres politiciennes de ceux qui cherchent à justifier l’action des policiers, et à condamner les actes des militants du FLN, même après l’indépendance de l’Algérie. Pour les extrémistes de droite, nostalgiques de la période coloniale, reconnaître des manquements de la police, même des crimes signifierait donner raison, à postériori, aux partisans de l’indépendance, ce qui, même cinquante après, serait inacceptable.

Des décennies de répression policière et d’intimidation contre une population officiellement  jugée indésirable

La journée du 17 octobre s’inscrit dans la longue histoire de répression des populations immigrées algériennes qui a été permanente depuis les années 1920. En effet, de tout temps, la police parisienne a été chargée de la surveillance des populations immigrées algériennes présentes en nombre sur le sol français dès la fin de la Première Guerre mondiale. Le raisonnement du gouvernement français était simple : la volonté d’indépendance gagnait du terrain au sein des immigrés algériens, les militants du FLN étendaient leur influence sur cette population, il fallait donc éliminer ces militants considérés comme terroristes. Pour ce faire, il fallait appliquer à la population immigrée les méthodes pratiquées par l’armée française sur le territoire algérien. C’était aux policiers de Paris de s’en charger et l’autorité politique devait les couvrir en cas de dépassements. C’est à ce prix qu’on pouvait réduire l’influence des militants du FLN sur les populations algériennes immigrées et ainsi placer le gouvernement français en position de force lors des négociations qui allaient s’ouvrir avec le FLN. La gestion administrative des populations algériennes immigrées a toujours relevé des services de la préfecture de police. La surveillance de ces populations signifiait le contrôle policier et l’intimidation afin de repérer les militants nationalistes, les arrêter et utiliser contre eux une panoplie de mesures de dénonciation. Avec le recours à l’intimidation, les services de police parisiens ont généralisé sur le territoire de la capitale française la gestion coloniale de la revendication nationale. L’objectif recherché était d’intimider les populations immigrées en vue de dénoncer les partisans de l’indépendance. Les individus étaient soumis à des chantages divers sous couvert d’assistance dans les démarches administratives : dossiers administratifs, accès aux soins, recrutements, scolarisation des enfants quand c’était le cas, recrutements, etc. Le travailleur était obligé de fournir des renseignements sur des individus considérés comme suspects, en fait les militants et sympathisants du FLN. Ces derniers devaient être fichés et étaient ensuite soumis à toutes sortes de pressions ; interrogatoires, arrestations, souvent violences physiques et même expulsions vers l’Algérie. Comme cela fut appliqué en Algérie, l’assistance aux populations algériennes, en particulier l’aide dans les démarches à caractère social : accès aux soins, scolarisation des enfants, démarches administratives multiples, relevait des services de police. C’était le moyen de repérer les individus jugés « indésirables » (en fait acquis aux idées indépendantistes et accusés de sympathie envers le FLN), de les dénoncer avant de les confier à la police. Aussi bien dans les milieux ruraux qu’urbains, les autorités coloniales avaient généralisé en Algérie le contrôle policier des populations algériennes, favorisant la délation, la surveillance par des citoyens qui devenaient malgré eux des agents auxiliaires des forces de police. Maurice Papon appliqua les instructions décidées par le gouvernement français dans la lutte contre le FLN et alla plus loin dans l’utilisation des moyens de répression contre les populations immigrées : arrestations en dehors de toute procédure légale, enfermement et bannissement, emprisonnement, expulsion vers l’Algérie. L’imposition d’un couvre-feu faisait partie de ces mesures décidées au plus haut niveau et dont une bonne partie était déjà appliquée depuis les années 1920.

Dès 1919, les immigrés algériens sont officiellement indésirables

Dès la fin de la Première Guerre mondiale à laquelle des soldats algériens avaient participé, on vit se déclencher une campagne contre les immigrés algériens pour lesquels pourtant une loi avait levé les mesures de limitation des déplacements vers la France imposées par le code de l’indigénat. Le 10 mai 1919, le Premier ministre Georges Clemenceau écrivait au commandant du dépôt des travailleurs coloniaux à Marseille (regroupés ici avant l’embarquement pour l’Algérie) : « à partir du 15 mai 1919, […] les travailleurs nord-africains […] seront tous rapatriés sans exception et ne seront plus autorisés à renouveler leur contrat » (cité par Yves Frey).

