Slimane Amirat, vivre et mourir debout
Une évocation en temps réel

Par Mohamed Mebarki
Publié le 07 mai 2012
Il est des hommes qui sont nés pour servir l’Algérie sans tenir compte des vicissitudes de la vie. Le moudjahid et le martyr Slimane Amirat est de ces hommes qui ont fait du cri du coeur lancé par Messali Hadj «L’Algérie n’est pas à vendre» une raison de vivre qui l’a accompagné jusqu’à son dernier soupir. Dans quelques semaines seulement, dix-neuf ans auront passé depuis sa disparition alors qu’il venait se recueillir sur le cercueil du Président Mohamed Boudiaf, son compagnon d’armes durant la Guerre de libération nationale. Deux décennies ont été «expédiées» depuis ce jour fatidique où Slimane Amirat, dévoré par une tristesse infinie mais qui arrivait cependant à préserver une attitude digne et courageuse, s’affaissa terrassé par une crise cardiaque causée par l’immense douleur provoquée par la fin tragique d’une des icônes incontestées de la Révolution.
Quelques minutes avant sa mort, Slimane Amirat se recueillait sur la dépouille de Boudiaf
Slimane Amirat avec des compagnons, prison d'El Djorf (M'sila)
Slimane Amirat en compagnie de son épouse Zoubida

L’évocation aujourd’hui de la mémoire de ce patriote hors du commun dans un contexte régional très agité donne à la commémoration de sa mort un cachet exceptionnel. Elle intervient dans une phase trouble et porteuse de tous les dangers auxquels l’Algérie se trouve exposée. De l’autre côté de nos frontières Est, la menace d’une intervention militaire terrestre étrangère est de plus en plus envisagée au cas où le scénario mis en œuvre serait contrarié et la quantité d’armes légères et lourdes en circulation dépasserait l’imagination. Dans nos confins Sud, les terroristes d’Al Qaïda au Maghreb islamique tentent par tous les moyens d’exploiter en leur profit la situation de chaos qui règne en Libye et l’état d’abandon dans lequel se trouve la moitié de la bande du Sahel afin de se redéployer en multipliant leur degré de nuisance, particulièrement après l’annonce de la mort de Ben Laden. C’est en de pareils moments que nous pouvons constater l’immense vide laissé par Ammi Slimane avant de réaliser combien l’Algérie a besoin d’hommes de sa trempe : des hommes de principes et sans concessions.

Au même titre que Mohamed Boudiaf, Slimane Amirat a vécu l’amour de la patrie dans un dévouement exclusif et à l’instar du défunt président, c’est l’Histoire avec un grand H qui s’est chargée de le mettre au-devant de la scène afin que les Algériens puissent s’imprégner des valeurs intrinsèques véhiculées par une génération exceptionnelle qui a donné des hommes exceptionnels. Modeste, humble, tolérant et dévoué ; tous les qualificatifs que l’on pourrait imaginer ne suffiront pas à cerner une personnalité forgée par le combat libérateur et les idéaux de justice. Malgré les incompréhensions et les malentendus qu’il a vécus et subis dans sa chair, silencieusement et sans jamais chercher à rendre coup pour coup comme l’auraient fait d’autres, il a su avec une facilité déconcertante s’élever au-dessus des réflexes rancuniers et égoïstes. A l’image de Mohand Oulhadj, un autre patriote qui s’est retrouvé en porte-à-faux avec ses anciens compagnons d’armes, mais qui a eu le courage d’étouffer toutes les rancœurs en prenant cause et fait avec ses adversaires politiques parce que l’Algérie était gravement menacée dans son intégrité territoriale, Slimane Amirat s’est hautement distingué lors de l’ouverture démocratique débridée des années 1990 et 1991 et qui n’a pas tardé à se transformer en une anarchie totale mettant en péril l’avenir de l’Algérie.

