Un rescapé de la wilaya IV
Mustapha Tounsi dit Mahieddine

Par Leïla Boukli
Publié le 29 avr 2014
Mustapha Tounsi
De g. à dr. : Bouchti Ahmed, Khatir Belkacem, Tounsi Mustapha, Ouadfel Abdelkader, Laâredj Laâredj
Debout de g. à dr. :  Laâredj Laâredj, Terbeche mohamed, Tounsi Mustapha, Merabet Habib, Fasla Abdelmadjid, Mouaziz Abdellah. Au milieu : Guella Ahmed, Zidour Hamida, Menouar Ahmed Accroupis : Salah Farouk, Khatir Belkacem, Taleb Abdelhafid, Ouadfel Abdelkader, Bouchti Ahmed.

C’est au gré des affectations de son père, le capitaine Tayeb, du 13e régiment des tirailleurs algériens que Mustapha voit le jour à Miliana, un 27 septembre 1939. La fratrie, forte de huit frères et sœurs, est originaire de Sidi Aissa, wilaya de M’Sila, mais c’est au Maroc, plus exactement à Meknès, où ils rejoignent en 1947 la famille maternelle annabie de souche, que les enfants militeront, dès 1955, au sein de la toute nouvelle section de l’UGEMA. Et c’est de là que deux d’entre eux, Ali et Mustapha, à l’instar de nombreux jeunes lycéens et étudiants meknassis d’adoption, se préparent, après la grève de 1956, à regagner l’ALN. Ils ne se reverront que six années après. Ali est affecté à l’Ecole des cadres et Mustapha à celle des Transmissions de Nador.
 Après 45 jours de stage, Mustapha traverse la frontière par le sud et au bout d’un périple de trois mois, arrive en Wilaya IV, en janvier 1958. Sur instruction du colonel M’Hamed Bougara, le camarade Mohamed Bellal dit Chouaib gardera l’Ouest de la wilaya et moi, nous dit Mustapha, je prends l’Est, ainsi il pouvait bénéficier de deux stations radio. Ils nous arrivaient aussi à Bellal et à moi de faire jonction. Par exemple, se souvient-il, en mai 1958, lors de la réunion des cadres de la Wilaya IV. C’était pour le nouveau découpage administratif mais aussi pour le remplacement des responsables, tombés au champ d’honneur.
La Wilaya IV aura été une école exceptionnelle, se souvient Mustapha. La proximité de l'Algérois l'aura fait bénéficier d'un apport en cadres appréciables compte tenu du nombre d'établissements (université et plusieurs lycées et collèges) d'où beaucoup d'étudiants ont répondu à l'appel de grève de 1956.
La plus grande bataille à laquelle j’ai participé est celle où Si Lakhdar, chef militaire de la Wilaya IV, tombe en martyr. Ce sera le commandant Azzedine, à l’époque capitaine, qui lui fermera les yeux. Le commando Ali Khodja fut le fer de lance de cette bataille. Elle s’est soldée par la perte de 65 de nos hommes et une centaine de blessés. Il est vrai que les Français avaient mis le paquet. Entre 400 et 500 djounoud ont été encerclés par près de 10.000 soldats français, sans compter l’aviation, l’artillerie, les chars. Selon leurs propres sources, 1.000 obus ont été tirés, ce jour-là. Ce fut terrible. C’était un 5 mars 1958. Depuis, Palestro, bastion des parachutistes français, parce qu’à proximité de régions montagneuses où se trouvaient de nombreux commandos et katibas, en souvenir de la bravoure, du chahid Si Lakhdar, est appelé Lakhdaria. Dans cette famille, cinq des frères mourront tous, les armes à la main.
Autre date importante pour moi, nous dira Mustapha, l’arrivée en Algérie de de Gaulle en 1958 et son fameux Plan Challe. Des moyens colossaux avaient alors été mis à la disposition de l’armée française, qui avait les pleins pouvoirs pour liquider l’ALN. Près d’un million d’hommes en armes ; 100 à 120.000 harkis, redoutables de cruauté et connaissant parfaitement la topographie des terrains. Les grandes opérations, « Jumelle », « Courroie »… se sont soldées par des pertes considérables, notamment en Wilaya IV et III. Celle, le 5 mai 1959, d’un homme exceptionnel, d’une grandeur et d’une foi inébranlable en la juste cause que l’on défendait, le colonel M’Hamed Bougara. Ce dernier ayant appris, en ma présence, la mort de Abane Ramdane, pensif et plus ou moins absent, dira une seule phrase : « Ils l’ont eu. »
 Mustapha lui doit la vie, parce que la veille – il sera le dernier à le voir vivant –, il lui intime l’ordre de quitter Ouled Bouhachra, pour aller rejoindre le PC des transmissions, qui se trouvait à Sebbah.
 La mort de cette figure légendaire, remplacé par Si Salah Zamoum – famille connue pour son engagement – c’est, d’ailleurs dans leur maison, que la proclamation du 1er Novembre 1954, a été rédigée –, marquera profondément la poursuite de la guerre en wilaya IV et dans le maquis en général. Cette disparition fut, avouera-t- il, un véritable électrochoc dans nos rangs.
Nous connaitrons aussi avec son remplaçant Zamoum, de nombreux ratissages et péripéties. Mustapha raconte que lors d’un passage en terrain découvert dans le secteur de Ain Bessam, ne pouvant ni faire demi-tour ni rejoindre la crête la plus proche, l’unique alternative restait celle de se mêler au troupeau de moutons qu’un jeune berger d’une dizaine d’années surveillait. Ce gamin- berger fera preuve d’un sang-froid exemplaire. Se rendant compte que nous étions des moudjahidine, il disparaitra, pour revenir un quart d’heure après avec des galettes et du petit-lait. C’est lui, qui, au crépuscule, nous indiquera la voie la plus sûre pour rejoindre la katiba sur la crête, qui venait de sortir d’un rude combat. Aucun répit n’était laissé à l’époque, par les Français à ceux qu’ils dénommaient « les bandes rebelles ».
