Le parcours singulier d’un bâtisseur
Mohamed Benmoussat, premier commandant de la marine nationale algérienne après l’indépendance (1962-1978)

Par Nacer Zenati
Publié le 01 juin 2012
Peu de gens connaissent les cadres qui ont eu à amarrer la marine nationale de l’Algérie indépendante qui vient de renaître de ses cendres, après avoir dominé le bassin méditerranéen pendant des siècles. Ces cadres, formés durant la Guerre de libération nationale et qui ont eu à fréquenter les grandes écoles internationales, ont beaucoup sacrifié pour redorer le blason du pavillon national, que la colonisation cherchait à mettre dans les oubliettes ou à revisiter en forme de recueil fantastique des histoires invraisemblables de marins reconvertis aux pratiques infamantes des corsaires.
Mers el-Kébir 1968. De nombreuses personnalités algériennes étaient présentes à Oran pour l’évacuation de la base par les Français. Bouteflika, Benmoussat, Boumediene, Yahia Chérif (1er commandant de la base) et Chadli (2e Région)
Mohamed Benmoussat à l’âge de 26 ans à la tête de la marine nationale
Ecole de la Gare. Classe dirigée par M Chiali. Tlemcen le 1er décembre 1950. Mohamed Benmoussat avait 14 ans (4e à partir de la droite, 2e rangée)
A l’âge de 18 ans déjà, Mohamed Benmoussat enseignait les mathématiques à Casablanca
A droite, Mohamed Benmoussat, alias « Mourad, » en mars 1957 à Casablanca
Egypte mi-1959 : Mohamed Benmoussat, 5eme à partir de la gauche, debout avec les autres étudiants Algériens, futurs officiers de la Marine Nationale
Mohamed Benmoussat (milieu, chapeau) en URSS avec quelques officiers de la future marine nationale algérienne
Algérie 1973, première visite de la marine chinoise. On reconnait feu Kasdi Merbah, au centre, et Mohamed Benmoussat, à droite en tenue blanche
Le commandant Benmoussat en compagnie du général vietnamien Vo Nguyen Giap en visite officielle en Algérie
Mars 1974, départ pour la France et premier voyage officiel du premier commandant de la marine algérienne, après l'Indépendance.
Premier voyage officiel du premier commandant de la marine algérienne au Maroc, palais Royal. Casablanca 1966
4e congrès du FLN. Mohamed Benmoussat, au deuxième rang, derrière Chadli Bendjedid et Abdelaziz Bouteflika
Damas (Syrie)1965 : le premier commandant de la marine nationale, Mohamed Benmoussat, et le premier pilote de l’ALN et premier commandant des forces aériennes, Said Aït-Messaoued, transportant les cendres de l’Emir Abdelkader vers Alger.

Parmi ces cadres, il y avait Mohamed Benmoussat, un militaire compétent et consciencieux, avec un curriculum vitae des plus élogieux. Il fut le premier commandant de la marine nationale, un technicien au savoir sculpté des grandes écoles spécialisées dans le domaine.
Issu d’une famille de Tlemcen, connue pour son penchant pour la culture, le savoir et qui ne répugnait pas le travail de la terre – son père était agriculteur, son grand-père maternel un intellectuel et traducteur–, il fréquenta les bancs de l’école primaire à Tlemcen, la ville qui l’a vu naître le 19 novembre 1936, selon sa biographie établie par sa veuve. A l’âge de 15 ans, il fut envoyé par sa mère à Oujda (Maroc) où il poursuivit ses études secondaires. Il eut ainsi à fréquenter le même lycée qui a vu l’émergence de leaders de la Révolution, à l’instar d’Abdelaziz Bouteflika qui sera commandant dans les rangs de l’ALN.

Mohamed Benmoussat n’a pas eu un cursus scolaire facile, malgré ses prouesses scolaires, y compris au lycée français Lyautey de Casablanca qu’il avait eu à fréquenter à partir de 1954. Il dut travailler pour payer ses études. C’est ainsi qu’il donna des cours de mathématiques. Ceci illustre lecaractère cartésien de ce futur chef de la marine nationale de l’Algérie indépendante. Ce professeur de mathématiques, à l’âge de 18 ans, répondra à l’appel du devoir national. Il reçoit une première formation de guerre au Maroc, avant d’être affecté à l’étranger. Il participe à l’envoi d’armements aux maquis de l’intérieur, sous le nom de guerre de « Mourad », en sa qualité d’officier de l’ALN au sein de la Wilaya V historique. L’effort de guerre étant orienté vers la formation des futurs cadres de l’Etat algérien indépendant, Benmoussat bénéficia à ce titre d’une formation en Egypte entre 1957 et 1959. Il eut parmi le staff ayant pris part à la formation, l’actuel président de ce pays, HosniMoubarak. Il fréquenta, à ce titre,des écoles de formation dans ledomaine de la marine à Alexandrie et au Caire. Après un diplôme obtenu en Egypte, il fut orienté vers l’Ecole de la marine de Poti (mer Noire) en ex-Union soviétique. Avec cette formation solide et un cursus ponctué d’excellents résultats où il fut souvent major de promotion, le destin de Benmoussat pour diriger la marine nationale naissante s’inscrivait en droite ligne de l’ambition de l’Algérie indépendante de se voir dotée du corps d’arme qui faisait sa gloire dans le passé.

Le premier commandant de la marine nationale n’avait que 26 ans quand il fut désigné par les responsables de l’Algérie indépendante à la tête de ce segment important de l’institution militaire (ANP). Avec son CV et ses qualifications scientifiques et techniques, son penchant pour la formation des futurs cadres de la marine nationale, triés parmi une jeunesse qui venait juste de découvrir les vertus de l’indépendance et de la liberté, ne fut que naturel. Il faut reconnaître aussi que le destin de Benmoussat fait de réussite – il venait d’avoir son premier enfant – ne l’avait pas empêché d’assouvir sa soif d’apprendre. C’est ainsi qu’il fut désigné par le président de la République, en 1965, pour suivre une formation d’état-major en URSS. Il eut, dans le cadre de cette formation, à côtoyer deux autres illustres officiers de l’ANP et ex-officiers de l’ALN, Aït Messaoudene et Salim Saâdi.

Son épouse raconte qu’elle avait rejoint feu Benmoussat à Saint- Pétersbourg (ex-Leningrad), après une première formation à Moscou. «C’est dans cette belle ville soviétique qu’il m’a appelée pour le rejoindre et l’aider moralement à terminer ses études et à lui faire oublier un petit peu sa nostalgie du pays, du travail et de sa famille. C’était une très belle expérience pour moi et une grande fierté puisqu’il avait fini avec tous les honneurs et les félicitations de ses professeurs russes pour sa réussite, sorti major de promotion », révèle encore son épouse.
Son séjour dans ce pays l’avait poussé à mettre en oeuvre son voeu de faire de la marine nationale un corps d’armée digne de ce nom. C’est ainsi qu’il redoublait d’efforts pour envoyer les jeunes en formation, attestant de son désir de doter l’Algérie indépendante d’une marine militaire performante. Aussi a-t-il signé un nombre important d’accords de formation avec des écoles internationales de la marine, en initiant les premiers embryons de la formation en la matière en Algérie, à l’image de l’Ecole de Tamenfoust (ex-La Pérouse) qu’il avait lui-même inaugurée. C'est sous son commandement que fut récupérée la base navale stratégique de Mers El Kebir et il fut désigné par feu Boumediene pour la première levée du drapeau national, après une présence française de 132 ans. La famille du défunt, qui met en avant le désir de Benmoussat de faire de sa marine une marine forte, modèle et moderne, souligne aussi qu’il fut aidé et appuyé d’une manière forte dans son oeuvre par le président Boumediene. Benmoussat, qui avait une autre conception du service national, privilégiait dans sa démarche de construction de ce corps d’armée la professionnalisation. Il avait déjà, dans les années soixante, une vision à la hauteur des ambitions de l’Algérie indépendante.

L’homme refusait résolument l’improvisation et le bricolage, il tenait à mettre en oeuvre des idées novatrices et utiles à la Nation qui venait juste d’arracher son indépendance après plus d’un siècle de colonialisme. Il resta fidèle à ses idées, au point de quitter ce corps qu’il avait de tout temps porté à bras le corps, en 1978, au lieu de se complaire dans le confort des gradés de l’époque (il fut promu au grade de commandant par Boumédiene en 1970), en laissant s’installer la travail approximatif et ses aléas.
Le poste d’ambassadeur en Mexique qu’il avait occupé, après son départ de la marine nationale, ne fut pas d’une longue durée. Il revient en Algérie juste après l’annonce de la mort de Boumediene. En homme intègre qui affichait ses choix et ses idées, sans se soucier de sa propre carrière, Benmoussat avait soutenu clairement l’option d’un président civil, pour succéder à Boumediene. Le choix imposé fut celui de Chadli Bendjedid, le plus haut gradé et le plus âgé toujours en activité.

Benmoussat terminera sa carrière dans le corps de la diplomatie, en prenant sa retraite en 1992, après avoir occupé le poste d’ambassadeur de l’Algérie aux Pays-Bas jusqu’à l’année 1983. Sa retraite coïncidait avec les déchirements vécus après les événements d’octobre 1988. L’Algérie rentrait de plain-pied dans la crise qui fut un prélude à une tragédie nationale. Feu Benmoussat observait une attitude digne d’un patriote conséquent, en refusant de se sortir de ce marécage qui occasionnera des dégâts importants au pays. Malgré la maladie, il voulait rester lucide et vivre plus longtemps, rien que pour voir l’Algérie renouer avec son destin. Il mourut le 1er août 2004, terrassé par une crise cardiaque. Il eut des funérailles dignes d’un officier de l’ANP qui avait une haute idée de la Nation algérienne.

Il restera dans l’esprit de ceux qui l’ont connu un homme fort et de combat .


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