Une région farouchement opposée au colonialisme depuis le XIXe siècle
Insurrection du 19 avril 1871 à Lakhdaria (ex-Palestro)

Par Abderachid MEFTI
Publié le 26 mai 2013
Palestro, place du marché
Palestro, rue principale
Eglise du marché
Marché aux légumes
Les gorges de Palestro
Le pont de Palestro
Palestro en 1871

La dénomination Lakhdaria (1) a succédé à celle de Palestro (2), un village colonial fondé par un décret napoléonien du 18 novembre 1869 sur le territoire de Beni Hini, situé sur le plateau de Zezzi, au centre d’une profonde cuvette entourée de montagnes telliennes, dont la plus haute est Lalla Oum Essaâd.
La commune possède deux voies d’accès : la route nationale n°5 Alger-Constantine et l’autoroute Est-Ouest. Elle est située au nord-ouest de Bouira (40 kilomètres) et au sud-est d’Alger (70 kilomètres) et traversée par l’oued Isser, qui a creusé à l’entrée nord, sur quatre kilomètres, un défilé de roche calcaire appelé gorges de Palestro, aujourd’hui faisant partie de Ammal, une localité dépendant de la wilaya de Boumerdès.
Au début de la création du village de Palestro par les autorités françaises, plusieurs malentendus apparurent entre les colons et les habitants de la région, notamment l’expropriation et le partage inéquitable des terres. Entre autres différends intercommunautaires, la création par les autorités municipales d’un marché hebdomadaire dans le village. Cette décision causa la ruine des commerçants algériens du marché de Ammal, qui se tenait le vendredi, et ceux de Beni Khalfoun, dont la tenue avait lieu le même jour que celui de Palestro. Les deux tribus avaient vigoureusement protesté contre cette décision unilatérale et pénalisante, du fait que l’activité commerciale au sein des villages kabyles était avant tout une question de prestige et d’honneur. Cette affaire a également fait émerger une mésentente entre les tribus locales, un argument exploitée par les moqaddems (3), qui engagèrent une initiative de bons offices pour réconcilier les tribus de Ammal et Beni Khelfoun et leur faire accepter l’idée de la création du marché chrétien de Palestro.
 Le 16 mars 1871, cheikh El Mokrani, de son vrai nom Mohammed El Hadj El Mokrani, un chef de tribu kabyle, qui prit les armes contre l’occupant français après la déportation de l’Emir Abdelkader, lance six mille hommes sur la ville de Bord Bou Arréridj, qui fut assiégée, pillée et incendiée. Après Bordj Bou Arréridj, la révolte va s’intensifier et finit par se propager à la Basse puis la Haute Kabylie. Le 8 avril, 150 000 habitants de Beni Khalfoun, Beni Hini et Ammal se soulèvent.
Dans les premiers jours du mois d’avril, le maire de Palestro, Dominique Bassetti, fait part de ses craintes à ses administrés en mettant en exergue l’attitude hostile et malveillante des «indigènes» de la région. Dans le sillage de cette situation peu rassurante, il se rend à Alger pour en faire part à l’autorité hiérarchique et tenter de ramener des armes pour permettre aux Européens de se défendre. Le 13 avril, le sous-lieutenant Desnoyer, chef de l’annexe d’Alger, transmet un rapport à ses supérieurs dans lequel il demande l’envoi d’urgence dans cette localité d’un détachement de deux à trois cents hommes, une décision indispensable et nécessaire pour la maîtrise de la situation. Quelques jours plus tard, Dominique Bassetti revient à Palestro avec un convoi d’armes, de munitions et de soldats. Une fois le village en état de siège, les colons, de plus en plus inquiets, commencent à s’exercer au maniement des armes que le maire leur a apportées.  
Le 14 avril, la population française se prépare à s’opposer au soulèvement. Le 17 avril, El Hadj Ahmed Ben Dahmane, caïd de Ammal, écrit au chef d’annexe pour lui signaler que le caïd de Khrachna El Djebel, Saïd Oulhadj, a pillé et incendié des maisons isolées. Le même jour, Saïd Ben Ramdane, amine (4) des Hazzama (Beni Khalfoun), dit à Madame Basseti : «Par la vérité de Dieu, croyez-moi Madame, laissez là votre mari et allez vous réfugier à Alger. Vous êtes bonne, les autres sont mauvais. Il ne faut pas que vous restiez ici.» La situation prend une tournure dangereuse et la peur s’installe dans le camp des colons de Palestro.