Les élus de Paris créent une force de police pour surveiller les immigrés algériens

En 1925 est constitué le Service de surveillance et de protection des immigrés nord africains (SSPINA), à la suite d’une décision du conseil municipal de Paris. L‘encadrement administratif et la gestion des questions sociales des immigrés algériens sont confiés à la préfecture de police de Paris. A la rue Lecomte, siège de ce service est également localisée la BNA (Brigade nord africaine), force de police officiellement chargée de la surveillance générale des immigrés algériens, renseignant les autorités françaises sur tout ce qui concernait ces populations, en particulier leur état d’esprit, la pénétration des idées nationalistes et l’activité des éléments partisans de l’indépendance. Les immigrés convaincus de sympathie pour les organisations nationalistes sont repérés et soumis à des représailles de la part des services sociaux, et des employeurs (blocage des salaires, rejet des demandes d’aides sociales, licenciements et même expulsions vers l’Algérie.) Un membre du gouvernement populaire dénonça en 1938 ce qu’il appela « un véritable service d’espionnage » (Raoul Aubaud). Disposant d’une large autonomie, la BNA a compté jusqu’à 32 agents au début des années 1930, souvent ayant déjà exercé dans la police coloniale en Algérie. En 1956, après le déclenchement de la guerre de libération nationale, les agents de la brigade reprennent du service, après la dissolution de la structure en 1945, pour faits de collaboration. Les mesures préconisées par Maurice Papon, dès sa nomination à la préfecture de police, n’ont donc été que la poursuite du rôle des services de police dans la surveillance et la répression des immigrés algériens.

Les harkis de Paris

En 1959, on installa à Nanterre un bureau du service d’assistance technique aux Français musulmans d’Algérie (SAT-FMA).C’est le 1er décembre 1959 que fut constituée la force de police auxiliaire sous la direction du capitaine Raymond Montaner, originaire de Boufarik et ancien chef d’un bureau SAS en Algérie. Cette force de police fut un véritable instrument de répression, agissant selon les méthodes des forces coloniales exerçant en Algérie. Elle était composée de supplétifs algériens, appelés « harkis de Paris » qui avaient utilisé la violence et la répression en dehors de tout cadre judiciaire pour traquer les immigrés algériens soupçonnés d’être favorables au FLN. Ces agents de la police se distinguèrent en poursuivant les sympathisants FLN, en les pourchassant dans leurs lieux de résidence, en les dénonçant à la police régulière, en les internant et parfois en les expulsant vers l’Algérie. Ils firent régner la terreur dans les quartiers parisiens où résidaient les immigrés algériens : agressions, arrestations, bastonnades,… 

Une dynamique de guerre face à des populations jugées indésirables

Le massacre du 17 octobre est bien l’accomplissement d’une dynamique plus ancienne de répression et de guerre face à des populations qualifiées d’indésirables. Le 17 octobre 1961 n’est qu’un événement dans la longue histoire des relations entre une police spécialisée dans l’intimidation et la répression et les populations algériennes, présentes à Paris depuis les années 1920.

Lier l’action sociale à la surveillance policière pour contrecarrer l’influence du FLN

Avec la création à Paris en 1923, de la Brigade Nord Africaine (BNA) se constitua ce qui allait devenir le Service des affaires indigènes nord-africaines (SAINA), rattaché à la préfecture de police et qui comprenait deux sections « surveillance et police » et « protection et assistance ».Ainsi les Algériens résidant en France relevaient d’une administration policière qui se chargeait notamment de lier l’action sociale à la surveillance policière et également à la lutte contre les idées nationalistes qui se propageaient à cette époque. Des SAINA furent constitués à Marseille, Lyon, Lille, Bordeaux et Saint Etienne. En fait on reproduisit les structures mises en place en Algérie pour surveiller les populations algériennes, notamment les SAS (sections administratives spécialisées) qui exerçaient un véritable contrôle policier pour repérer et isoler les défenseurs des idées nationalistes d’indépendance. Les suspects étaient repérés puis fichés et remis aux services de police. Assez souvent, ils faisaient l’objet de mesures policières à caractère illégal, en dehors de toute procédure judiciaire : violences physiques, arrestations arbitraires, tracasseries administratives, blocage de dossiers d’aides, privation de libertés, expulsions vers l’Algérie.
Les SAINA s’occupaient de mener différentes démarches pour le compte des immigrés et de leurs familles, sous couvert d’aides sociales : accès aux soins, scolarisation des enfants, dossiers de logements, demandes d’emplois, etc.… La brigade comprenait plus de 30 inspecteurs en 1932.
Le gouvernement français s’était très tôt officiellement prononcé pour une limitation du recrutement des travailleurs immigrés algériens. Le SSPINA (service de surveillance et de protection des indigènes nord africains) est une création du conseil municipal de Paris. Placé sous la responsabilité du préfet de police de Paris, il a été constitué en 1925.On imputa la création de ce service à l’action de Pierre Godin conseiller municipal qui présida le conseil en 1925 et qui avait été auparavant préfet à Médéa, en Algérie.
 Mais dès la fin de la Première guerre mondiale, le gouvernement français avait montré ses réticences à recruter des travailleurs venus d’Algérie, alors pourtant territoire français. Cependant, comme après la première guerre, la France allait engager de préférence, par l’intermédiaire de l’ONI (Office national de l’immigration) de la main-d’œuvre étrangère, espagnole et portugaise notamment.

