Tighanimine, l’affaire du couple Monnerot
1er NOVEMBRE 1954

Par Abderachid MEFTI
Publié le 24 oct 2012
Les gorges de Tighanimine dans les Aurès
Lieu où s'est déroulée l'attaque du bus transportant les 2 instituteurs
Les gorges de Tighanimine dans les Aurès
Les gorges de Tighanimine dans les Aurès

Il est 7h du matin en ce lundi 1er novembre 1954, en plein cœur des Aurès, sur la route reliant Biskra et Arris. Un groupe de combattants du  FLN, conduit par Bachir Chihani, qui devait intercepter un car de voyageurs dans les gorges de Tighanimine, ignorait que le caïd de M’chouneche, Hadj Sadok, un ancien officier de l’armée française, se trouvait à bord, ainsi qu’un couple d’enseignants français qui travaillaient à l’école de Tifelfel, un village isolé entre Arris et Batna. A ce moment-là, personne ne pensait que ce jour de la Toussaint 1954 allait être le début d'une insurrection qui allait marquer l'histoire de l’Algérie pendant plus de sept années.

Le couple Monnerot, Jeanine et Guy, s’était marié en France au début de l’automne, puis le jeune homme réussira à convaincre son épouse de le suivre en Algérie pour y enseigner. «Là-bas, tu verras, on aura l'impression de servir à quelque chose, la misère y est grande et on dit qu'en Algérie les trois quarts des musulmans sont illettrés.» Au moment de l’opération de Tighanimine, le couple se trouvait en Algérie depuis moins d’un mois.

Dans le vieil autobus bringuebalant, l’ambiance était plongée dans un silence perturbé par le ronronnement du moteur. Une fois arrivé au village de Tifelfel, le couple Monnerot prend place à bord du car. Il devait se rendre chez des amis installés à Arris. Le car reprit sa route et roulait à une vitesse modérée en abordant les gorges de Tighanimine quand, brusquement, à l’amorce d’un virage, le chauffeur aperçoit de grosses pierres qui obstruent la route. Coup de frein brutal, des cris, des hurlements, puis les ballots des paysans qui se rendaient au souk se dispersent le long du couloir du vieil autobus. Les voyageurs sont ballottés dans tous les sens...

Des hommes armés surgissent de nulle part et deux d’entre eux s’engouffrent dans le car. D’une voix autoritaire, l’un d’entre eux s’adresse aux voyageurs : «Silence ! Armée de libération nationale, que personne ne bouge !» En apercevant le caïd Hadj Sadok, vêtu d’une tenue traditionnelle typiquement auressienne, il lança : «Toi, descends, et vous aussi», dit-il en s'adressant aux Monnerot. A son tour, le caïd ne restera pas muet. Il rétorquera : «Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Que voulez-vous ?» Le chef du groupe lui répond : «Et toi, qui es-tu ?» Le caïd décline son identité : «Je suis le capitaine Sadok, caïd du douar M’chounèche.» Ce après quoi le chef du commando lui intime l’ordre de descendre. Ce qu’il fit. S’apercevant qu’il avait des affaires à l’intérieur, Chihani lui lance : «Retourne dans le car, apporte tes bagages, tu viens avec nous.» Le caïd remonte dans le car pour récupérer une petite sacoche qui contenait ses papiers et un pistolet automatique de calibre 6,35. Un fois à l’extérieur, il porte discrètement sa main dans sa besace pour se saisir de son arme et la pointer sur Chihani. A ce moment, Guy et Jeanne Monnerot se trouvaient près du caïd. Avant que Hadj Sadok ne fasse usage de son arme, un maquisard détecte son geste et appuie sur la détente de sa mitraillette. Le caïd de M’chounèche s’affale sur le sol, touché au ventre, Guy Monnerot à la poitrine et sa femme à la jambe. Elle seule survivra. Le corps du caïd est remis dans le car, les deux instituteurs français restent sur le bord de la route. Ils seront récupérés par les secours deux heures plus tard.

Une heure plus tard, un ethnologue habitant Arris et répondant au nom de Jean Servier est mis au courant de l’attentat. Il accourt sur les lieux dans son véhicule accompagné de deux Européens. Guy Monnerot est déjà mort, sa femme sera sauvée. Elle décédera en 1994 à l’âge de 61 ans.

