SUR LES TRACES D’UNE SPLENDEUR PASSÉE
Histoire de la ville de Bejaïa

Par Hassina AMROUNI
Publié le 27 sep 2012
Le voyageur Al Abdari disait à propos de Bejaïa : «Sa position est pittoresque puisqu’elle est édifiée au pied de la montagne, traversée par un fleuve et une mer. Elle les domine et ils lui servent de protecteurs. C’est une ville imprenable capable de défier tout conquérant.»
Bejaïa
Une pièce de monnaie JubaII Mauretania
Bejaïa
Le fort Moussa
Une stèle romaine
Une citerne  romaine
Fort au dessus du port à Béjaïa
Bab El Bahr
Fort Fouka
Carte ottomane  illustrant la région de Béjaia
Vue générale, Béjaia

Bejaïa porte le nom d’une tribu berbère – Begaït – bien qu’une légende raconte que le nom de la ville viendrait de Bakaïa, c'est-à-dire «ceux qui ont survécu». Puis, les différents navigateurs du Moyen-âge la désigneront tour à tour sous les noms de Bugia, Buzia, Bugea ou Buzana.

Bejaïa l’antique

Ville côtière, protégée par une immense baie, Bejaïa a toujours attiré les navigateurs de la région. Aussi, fut-elle fréquentée notamment par les Phéniciens qui étaient à la recherche de minerais situés à l’ouest de Carthage. Cette ville méditerranéenne a, sans doute, été un comptoir important qui permettait le troc avec les habitants du pays.

Selon les historiens, Bejaïa dépendait du royaume de Massinissa au IIIe siècle avant l’ère chrétienne car des monnaies numides et carthaginoises, de même que des stèles y ont été découvertes. D’autre part, des textes libyques ont été mis au jour dans cette région attestant d’une présence humaine très ancienne.

Selon Pline (23-79 après J.-C.), Bejaïa avait à l’époque d’Auguste (Octave), en 33 avant J. -C. un statut de colonie. C’est du reste, à cette époque qu’est érigée l’agglomération de Tiklat (Tubusuctu).

Quant à Strabon (58-25 avant J.-C.), il mentionne le port de Saldae qui marquait la limite du royaume de Juba II à qui Auguste venait de confier la gestion de la Maurétanie. Plus tard, on a découvert sur le site de cette ville une dédicace au roi Ptolémée, fils de Juba II.

Au milieu du IIe siècle, le tunnel de l’aqueduc est creusé afin d’amener l’eau à la ville et c’est à Lambèse qu’est découvert le cippe sur lequel est gravé en latin le récit de Nonius Datus, actuellement exposé en face de la mairie de la ville.

En fait, légionnaire de la IIIe légion d’Auguste, Nonius Datus a creusé le souterrain long de 428 mètres qui va amener l’eau de Toudja jusqu’aux citernes de Saldae et de Bejaïa, distribuée ensuite via de grands réservoirs creusés sur le plateau supérieur de la cité.

La présence byzantine et vandale dans la cité est évoquée mais sans réelle certitude car aucune trace archéologique n’a été retrouvée jusqu’à ce jour.

Concernant la ville romaine, tournée au sud, sur la pente de la montagne de Gouraya, elle occupait les deux contreforts de Bordj Moussa à l’ouest et de Bridja à l’est, séparés par le ravin des Cinq-Fontaines (Oued Abzaz). Le mur d’enceinte de cette cité romaine était encore visible, au lendemain de la conquête française et s’étendait sur quelque 3000 mètres. Ce rempart a été érigé afin de tenir loin les tribus autochtones qui manifestaient de temps à autre leur hostilité vis-à-vis de l’occupant étranger.

Toutefois, la grande révolte interviendra en 25 de notre ère lorsque les populations numides et maures, entraînées par Tacfarinas se dressent contre les Romains.

Trois siècles plus tard, une autre insurrection menée par Firmus, chef berbère, parvient à mettre en difficulté le pouvoir en place et cela durera deux ans. Cette guerre ne prendra fin qu’en 297, après l’intervention de l’empereur Maximien Hercule.

Au lendemain de l’occupation française, Ferraud (interprète de l’armée coloniale) dresse un inventaire des vestiges antiques trouvés et mentionne de grandes citernes d’époque romaine, partout dans la ville, notamment dans le quartier d’Azib Bakchi, ainsi que les vestiges du cirque- amphithéâtre, de nombreuses pierres taillées et des colonnes en calcaire…

Même dans la Casbah, des constructions antiques ont été mises au jour près de Sidi Touati, ou encore sur la route du fort Abd El Kader vers le port… Il y a également tous les tronçons des voies romaines menant vers Jijel (Igilgili), Tiklat (Tubusupta), Rusuccuru (Dellys) ou les arches de l’aqueduc de Toudja qui attestent de cette présence.

Bejaïa la musulmane

Peu de récits d’historiens évoquent Bejaïa aux premiers temps de l’islam car les différents occupants de l’Afrique du Nord qui partaient de Kairouan, la première base musulmane, vers le Maghreb extrême, empruntaient la route des Hauts-Plateaux plutôt que la route côtière et ses villes.

Dans son livre intitulé Description de l’Afrique (au milieu du XIe siècle), Al Bekri écrit : «Au-delà de Mersa el Dedjadj on trouve le port de Bougie, Mersa Béjaïa, ville très ancienne, qui a pour habitants des Andalous. A l’Orient est un grand fleuve qui admet des navires chargés. Ce port est sûr et offre un bon hivernage (…). Dans les montagnes qui dominent ce mouillage se trouvent des tribus kotamiennes qui professent la doctrine des chiites. Elles respectent les gens qui ont du penchant pour leurs croyances et traitent généreusement ceux qui font profession de leur religion. » Dans son ouvrage, Al Bekri explique que Bejaïa est sous le contrôle des Fatimides, puisqu’il fait référence aux tribus kotamiennes.