Dans un contexte fébrile qui laissait déjà pointer à l’horizon les prémices d’une crise sans précédent, le chef charismatique du MDRA, la formation politique nouvellement agréée et à travers laquelle il comptait contribuer à l’édification démocratique du pays, a refusé de se laisser entraîner dans le jeu stérile des alliances et des contre-alliances, préférant adopter une attitude sereine fondée sur le même principe défendu par son compagnon Mohamed Boudiaf : l’Algérie avant tout. « Si on me demanderait de choisir entre l’Algérie et la démocratie, j’opterais sans hésiter pour le choix de l’Algérie », avait-il répondu lors d’une émission politique. Cette phrase est restée gravée dans la mémoire des Algériens qui auraient vivement souhaité aujourd’hui qu’elle devienne une règle immuable et partagée par l’ensemble des acteurs politiques. Si Amirat était parmi nous, quoiqu’il le soit de par l’héritage symbolique qu’il nous a légué, il n’aurait jamais toléré que l’on s’attarde longuement sur son passé révolutionnaire, ses faits d’armes et les multiples vexations qu’il avait subies durant une décennie entière. Ce n’est pas son genre et ce n’est compatible ni avec ses convictions profondes ni avec la discipline qu’il s’est imposée tout au long d’une vie dévouée à l’Algérie et rien qu’à l’Algérie. Il n’a fait que son devoir, disait-il chaque fois que l’on essayait de lui tirer un témoignage ou une déclaration à propos d’un événement historique auquel il avait pris part.

Nous avons toujours su qu’il n’aimait pas se mettre en vedette et qu’il abhorrait particulièrement de se présenter dans l’habit du héros et de l’intrépide invincible sans qui les choses n’auraient aucun sens. Et nous demeurons convaincus aujourd’hui et demain que ce n’est certainement pas un simple hasard ou une pure coïncidence qu’il nous a quittés en lisant la Fatiha à la mémoire de son frère d’armes, le martyr si Tayeb El Watani ! Slimane Amirat, une vie militante et un destin exceptionnel d’un homme qui avait vécu droit comme les idées qu’il portait, et tiré sa révérence dignement et sans faire de bruit comme seuls les grands hommes savent le faire !

Slimane Amirat dont le destin fut irréversiblement lié à celui de Mohamed Boudiaf est devenu un mythe et une légende aux yeux de nombreux Algériens qui voyaient en lui le modèle parfait du citoyen et du patriote sage et sincère qui vivait comme il pensait. C’est pourquoi entend-on dire que le sort lui a réservé une « sortie » fabuleuse, celle des hommes destinés à « mourir vertical ». Aujourd’hui encore et dans les années à venir, les Algériens se souviendront de cet homme affable et courtois qui se donnait sans calcul dans le but de modérer les ardeurs des uns et des autres dans un climat chauffé à l’extrême par les multiples excès et les graves dérapages qui ont dominé la scène politique algérienne au début des années 1990.

Dans quelques semaines, nous allons commémorer le dix-neuvième anniversaire de sa mort dans un contexte régional porteur d’incertitudes et de sérieuses menaces qui guettent la stabilité de l’Algérie. L’occasion est propice et tout à fait indiqué pour que l’ensemble de la classe politique médite longuement les paroles d’un homme, en se recueillant à sa mémoire et en démontrant par les actes et dans les faits que Slimane Amirat, le géant au cœur tendre et à l’âme sensible, n’a pas vécu et lutté pour rien. Faire revivre son souvenir à travers deux ou trois conférences où des invités se bousculent pour prendre la parole ne servira ni l’événement ni l’Algérie, s’il n’y a pas une volonté de pérenniser les principes de l’homme dans le cadre d’une action politique où chacun s’engagera et prêtera le serment de mettre l’Algérie et la paix de l’Algérie au-dessus de toutes les contingences et des divergences quelles qu’elles soient. Ce n’est qu’à ce prix et seulement à ce prix que la fidélité aura enfin un sens.

 

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C