Les travailleurs algériens indésirables sur le sol français

Très vite, les travailleurs algériens devinrent indésirables sur le sol français. Laurent Bonnevay, député du Rhône et rapporteur d’une commission parlementaire sur ce sujet, l’exprimait très clairement le 25 novembre 1920 : « Faire appel à la main-d’œuvre d’origine européenne, de préférence à la main-d’œuvre coloniale ou exotique, en raison des difficultés d’ordre social ou technique que pourrait faire naître la présence sur le sol français d’éléments ethnographiques [sic] trop nettement distincts du reste de la population…( cité par Yves Frey)

Sonacotral : d’anciens fonctionnaires coloniaux pour gérer les foyers de travailleurs algériens

Au déclenchement de la guerre de libération nationale, le ministère de l’Intérieur renforce son contrôle sur les populations immigrées. En 1956, est créée la Société nationale de construction de logements de travailleurs algériens (Sonacotral, première appellation de la Sonacotra) Cette société a été conçue place Beauvau, au ministère de l’Intérieur durant l’année 1956 par le cabinet du ministre de l’époque Bourgès-Maunoury. La création de la société répondait autant à des impératifs d’ordre public qu’au souci de résorption des bidonvilles. « La construction et la gestion de logements pour les immigrés algériens sont le résultat d’une politique qui cherche à mieux connaître ces populations, visant à la connaissance et au contrôle politique, administratif et social d’une population aux contours flous », affirme le sociologue Marc Bernardot. Si le premier président de la Sonacotra est Eugène Claudius Petit, ancien résistant, le premier directeur général a été Jean Vaujour, qui fut directeur de la sûreté algérienne. D’ailleurs, la Sonacotra encadrera ses foyers par d’anciens officiers des affaires indigènes ayant exercé en Algérie dans les anciens « bureaux arabes » de la colonisation.

Nouveaux «  bureaux arabes » : des services d’assistance pour rendre les immigrés algériens plus dociles

Les SAINA se sont multipliés avec l’aide des sections policières avec toujours comme objectif de rendre les immigrés algériens plus dociles. A Lyon, on favorisa des embauches au dessous des tarifs officiels et on poussa les immigrés algériens à rejoindre des organisations de droite. On voulait détacher les immigrés algériens des syndicats ouvriers, du parti communiste et de l’Étoile Nord-Africaine de Messali Hadj. En réalité, les SAINA furent une copie des Bureaux arabes installés en Algérie, isolant volontairement les travailleurs immigrés algériens du reste de la population, les arrachant à l’influence d’organisations jugées « dangereuses » (syndicats ouvriers, partis de gauche, mouvements nationalistes algériens) rendant volontairement très difficile leur éventuelle intégration dans la société française.
 Durant l’entre-deux-guerres, la préfecture de police de Paris renforça son emprise dans la gestion des travailleurs algériens immigrés. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les structures montées par la préfecture de police parisienne, notamment SAINA et BNA sont dissoutes et leurs missions transférées au ministère du Travail. En plus, la loi organique du 20 septembre 1947 accordait la libre circulation entre la métropole et sa colonie. Mais on continua à privilégier le recrutement par les entreprises françaises, par l’intermédiaire de l’ONI, des ouvriers européens, espagnols et portugais notamment.
La préfecture de police de Paris qui avait officiellement la mission de surveiller les travailleurs algériens immigrés, ne se contenta pas des mesures d’intimidation administrative pour obtenir des informations. Son action se développa également à travers la politique d’accès au logement social, notamment la création et la gestion des foyers destinés à loger les immigrés algériens. L’action contre la diffusion des idées nationalistes s’exprima également sur le terrain exclusivement policier et répressif.
 En 1949, le ministère du travail avait constitué un corps spécial, les « contrôleurs sociaux de la main d’œuvre nord africaine », CSMONA. On installa une commission nationale consultative pour l’étude des questions nord-africaines ainsi que des commissions départementales dont l’organisation et le fonctionnement sont précisés en juillet 1949. Dans le Haut-Rhin, cette commission fut formée en septembre 1950 par le sous-préfet de Mulhouse, Jean Vaujour, ancien directeur de la sûreté en Algérie. Elle prit le nom de CASNAHR. (Comité d’action sociale nord-africaine du Haut-Rhin). En matière de logement des travailleurs immigrés algériens, cette structure privilégia la construction de foyers Dès 1950, le gouvernement français s’inquiétait des progrès des idées nationalistes au sein des immigrés algériens. Le contrôle politique de ces populations relevait du ministère de l’Intérieur qui cherchait à les surveiller sous couvert de l’aide sociale.