Dès 1067/460, la ville assiste à la rupture entre les Zirides de Mahdia et le Calife fatimide du Caire qui, pour les punir, envoient des tribus hilaliennes vers le Maghreb. Les campagnes de l’Ifriqiya sont alors pillées par les nomades et ce climat d’insécurité conduit au départ massif des habitants des villes. Ils fuient notamment vers le Maghreb central, trouvent refuge dans le royaume hammadite. Dans leur furie dévastatrice, les Hilaliens menacent également le territoire de la Qal’a, poussant les souverains hammadites à se replier sur la côte.

En 1067, Al Nasir, cinquième souverain de la dynastie, séduit par le site, installe sa capitale à Bejaïa et décide de la baptiser Al Nassiriya. Il y construit un très beau palais, «Qasr Al Lu’lu’» (le palais de la Perle), y transfère ses biens, ses bibliothèques et invite savants et écrivains à venir s’y installer. Mais si Al-Nasir continuait à résider à la Qal’a, son fils Al-Mansûr (1090-1104) décide d’habiter Bejaïa. Il y construit la Grande Mosquée évoquée par Al-Abdari (XIIIe-XIVe siècles) dans sa description de Bejaïa : «Elle possède une merveilleuse mosquée, unique dans sa beauté originale ; elle domine la plaine et la mer et constitue un spectacle qui vous enchante et remplit d’admiration. Les fidèles y sont assidus et ils l’entretiennent avec dévouement.»

Mais l’islam n’était pas la seule religion, d’autres religions monothéistes existaient à la Qal’a des Beni Hammad comme le christianisme et le judaïsme, cependant, tous vivaient dans une grande harmonie.

Durant son règne, Al-Nasir fit planter des jardins et fit construire les deux palais d’Amimûn et de l’Etoile. Il développera également le système d’alimentation en eau de la ville.

À cette époque, Bejaïa connaissait son âge d’or, accueillant l’élite intellectuelle, les savants et autres artistes. Rayonnant sur tout le bassin méditerranéen, Béjaïa influença l’art maghrébin particulièrement imité en Sicile et en Italie. Les demeures et les palais de Palerme ressemblaient à ceux de Béjaïa. La métropole hammadite était étendue en surface. Sept ou huit noms de portes sont connus et certaines localisées comme Bab Amsiwan à l’est, Bab Al Bunûd, à l’emplacement de la Porte Fouka, El Lawz sur la même face, Bab Al Sina’a et la porte de l’Arsenal qui a disparu au lendemain de l’invasion espagnole. Les historiens du Moyen-âge ont cité d’autres portes comme Bab Ilân, Bab Al Debaghine, Bab Al Jadid, Bab Al Bâtina, Bab Al Rouah…

Bejaïa, pôle commercial et universitaire

Au XIVe siècle, Al Idrissi décrit Bejaïa comme une ville où «le négoce est particulièrement actif, les habitants sont de riches commerçants, l’artisanat et les artisans sont d’un niveau inégalable (…) Dans ses campagnes et exploitations agricoles, le froment, l’orge, les figues et tous les autres fruits cultivés en quantités suffisantes pour la consommation de plusieurs pays. Bejaïa possède un chantier de constructions navales d’où sortent navires de guerre, paquebots, vaisseaux galères.» Située sur les grands axes commerciaux, la ville prenait de plus en plus d’importance.

Outre cet aspect commercial, Bejaïa abrita sous le règne d’Al Mansur et de ses descendants une importante université où enseignaient des professeurs de grande renommée.

Ibn Tumart qui débarqua dans la ville sous le règne d’Al Aziz (1118-1119) y imposera une nouvelle doctrine, créant des émeutes, en raison de toutes les restrictions qu’il prônait. Face à la colère de Abd Al Aziz Ibn Al Mansur, Ibn Tumart fuit vers la localité de Mallala. Là, il rencontre Abdal Mumin, étudiant venu de Tlemcen. Naît alors le mouvement almohade. À la chute de l’empire almohade au XIIIe siècle, Bejaïa passe sous l’autorité hafside, tout en gardant une certaine autonomie, du fait de la longue distance la séparant de Tunis.

Au début du XVIe siècle, Léon l’Africain écrit : «Les Bougiotes armaient quantité de fustes et de galères qu’ils envoyaient piller les côtes d’Espagne. C’est de là que provint la déchéance de la ville parce que le Comte Pierre Navarro y fut envoyé pour s’en emparer et la saccager. Il a fait bâtir une forteresse et édifier une citadelle.»

Six années plus tard, Aroudj Barberousse, voulant l’enlever aux chrétiens, campe devant la ville avec 1000 soldats turcs et des populations autochtones. Barberousse essuie une défaite et perd un bras. C’est Salah Raïs qui parvient à faire capituler la garnison espagnole. Ne jouant pas un rôle important durant la période ottomane, Bejaïa sera envahie par les troupes françaises dès 1833, et finira par perdre, peu à peu, de sa splendeur et de sa majesté.

DOSSIER

Une histoire parallèle

Les communistes dans la Révolution

MOUVEMENT NATIONAL

Combattre pour l’Algérie

Fatiha et Cherifa Tayeb Brahim

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui portait la lumière sur son visage

Il y a 30 ans disparaissait le moudjahid Lakhdar Rebbah

GRANDES DATES

Le mardi noir de Ghazaouet

22 octobre 1958

MEMOIRE

Diva et … Moudjahida

Portrait de Fadila Dziria

CONTRIBUTION

Octobre 1958

Retour sur la bataille d'El Merdja