 Je ne peux occulter le rôle joué par les femmes durant la guerre de libération. L’une d’elles, une jeune fille de 16 ans, Atika Mazari qui avait rejoint l’ALN dans la région de Zaccar, m’a marqué. Crane rasé, vêtu d’une tenue de para, elle se tournait vers nous pour nous rappeler qu’elle n’était pas là pour nous faire la popote où laver notre linge, mais pour libérer le pays. Elle obligera son frère plus âgé qu’elle à rejoindre le maquis, sous peine de le liquider elle-même. Les deux sont chouhada. Ce n’est qu’un exemple, parmi des milliers. Nous avions, pour toutes ses sœurs de combat, un profond respect.
Avec le déclenchement de l’offensive Challe, le matériel de transmission n’était plus transporté, mais caché pour raisons de sécurité. Jusqu’au jour où mon PC est encerclé de nuit dans la région de Ghabalou près d’Ain Bessam. Nous avons dû faire face à une opération sur renseignement, avec l’aviation, l’artillerie et surtout les chars. Ils étaient quelques centaines de soldats, notamment des harkis. Sur les 18 personnes que comptait mon groupe, 15 tomberont, 3 blessés faits prisonnier, dont un djoundi, le secrétaire de wilaya Abdelkader et moi-même. Les deux blessés seront exécutés, personnellement j’avais reçu une balle dans le ventre et des éclats d’obus dans les jambes. Transporté en hélicoptère dans un état comateux à l’hôpital-Prison de Sour El Ghozlane, je ne rouvrirais les yeux que huit jours plus tard. C’est alors que commencèrent les interrogatoires. Les Français cherchaient la station radio et les documents des transmissions. A ce jour, la station radio est toujours sous terre, parce que les deux moussebelines qui l’avaient cachée ont été exécutés. Six ans après, j’ai retrouvé leur mère dans un état de misère totale, elle vivait de mendicité, elle qui avait deux enfants chouhada. Et sur ce plan, les exemples sont malheureusement légion. De là, je suis remis au DOP (Détachements opérationnel de protection), en fait le 5e bureau français, qui n’avait de compte à rendre à personne. Il sera dissous plus tard, tout comme le DPU. Le destin ou la providence mettra sur mon passage une connaissance de mon père, un capitaine français qui décide de me sortir des griffes du DOP. « Je vais t’envoyer en France, dans les prisons là-bas, on ne tue pas. » Je suis donc envoyé à Langres en Haute Marne où je fais connaissance, quelque temps après avec le directeur du musée, Roland Jourdain. Ce monsieur avait fini par constituer un petit groupe de sympathisants, de la cause algérienne, dont faisait partie le préfet de Haute Marne. Il me fera un passeport, moi qui n’avais pas de papier, en un quart d’heure. Grâce à lui, je repars pour le Maroc et rejoins la base Ben M’hidi avant de revenir au PC des transmissions où je demande ma démobilisation. J’apprendrais en prison fin 1959 par les Français que mon frère Ali dit El Ghaouti avait été fait prisonnier dans la région de Bel Abbés-zone 5 Wilaya V. C’est lui qui représentera la Wilaya V aux festivités du 5 juillet à Alger.
Je garde aujourd’hui le sentiment que notre génération, qui s’est sacrifiée pleinement pour des jours meilleurs, n’a pas respecté le serment fait aux nombreux compagnons tombés au champ d’honneur, dont beaucoup n’ont même pas de sépulture à ce jour. Sans parler des querelles des chefs en pleine guerre, qui ne nous disaient rien qui vaille et pour cause…
La guerre de libération nationale aura pourtant été un modèle unique, pour le tiers monde. La France, pour se concentrer en Algérie, aura décolonisé toutes ses colonies en Afrique, c’est dire combien elle convoitait et tenait à rester dans notre pays.
 Ce fut terrible, mais je ne regrette rien. J’ai eu à connaitre des Français qui ont épousé notre cause ; l’Algérie profonde, celle des campagnes et des montagnes dans toute sa diversité, celle de la précarité, de la misère, de l’humiliation, de l’oppression, sans laquelle aucun soulèvement n’aurait été possible ; des hommes et des femmes d’une valeur exceptionnelle ; mais aussi la soif, la faim, l’audace, la bravoure, la lâcheté, la peur, sans oublier la chance sans laquelle je n’aurai pas survécu.

Leila Boukli

PS : Il était une fois la wilaya IV ou itinéraire d’un rescapé, est le titre de son  livre préfacé par le Dr Youcef Khatib dit colonel Hassan, publié par Casbah Editions, en 2008 et 2009. Dès les premières lignes, Mustapha Tounsi  souligne qu’étant tous en fin de parcours, il est impératif que ceux qui ne se sont pas exprimés, le fassent, pour l’histoire, pour la vérité et pour transmettre
le message aux générations actuelles et futures, avides de connaitre,  ce qu’ont vécu leurs ainés.

DOSSIER

Un rôle précurseur à redécouvrir

La délégation extérieure du FLN

MOUVEMENT NATIONAL
FIGURES HISTORIQUES

Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE