Une moudjahida au tempérament de feu
Oudaï Zoulikha Yamina, née Echaïb

Par Leïla Boukli
Publié le 07 mai 2012
Détermination et colère sont décelables dans ce regard de femme, au tempérament de feu, que le destin a propulsée un jour sur les devants de la scène et dont la trajectoire mérite d’être connue.
Oudaï Zoulikha Yamina, née Echaïb
Eschaïb Brahim (père de Zoulikha)
Son fils Lahbib (jeune homme)
Zoulikha menotté
Détermination et colère sont décelables dans ce regard de femme, au tempérament de feu, que le destin a propulsée un jour sur les devants de la scène et dont la trajectoire mérite d’être connue. Son histoire a inspiré Assia Djebar qui en a fait un livre La femme sans sépulture où elle mêle fiction et réalité. Des universitaires notamment aux USA ont fait le déplacement jusqu’à Cherchell pour faire de ce symbole du refus du mépris de l’homme, de son exploitation, de son avilissement, un objet d’étude. Cette femme a été très tôt marquée par le mode de vie des familles indigènes, sans ressources, sans maris parce qu’enrôlées de force par l’armée coloniale pour défendre un pays qui n’était pas le leur. Les femmes n’avaient pas d’autre alternative qu’être la « Fatma » au service de colons usurpateurs de terres, injustes et cruels, pour la plupart, pour nourrir leurs familles. Ce ne sera pas le cas de La Zoulikha qui devient, fait unique dans l’ALN, responsable politico-militaire de la ville de Cherchell. Elle succède au chahid Belkacem Alioui, ex-président de l’équipe de football du Mouloudia de Cherchell. Fonction qu’elle assumera avec bravoure, comme en témoigne, ému aux larmes, son responsable Ahmed Ghebalou, médersien, responsable politique de la région de Cherchell, fortement marqué par les capacités d’endurance, d’organisation et de commandement de cette femme. Jusqu’au jour fatal où elle rejoint son époux, Si Larbi, et son fils Habib, fidaï dans la région de Blida, tous deux exécutés par l’armée française sans jugement. Martyrs du devoir, 17 proches de cette famille se sont sacrifiés pour que vive l’Algérie libre et indépendante, libérée d’une tutelle imposée par les armes, dans le sang et les larmes. Qui est Zoulikha Yamina, née Echaïb? Elle est née un 7 mai 1911 à Hadjout d’une famille aisée, père gros propriétaire terrien, conseiller municipal, président du comité de patronage d’Ecoles d’indigènes. Il encourageait les Algériens à s’instruire. Elle grandit dans la ville de Cherchell, épouse à 16 ans, Larbi Oudaï, maquignon de son état avec qui elle fonde une famille. Elle a cinq enfants qu’elle impliquera plus tard dans la Révolution, mais n’aura pas la chance de les voir grandir. Ce sera sa fille aînée qui fera en son absence office de maman. Parlant un français châtié, cette femme impressionne par sa détermination à défendre ses convictions. En 1954, lors du tremblement de terre d’El Asnam, où elle rendra visite à sa fille, elle prend violemment a parti les autorités qu’elle estime trop lentes à porter secours aux victimes algériennes, tout comme elle n’hésite pas, en 1957, après l’exécution de son époux, intendant au sein de l’ALN, capturé avec sur lui la somme de 300.000 francs, à faire, accompagné d’un avocat, irruption au commissariat jusqu’au bureau du tristement célèbre commissaire Coste, sous le commandement du non moins célèbre lieutenant-colonel Gérard Le Cointe, mort récemment en tant que général, dans la gloire en France, la conscience tranquille. Elle y lance des mots qui auraient pu lui coûter la vie : « Non contents d’avoir tué de sang-froid mon époux, vous lui avez aussi volé l’argent de ses enfants. » Curieusement, elle obtient gain de cause et récupère la somme et ses objets personnels. Cet argent, fruit des cotisations, sera remis à l’organisation sous la barbe de ce commissaire, qui ne se remettra jamais d’avoir été bernée par une « Fatma». Elle a alors 46 ans, un âge où les mères de famille de l’époque s’occupent de leur foyer. Mais La Zoulikha la révoltée est une