Le mercredi 19 avril, une réunion des notables religieux et des chefs des tribus Ammal, Zouatna, Senhadja, Beni Menad et Beni Khalfoun a lieu sur le marché de cette dernière tribu. Au cours de ce conciliabule, il a été décidé que Palestro devait être encerclé.  La nuit venue, trois cents hommes armés se dirigent vers le village. Prévenu par un de ses informateurs, le maire, Dominique Bassetti, provoque une réunion de crise et demande à la communauté européenne de se tenir sur ses gardes. Le jeudi 20 avril, à six heures du matin, des fermes sont incendiées et la route d’Alger est barrée par les insurgés musulmans. Le maire décrète l’état d’urgence. Des provisions sont rassemblées et les personnes vulnérables mises à l’abri dans la gendarmerie et le bâtiment des ponts et chaussées, notamment les femmes et les enfants, protégés par quelques miliciens. Le maire et le chef de la gendarmerie occupent la caserne et le capitaine Auger, commandant du génie militaire, se charge de la défense du presbytère.
Au matin du 21 avril, le drapeau de la koubba de Baba Ali est hissé sur le bordj du caïd de Ammal. C’est le signal donné aux troupes armées algériennes pour encercler Palestro. 1 500 à 1 800 hommes se positionnent à un kilomètre au nord de Palestro prêts à se lancer à l’assaut du village colonial. Au cours de la journée de ce 21 avril, près d’une cinquantaine de colons sont tués en quelques instants : parmi eux se trouvent le maire de Palestro, Dominique Bassetti, le brigadier de gendarmerie, tué à coup de hache par trois détenus que les insurgés ont libérés.
C’est aussi à la fin de cette journée que le colonel Fouchault, à la tête d’un détachement de tirailleurs et de zouaves, accompagné du sous-lieutenant Desnoyer, chef de l’annexe d’Alger, quitte le village de l’Alma (actuellement Boudouaou) pour aller à la rescousse des colons de Palestro, qu’il croyait encore aux prises avec les rebelles. Ils marchent durant dix-huit heures et arrivent le 24 avril à dans la ville assiégée. Ils ne trouvent que des ruines encore fumantes, au milieu desquelles gisent une cinquantaine de cadavres d’hommes. Ils sont enterrés dans une fosse commune au milieu de la placette du village, creusée près de l’église (5). Le 25 avril, à leur retour de Palestro vers l’Alma, les soldats du colonel Fourchault sont attaqués par 1 500 éléments armés des tribus Zouatna, Ammal, Senhadja et Beni Khalfoun. Plusieurs morts sont dénombrés parmi les forces coloniales, qui seront harcelées sans relâche jusqu’au col de Timezrit puis aux environs de Fondouk (Khemis El Khechna).
Pendant ce temps, l’insurrection algérienne se poursuit sur les rives de l’oued Soufflat, entre Draâ el Mizan et Bouira. Plus de huit mille combattants sous les ordres d’El Mokrani tiennent tête aux forces militaires françaises. Au cours des affrontements, El Mokrani est tué, mais sa mort ne changera pas la donne ; son frère Boumezrag lui succède et résiste. Côté français, d’importants renforts, arrivés de France dans les jours qui précédèrent le soulèvement, sont envoyés sur les lieux des combats. Le général Delacroix pourchasse les rebelles jusqu’aux confins du Sud de l’Algérie. Boumezrag est capturé à Ouargla le 20 janvier 1872. L’insurrection algérienne, qui a débuté le 16 mars 1871 à Medjana prend fin ce jour-là. Sur les 800 000 insurgés algériens, 200 000 d’entre eux prirent part aux combats. Tous les prisonniers algériens furent jugés puis condamnés au cours d’un procès en cour d’assises qui dura deux ans. Boumezrag écopera de la peine de mort et sera déporté en Nouvelle-Calédonie, au même titre que tous les autres prisonniers algériens. Pour ajouter un plus à cette décision, toutes les terres appartenant aux autochtones ont été expropriées. Ce soulèvement des tribus musulmanes d’Algérie, survenu quarante années après l’invasion française en 1830, démontre que l’acharnement du peuple algérien à l’aspiration de la liberté et l’autonomie remonte aux prémices de la colonisation.

