Le malouf à l’honneur : la voix et le oud arbi L’héritier à la voix ensorcelante Le chant des roses et des amandiers
Segueni Abderachid : L’aube des Nubas

Par La Rédaction
Publié le 10 juin 2019
Réveille-toi mon ami et prête ton oreille au rossignol. L’aube est apparue et a dardé ses rayons à l’horizon. C’est Mohamed Abd el Rachid Ségueni qui entonne ces belles chansons printanières au moment où les fleurs d’orangers de « boul djebel » champ fleuri et parsemé de bourgeons qui commencent à répandre le parfum de cette eau préparée par sa regrettée maman Fatima-Zora Belbacha décédée en mai 2018 à l’âge de 88 ans, en distillant ce « zhar » servi dans un « mazhar » appelé « El Mrach » durant le café d’ « El 3assar », rituel que les constantinoises aiment prendre accompagnée de « makroute », ce gâteau-roi aspergé de miel pur.

 

La musique comme art et passion chez Segueni

Abd El Rachid est né le 28 Juillet 1960 à Sidi Mabrouk, quartier chic de Constantine. Dernier d’une fratrie de quatre frères et deux sœurs, l’interprète de la chanson andalou constantinoise vient d’une famille de musiciens. Son père Med Abderrachid Segueni décédé le 19 Mai 1960 à Annaba à 38 ans dans un accident de train dont il était conducteur qui l’a laissé à l’âge de sept mois, était pianiste dans l’association « Toulou3 El Fedjr » de la génération de feu Hadj Mohamed Tahar Fergani et sa maman Belbacha dont le grand père Abdelkader était « Mkadem » des Aïssaoua ».

La guitare offerte par son frère Hassan

C’est son frère Hassane émigré qui lui offre une guitare, son premier instrument. Il devait avoir 14 ans fréquentant le CEM Hamoudi Saïd ex Ardaillon où il décroche dans l’inter- lycée le 1er prix de la chanson avec l’interprétation de « Man Frag Ghzali ». Marié en 1983 à Constantine, Segueni va pouvoir interpréter tout le répertoire du Mafouf, du Hawzi, du Mahdjouz et du med’h. Son premier enregistrement « Ma 3andi Mersoul » et « Maachi Fi Al Haoua Mtheguel » vont le faire connaître dans le grand public.
Il se produira à travers le pays notamment à Annaba, Souk Ahras, Guelma, Alger, Tlemcen etc… avant de se lancer dans d’autres capitales du monde. Il voyagera avec son orchestre accompagné de feu Hadj Med Tahar Fergani aux USA en 1992.

Le duo Segueni/hadj Fergani aux USA

Il enregistra une cassette en duo avec Hadj Med Tahar Fergani dans les studios et théâtre Abasses à Paris dans le 18 « Tahar Ya Lemtahar », « Ya Bahi El Djamal », « Gharamek » mais aussi au centre culturel Algérien de Paris. Il se produira également à Genève et à Montréal Il se lie d’amitié avec Ghersa Zeid fils du grand Tahar Ghersa l’interprète du malouf Tunisien, tunis dont il fera un lieu de prédilection qui lui permettra de faire un duo très apprécié avec Zeid Ghersa.
Chez Abd El Rachid, l’aube au son du Oud répand cette lumière céleste où toutes les fleurs s’éveillent et s’épanouissent. Tout renaît et respire et lui comme ce rossignol balançant fièrement son plumage, entonne ce morceau de la Nuba Zidane « Ya Bahi El Djamal «3oud Bilwafa » alors que frétillent les « naghrats » donnant le tempo.
Réveille donc les gazelles l’aube pointe à l’horizon où l’astre jette ses premiers rayons.

El boughi-Dhalma-Taleb les grands classiques

Nedjma dans El Boughi qui a peut être inspiré Kateb Yacine se trouve être dans le répertoire de Segueni. Le rythme est marqué par des plaintes qui exhalent une promesse tenue d’un amour impossible où le cœur reste fidèle malgré les barrières de la « horma ». Une sorte de combinaison magique où chaque mot devient un espace pulpeux de rêverie intime.

Segueni chante la coupe et la gazelle

Mais dans la Nuba Rasd deil, Segueni interprète avec brio ce morceau « Bakri la Chadinin Wa Kassin » (De bon matin réveille-toi, rejoins la coupe et la gazelle) est un poème d’Ibn Yakhlaften Abouzid Abderahmane, ben Ahmed El Fazazi, mort à Marrakech en 1229. L’interprétation de cette chanson exige un ténor avec ascendance d’une voix à laquelle il module à voix basse lorsqu’il aborde la deuxième partie de la chanson dont je traduis quelques vers :
« Lève-toi pour boire le café des amants qu’aromatise le regard de la bien-aimée. Regarde la taille svelte et ce doux visage, plus haut que le rameau et la lune argentée. Bois en toute quiétude car l’existence tient à ce délire, joue du luth et du tambourin car la vie est de courte durée ». Il va sans dire que dans toute chanson la percussion impose toute son autorité. Et c’est Smati Kamel à la derbouka et Fouad Laourari au tar qui ordonnent le tempo alors que Youcef Bounaâs affine la mélodie par sa flûte lorsque Samir Boukridira au violon donne l’âme. L’orchestre de Segueni tient à sa cohésion de ses membres où Hafsi Lamine à la mandoline et Mégrarouche au luth rendent l’édifice mélodique plus cohérent.