femme obstinée, ayant de l’expérience et du caractère et vouant une passion effrénée à son peuple. Elle engage la lutte et la poursuit inlassablement dans les maquis de Haïzer et dans Cherchell enclavée dans ses murailles, gardée par une armée en alerte. Elle sillonne les pistes pour faire le relais avec l’Organisation installée dans des caches ou dans des petites maisons en ville. Dans le combat urbain, elle organise le réseau de femmes et d’hommes, mettant en place les moyens pour faire acheminer la logistique aux maquis. Les contacts se font par des jeunes adolescentes de 12 à 14 ans, dont sa fille, encore en vie. Les jeunes filles insoupçonnables vont de cache en cache, avec des ânes et des poteries dans lesquelles sont cachés nourriture, habillement et armes. Elle est félicitée par Abane Ramdane en personne, notamment pour l’infirmerie montée par ses réseaux, qu’il considère mieux équipée que celle de Tlemcen, référence à l’époque, et par Boualem Benhamouda, ex-ministre et alors commissaire politique du secteur. Début 1957, le réseau FLN de Cherchell est découvert et les membres arrêtés. La Zoulikha s’enfuit et rejoint le maquis où elle est volontaire pour activer dans le secteur des Oudayne. Elle mobilise la population et organise les relais pour les combattants en transmettant les orientations et informations dans Cherchell malgré le danger. On rapporte qu’elle garda jusqu’à sa mort un mouchoir trempé par elle du sang encore chaud de deux moudjahidine, Abdelrrahmane Youcef Khodja et Ali Alliche, âgés de 26 ans, alors qu’ils passaient par un poste relais et auxquels elle avait servi le café deux minutes avant. Elle fuit et verra ses enfants pour la derrière fois. Elle dira à son fils Habib, porté disparu et revenu blessé d'Indochine en 1955, qui, devant se marier avec sa cousine, avait acheté pour l'occasion une chambre à coucher : « Monte au maquis, tu te marieras à l'indépendance. » Comme ci celle-ci était pour le lendemain. Le sort veut qu’elle soit prise lors d’un ratissage sans précédent, un 15 octobre 1957. Allioui est tué sur-le-coup, Brahim Oudaï, un parent, s’enfuit blessé, il sera égorgé plus tard par les militaires ; La Zoulikha est faite prisonnière. Les Français jubilent, montent une véritable mise en scène, ramènent de force les populations des alentours afin qu’ils voient leur héroïne, attachée à un blindé, humiliée. Il n’en est rien. La Zoulikha la tête haute, harangue, d’une voix ferme, la foule : « Mes frères, soyez témoins de la faiblesse de l’armée coloniale qui lance ses soldats armés jusqu’aux dents contre une femme. Ne vous rendez pas. Continuez votre combat jusqu’au jour où flottera notre drapeau national, sur tous les frontons de nos villes et villages. Montez au maquis ! Libérez le pays ! » Le capitaine tente de la faire taire. Méprisante, elle crache au visage de ses tortionnaires. Elle sera torturée 10 jours durant, sans jamais donner un nom et exécutée le 25 octobre 1957. Son corps sera retrouvé en 1984 après le témoignage d’un paysan qui dit avoir trouvé le corps d’une femme sur une route et l’avoir enterré à Marceau. Il les guide jusqu’à une tombe. Elle avait toujours ses menottes aux mains. Elle est enterrée aujourd’hui au cimetière des chouhada de Menaceur. Si les parents Oudaï et leur aîné furent un exemple d’engagement patriotique, leur petit dernier est un exemple de loyauté envers l’Etat algérien indépendant, libre et souverain. Général à la retraite, cadet sorti de l’école de Koléa, puis de l'école d'officiers de Saint-Cyr Coëtquidan, il se consacrera corps et âme, au péril de sa vie, à la lutte contre un autre danger qui menaçait l’Algérie, les hordes terroristes. Legs probable de cette mère à son fils, souvenir du mouchoir imbibé du sang encore chaud des chouhada gardé jalousement par cette héroïne que fut La Zoulikha, afin que nul n’oublie les sacrifices consentis pour que vive l’Algérie souveraine et libre.
GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C