Témoignages et profonds regrets

A la veille du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, des moudjahidine de la première heure, détenant des informations à ce sujet s’excuseraient presque pour la mort de Guy Monnerot, considérant que cette bavure est regrettable. «Nous n’avions aucune haine envers les civils européens», expliquent-ils. «C’était une erreur. Nous avions reçu l’ordre de ne pas tuer de civils. Le caïd croyait qu’il avait affaire à des bandits. Il les a traités de voyous. L’instituteur s’était réfugié derrière lui.» Mohammed Biyouch, ancien moudjahid, dit tenir ces détails du «chef du commando en personne». Quant au chauffeur du car, Brahim Halimi, âgé de 18 ans au moment des faits, dans une interview donnée à un journal, il relatera avec regret et amertume ce qui est arrivé au couple d’instituteurs : «J’ai connu les Monnerot lorsqu’ils sont arrivés dans les Aurès. Le mari remplaçait une institutrice qui s’appelait Mme Hamel. Je regrette profondément qu’il ait été tué. Il faut dire que lorsque j’ai vu les trois corps étalés à même le sol, j’ai pris peur. Alors que mon père m'avait tranquillisé la veille et m'avait dit que rien ne se passerait.» «Le moudjahid qui a tiré l’a fait inconsciemment. Je peux le dire inconsciemment. Je jure devant Dieu que personne n’était au courant que le caïd était dans le car, hormis les voyageurs de M’chounèche qui le connaissaient, naturellement. S’il n’avait pas décliné son identité, personne ne l’aurait reconnu. Pas plus que celui qui a tiré sur le couple Monnerot ne connaissait ses victimes. Il a tiré inconsidérément. Le chef du groupe a tempêté contre celui qui a tiré sur les instituteurs. Il savait que c’était politiquement contre-productif. Plus tard, des excuses ont été adressées à mon père après cette grave bavure. Mostefa Ben Boulaïd en personne a contacté mon père pour déplorer ce grave incident.»

Sbaïhi, l’homme à la mitraillette Sten

Les historiens, qui se sont penchés sur l’analyse des faits survenus à Tighanimine, considèrent que le geste fatal du caïd a tout précipité, car n’eût été son intention de se saisir de son pistolet, la réaction du moudjahid Sbaïhi, qui était armé d’une mitraillette Sten, n’aurait jamais eu lieu. D’autres versions citées dans le livre de Nordine Boulhais, docteur en histoire, spécialiste des Aurès et auteur du livre Des harkis berbères, de l’Aurès au Nord de la France(1), les acteurs des faits donnent des versions différentes de ce qui s’était réellement passé à Tighanimine ce jour-là. Au moment de l’attaque, et après avoir immobilisé le car, Bachir Chihani a fait descendre le caïd et les deux jeunes gens. L’arrogance de Hadj Sadok à l’égard des membres du commando qui lui demandaient, «conformément aux instructions de Ben Boulaïd, de choisir camp, sa tentative de se saisir de son revolver aboutissait à un drame. Sbaïhi, un homme de protection du groupe, tirait sur lui à la mitraillette Sten», atteignant en même temps le couple de Français.

Toujours selon les faits rapportés par diverses sources et cités dans l’ouvrage de Nordine Boulhais, Ben Boulaïd aurait accordé une interview au journal Alger Républicain à cette époque, selon laquelle le jeune instituteur aurait été victime d’un geste de nervosité de l’un de ses hommes, ce qui était vrai, selon l’auteur, puisqu’il s’agissait d’un accident. En réalité Ben Boulaïd avait formellement interdit à ses hommes d’abattre des civils.

Quoi qu’il en soit, à recouper tout ce qui a été rapporté sur cette affaire, nous pouvons dire que l’opération de Tighanimine ne visait pas particulièrement le couple Monnerot. Pour une première et un baptême du feu des combattants algériens, le risque de bavure n’était pas totalement exclu, car la volonté de tuer des civils n’y était pas si l’on prend en compte les directives des responsables du FLN chargés de déclencher les hostilités en ce 1er novembre 1954.

Abderrachid Mefti

Notes :

(1)      Presses Universitaires Septentrion,  janv. 2002 - 440 pages

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