Contrecarrer l’influence des idées nationalistes

Les progrès de l’implantation du mouvement nationaliste en métropole et son influence grandissante sur les immigrés, inquiètent le gouvernement français. Le compte-rendu d’une réunion tenue le 24 mai 1951 sous la présidence du préfet Damelon, directeur des services de l’Algérie, et regroupant des IGAME (inspecteurs généraux de l’administration) et des préfets des départements de la métropole où résidait une importante population musulmane originaire d’Algérie, indiquait qu’il incombait aux IGAME de « contrecarrer l’influence grandissante du MTLD et du PC sur les FMA ». On a senti un ton nouveau, plus modéré, avec une volonté de gagner les immigrés algériens, devenus électeurs, puisque le rapport parlait « d’agir avec beaucoup de doigté pour éviter de rejeter vers les mouvements séparatistes les Nord-Africains que nous devons absolument nous efforcer d’intégrer à la communauté nationale », en évitant surtout « de donner à la propagande séparatiste des arguments pour faire croire à une reconstitution de la brigade NA ». Le compte-rendu note que « cette action n’aura du reste d’efficacité que si elle est épaulée par une action sociale en profondeur et un encadrement professionnel et politique qui exige de grands efforts, mais pour lesquels nous sommes maintenant armés ».

Eduquer les populations immigrées à la vie urbaine

C’est dans ces conditions que fut constituée en décembre 1956, une société d’économie mixte la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens en métropole (Sonacotral) dont le président était Eugène Claudius-Petit, ancien résistant, et le directeur Jean Vaujour, ancien sous-préfet de Mulhouse et ancien directeur des services de police en Algérie et qui avait fondé le CASNAHR. Il s’agissait de favoriser l’adaptation des Algériens à la société française. On voulait éduquer à l’individualisme et à la vie urbaine des populations immigrées essentiellement d’origine rurale. Cette mission devait être assurée par les services publics, par le moyen du logement social. Elle s’accompagnait des mesures de surveillance et de contrôle politiques sur les activités de ces populations. Se posait aussi la question de la gestion de ces foyers. Très rapidement elle fut confiée à des gérants, anciens militaires (sous-officiers) de carrière. A. Bouteille, l’ancien directeur des études et des programmes de la Sonacotra expliquait : « Il est exact que, dans la grande majorité des cas, ce recrutement se faisait auprès d’anciens sous-officiers ou officiers subalternes qui avaient servi en Algérie et souvent en Indochine. Aussi, au tournant des années 1950/1960, la Sonacotral créa-t-elle des filiales HLM (LOgirep, Logirel, Logirem) qui pouvaient emprunter à des taux plus favorables. Après l’indépendance de l’Algérie, la Sonacotral s’ouvrit à d’autres populations, et se transforma en Sonacotra (Société nationale de construction pour les travailleurs).
 La force de police auxiliaire décidée par le premier ministre de l’époque menait des opérations de maintien de l’ordre et de répression des immigrés algériens de la région parisienne. Les « harkis de Paris » obligèrent par la violence les immigrés algériens à s’établir dans des quartiers éloignés. Les récalcitrants pouvaient être internés pendant un temps plus ou moins long au Centre d’identification de Vincennes (CIV).Au début de 1959, le SAT suggéra au préfet de police de préférer le refoulement en Algérie.
 La première compagnie de FPA a été implantée dans un quartier du XIIIe arrondissement. Une seconde est constituée dans le quartier de la Goutte d’Or. Les patrouilles des auxiliaires, appelés aussi les « calots bleus » en calots bleus firent partie du décor des quartiers d’immigrés. Dans la lutte que menait la préfecture de police de Paris contre le FLN, les FPA étaient en première ligne.
 Selon Jean-Paul Brunet, l’efficacité de la FPA venait de l’utilisation à grande échelle par les auxiliaires de police de moyens illégaux et moralement condamnables comme les arrestations et détentions arbitraires et la pratique systématique de la torture. En 1961, les compagnies de la FPA sont regroupées au fort de Noisy à Romainville. Les négociations entre le gouvernement français et le GPRA entrent dans leur phase finale en juin 1961 et les forces de police auxiliaire sont alors moins systématiquement utilisées.
 Il faut préciser que la FPA qui était opérationnelle à partir de mars 1960 dépendait directement du Premier ministre Michel Debré qui l’avait mise à la disposition de la préfecture de police de Paris pour les problèmes opérationnels.
 Le 12 février 1962, le Premier ministre Michel Debré se rend dans les locaux de la police parisienne, pour « apporter le témoignage de sa confiance et de son admiration » ; puis, le 13 avril de la même année, il écrit une lettre à Maurice Papon, rendant « un particulier hommage à [ses] qualités de chef et d’organisateur, ainsi qu’à la façon dont [il a] su exécuter une mission souvent délicate et difficile ».    
 La FPA fut dissoute le 30 juin 1962, à la veille de l’indépendance de l’Algérie.