1- Le nom Lakhdaria vient de Si Lakhdar, surnom du commandant Rabah Mokrani, martyr de la guerre de libération, originaire de la région.
2- Le village doit son nom à la bataille de Palestro (Italie) remportée par les Piémontais par les Autrichiens les 30 et 31 mai 1859. Comme les colons qui peuplaient Palestro (Lakhdaria) étaient en majorité originaires du Piémont, dont Dominique-André Bassetti, la cause était entendue.
3- Auxiliaires sous l’autorité du caïd au niveau local, ils avaient la réputation d’être les yeux et les oreilles de leur chef.
4 - Responsable chargé des finances au sein de la tribu.
5 - Ce lieu sera baptisé plus tard Place Bassetti, dont la statue trônera en haut du monument aux morts de la ville, qui sera rasé au lendemain de l’indépendance de l’Algérie.
Sources :
- L’histoire des colonies françaises, tome 2, par G. Hanotaux et A. Martinau.
-  L’insurrection de 1871, de Louis Rinn, conseiller du gouvernement, vice-président de la Société historique d’Alger, ancien chef du service central des affaires indigènes.

Abderrachid Mefti

Création du village PalestroNapoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français A tous, présents et à venir, Salut. - Vu mes Décrets du 26 avril 1851, 25 juillet 1860, 31 décembre 1864, 21 juillet 1866 et 6 janvier 1869 relatifs à l’aliénation des terres domaniales en Algérie, - Vu l’avis du Conseil de gouvernement de l’Algérie en date du 9 juin 1869, - Sur le rapport de notre ministre, secrétaire d’Etat au département de la guerre, d’après les propositions du gouverneur d’Algérie, avons décrété et décrétons ce qui suit :Article 1 : Il est créé dans la province d’Alger sur le territoire de Ben Hini traversé par la route Impériale n°5 d’Alger à Constantine, à 79 kilomètres d’Alger et à 25 kilomètres du Col des Beni Aïcha, un village de 59 feux qui prendra le nom de Palestro. Un territoire de 546 hectares 31ares 10 centiares est affecté à ce centre de population conformément aux plans annexés au présent décret.Article 2 : Les terrains non réservés du village seront aliénés dans les conditions suivantes : - Le prix de chaque lot ainsi que la liste des acquéreurs seront arrêtés définitivement par le gouverneur général de l’Algérie. - Les acquéreurs pourront se libérer en cinq années. Le premier cinquième du prix sera exigible au moment de la signature du contrat de vente. Les quatre autres termes seront payables d’année en année. - La partie du prix non payée comptant sera productrice d’un intérêt de 5% conformément au décret du 21 juillet 1866 susvisé. - Les actes de vente ne contiendront d’autre clause de résolution que celle prévue à l’article 7 du Décret du 31 décembre 1864 en cas de retard dans le paiement du prix. Article 3 : Notre ministre, secrétaire d’État au département de la Guerre, et le gouverneur général de l’Algérie sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret. Fait à Compiègne le 18 novembre 1869 l’Empereur  Signé : NAPOLEON  Le Ministre, Secrétaire d’État au Département de la Guerre. Signé : Le BoeufPour ampliation, le secrétaire général du gouvernement. Signé : Testu.