QUAND LE MANIFESTE DES « 121 » ANTICIPAIT LE MASSACRE

Par Fateh Adli
Publié le 26 sep 2012
Le manifeste des 121
Le manifeste des 121

Après six ans de guerre, la classe intellectuelle française n’en pouvait plus de continuer à assister à un massacre qui se perpétrait au nom des valeurs auxquelles elle était si attachée, et qui ont fait de la France le pays des libertés, de la justice et des droits de l’Homme. Les comptes-rendus de journalistes et les rapports de certains députés et hommes politiques, à l’image de celui qui a été présenté par Michel Rocard sur les conditions carcérales en Algérie, et qui faisaient état de l’usage systématique de la torture dans les centres de détention, n’avaient pas laissé indifférents ces milieux intellectuels, eux-mêmes bâillonnés par un système répressif et peu soucieux des exigences de liberté et de démocratie. 

En février 1960, on découvre le « réseau Jeanson », des « porteurs de valises », des intellectuels en particulier, au service de la Révolution. Le procès de ceux qui étaient qualifiés de « traîtres » débute bientôt. Tous ces facteurs ont poussé à un sursaut des intellectuels engagés, à la fois pour défendre leur dignité humaine et morale, et pour exprimer leur refus de la guerre et de l’ordre établi – ce qui était une première dans l’histoire de la mouvance gauchisante française de l’époque. D’où cette idée, originale, de faire dans la solennité, de lancer un manifeste recueillant la signature de 121 sommités culturelles, universitaire et artistiques françaises pour donner l’alerte. Publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté, ce manifeste porte un titre explicite et sciemment provocateur : « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. »

On y associe souvent, dans les rétrospectives habituelles, les noms de quelques intellectuels connus comme le grand philosophe Jean-Paul Sartre ou la romancière à succès Françoise Sagan, mais on omet de mentionner que le texte a été pensé puis rédigé par deux personnes : l’écrivain communiste Dionys Mascolo et le critique radical Maurice Blanchot.

Ce manifeste, que ses auteurs aimaient présenter comme « un traité », explique dans un style limpide et fort les motifs de leur refus de la guerre et de leur soutien à la cause algérienne. Les 121 signataires y critiquent l'attitude équivoque de la France vis-à-vis du mouvement indépendantiste algérien, en appuyant le fait que la « population algérienne opprimée » ne cherche qu'à être reconnue « comme communauté indépendante ». Partant du constat de l'effondrement des empires coloniaux, ils mettent en exergue le rôle politique de l'armée dans le conflit, dénonçant notamment le militarisme et la torture, qui va « contre les institutions démocratiques ».

Les signataires s’engagent solennellement à « respecter le refus de prendre les armes contre le peuple algérien », à « respecter la conduite des Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français » ; et déclarent enfin que «la cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. » Ils dénoncent le traitement réservé aux Français qui refusaient d’être incorporés et à ceux qui ont aidé les combattants algériens, en les assurant de leur soutien indéfectible, au risque de se voir eux-mêmes logés dans la même enseigne, c’est-à-dire, celle des « traitres à la nation ».

Ce manifeste peut être perçu comme une victoire algérienne, du fait que le combat des nationalistes algériens est enfin entendu et reconnu par des leaders d’opinion et des hommes (mais aussi des femmes) d’esprit très influents en France même. Pour la première fois, un nombre aussi important de personnalités françaises, certes non liées au gouvernement, reconnaissait publiquement la légitimité de la lutte algérienne contre le colonialisme français. « Pour les Algériens, peut-on y lire, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. »

Ce manifeste a eu un impact foudroyant sur une opinion française largement modelée jusque-là par la propagande officielle, à travers des concepts réducteurs, sur ce qui était appelé « les événements d’Algérie. » Ce sera d’un grand secours pour les militants nationalistes algériens et notamment le GPRA, qui cherchaient, en France et partout en Europe, à gagner la batille de l’opinion, à l’orée de négociations qui s’annonçaient rudes et capitales pour l’avenir de l’Algérie et des relations avec la France.

Les signataires concentrent leurs tirs sur l’armée coloniale qui ne voulait pas admettre « l’effondrement général des empires coloniaux », et qui semblait recroquevillée sur ses vieux dogmes. Ils dénoncent par-là l’idée du militarisme qui gagnait l’Europe, et remettent en cause l’idée du service militaire obligatoire, dès lors que l’armée est devenue un appareil de répression et d’occupation et un «instrument de domination raciste ou idéologique. »

En ce sens, le manifeste anticipait la tuerie du 17 octobre 1961, à Paris même, où la police française, conduite par un bourreau notoire, a réprimé dans le sang une manifestation pacifique organisée par les nationalistes algériens. C’est aussi une preuve que les autorités françaises étaient sourdes à cet appel à la sagesse des plus éminents esprits français, d’Arthur Adamov, à Jean-Paul Sartre, d’André Breton à Henri Kréa, d’André Mandouze à François Maspero, en passant par Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Simone de Beauvoir et Simone Signoret.

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Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

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