Une structure officielle pour infiltrer les milieux algériens


Il faut rappeler que le préfet de police de Paris avait ratifié le 23 août 1958 l’arrêté de création du Service de coordination des affaires algériennes (SCAA). Sous la direction du cabinet du préfet, le SCAA coordonnait à partir de cette date l’action des services – existants et nouveaux – spécialisés dans la lutte contre le nationalisme algérien. Outre le SAT-FMA et la section de renseignement, le SCAA supervise les opérations d’unités actives : la BAV (brigade agression et violence) et ses deux sections (enquêtes et voie publique), la 8e brigade territoriale (8e BT), unité territoriale de police judiciaire, les équipes spéciales de district (composée d’éléments en civil chargés de la surveillance des milieux musulmans), et à partir du 1er décembre 1959, la Force de police auxiliaire (FPA), La FPA exploitait immédiatement les renseignements obtenus et procédait à l’interpellation des suspects.. Les interrogatoires faisaient usage de la torture comme l’a dénoncé dès 1961 Paulette Péju dans son livre Les harkis à Paris. Cette force supplétive était la concentration de la presque totalité des procédés opérationnels de son service de tutelle. Outil de renseignement et d’action psychologique, elle infiltrait les réseaux du FLN et organisait des réunions de propagande dans les cafés fréquentés par les Algériens. Outil répressif, elle avait mis sur pied des opérations de police dans la capitale (patrouilles et rafles). Elle assurait en outre le transfert des interpellés au centre d’internement de Vincennes, et veillait à la protection des individus menacés et des ralliés. Néanmoins, cette unité avait été conçue pour opérer en toute légalité dans le cadre du SCAA (Service de coordination des affaires algériennes). Lors des perquisitions opérées par la FPA assistaient des agents des brigades de la police judiciaire et de la brigade territoriale ce qui permettait de donner un semblant de couverture légale.
 Les dépassements de la FPA ont même été à l’origine d’un différend ayant opposé le ministre de la Justice Edmond Michelet au préfet de police. Ce dernier reçut l’appui du Premier ministre. Michelet est renvoyé le 24 août 1961. Au moment de l’indépendance, « par la volonté expresse du Préfet Maurice Papon », selon le colonel Pierre de Buxeuil de Roujoux, ancien Commandant en second de la FPA, tous les hommes se sont vus confirmer leur nationalité française et offrir de rester dans les rangs de la préfecture de Police. 304 sont intégrés dans la police et 150 y ont atteint la retraite, dont certains comme Commissaires de police ou Commandants d’unités opérationnelles.

Boualem Touarigt

CONTRIBUTION

Le choix du retour dans une Algérie dévastée

Cheikh Abdelkader El-Medjaoui (1848-1914)

FIGURES HISTORIQUES
GUERRE DE LIBERATION

L’odyssée du « Dina »

Les armes de la Révolution algérienne

MEMOIRE

Une grande figure de la Révolution

Décès du moudjahid Mohamed Lemkami

MOUVEMENT NATIONAL
UNE VILLE, UNE HISTOIRE

La cité héroïque

Histoire de la ville de Bordj Bou Arréridj