Segueni dans lazala dahrak sa’id

Segueni en interprétant dans le khlas Deil « Tarahalou 3ani Wa Sarou » elles ont pris congé de moi est l’épisode romanesque le plus classique de l’amour platonique où l’héroïne chaste s’adorant sans jamais l’avouer.
En fait Nouba Rasd expression persane qui veut dire « droit », branche de la Nuba Maya, Segueni entame le morceau préféré de Haroun Er Rachid dans « Lazal Dahrak Saïd » (Il est un destin de bonheur) où l’amour courtois est de bon goût et postule à la noblesse de l’âme. L’œuvre est majeure surtout lorsqu’elle est interprétée par un maestro.

Abchar bilhana ya kalbi afrah

Segueni nous émeut par sa voix lorsqu’il donne une note d’existentialisme dans « Abchar Bil Hana Ya Kalbi Wafrah » (Souhaite la plénitude et réjouis-toi) qui est un Darj Hsine où la fascination s’en va en s’intensifiant vers le sublime de la mélodie.
En interprétant « Al Fadjrou Zaïk » qui est un mceder Maya qui est un chant de l’aube une harmonie qui interdit l’épanchement. On ne peut pas quitter le répertoire dense de Segueni sans rappeler les classiques.

Dhalma 3aroussat al toubou’

Dont Dhalma « L’Injuste »de Habib Benguenoun « Tal Al Thor 3alya » auteur du melhoun de Mascara et dont la chanson est devenue « 3aroussat Al Toubou’ » avec l’interprétation des modes : Deil,Rhaoui, Zeidane, Hseine, Sika, Irak et Mezmoum en 38 vers et structurée en six stances, qui est une épisode romanesque dans la région de Ghris, pays de l’Emir Abdelkader.
« Combien le mal en moi me range-Tu es partie sans me dire mot
« Puisse prendre le chemin de l’exil-Si ce n’est les médisances des gens. J’implore Dieu pour que tu puises revenir à moi » et la dernière stance se termine par ce refrain :
« Ah ! L’injuste, pour toi je laisserai les enfants de ma tribu orphelins ».

Segueni dans quel remède as-tu pour moi

Mais aussi « Wayan Adwak Ya Taleb » (Quel remède as-tu pour moi) de Mohamed Bensahla de Tlemcen du XVIII siècle dans
« Khatri bel Djfa Taadab » :
Mon âme languissante se torture-Ne voulant pas oublier l’amante aux sourcils colorés- Ma flamme en cette nuit s’embrase- Console-moi des peines de mon cœur- Celle au khalkhal éclatante de beauté Quel remède as-tu pour moi, ô Taleb- L’as-tu perdu Sid Taleb ». Mais en ce Ramadhan de l’année 2019, Ségueni n’oublie pas d’animer ces soirées de chants sacrés dont il excelle aussi dans les med’h des Aïssaoua , qui est une confrérie de l’ordre des Chadoulyas de Cheïkh Taj Eddine Abou A l Hassan ben Attallah beb Abdel djabbar Echadily (1253 JC= 656H).

Segueni interprète du chant sacre des Aissaoua

«Tamaa Fi Melkak Ya Chikhi Waazam Lia- Ya Hansala Sadati Ya Ahl Hala sirou Djemla- Anzourou Qobat Al Awlya- Alli Machi Al Gharb Haouas- Machi Machia Hrissa- Salam 3ala Fes wa Meknes- Zid 3ala M’hamed B en Aïssa ». C’est de cette chanson de la spiritualité que Ségueni aime sortir du Malouf pour agrémenter les noces et les circoncisions.
C’est dans ce jardin des chants du Rhumel que Segueni aime se ressourcer « Al Dahrou Laka Khadim wa Sa3dou laka Ghoulam » (Le Destin t’obéit et la Fortune te sourit).
Viens voir l’Amandier répandre ses pétales de tous côtés comme une pluie d’argent pour goûter cet instant de bonheur. Segueni fait partie de cette génération qui a su interpréter dans le respect des normes musicales de l’école constantinoise le recueil du Malouf, du Mahdjouz, Hawzi et du Med’h. Son style est proche de Hadj Med Tahar Fergani avec quelques nuances propres à sa personnalité.
Dr Boudjemâa HAICHOUR

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