Si la ville d’Elkader m’était contée

Par Abdelkrim Méziani
Publié le 01 juin 2012
Lorsqu’en 1846 des propriétaires terriens aussi visés que John Thompson, Timothy Davis et Chester Sage décidèrent de donner le nom d’El Kader à leur attachant et verdoyant village situé le long des bords de Turkey-River, au nord-est de l’Iowa, savaient-ils au moins que leur prise de position éminemment politique allait avoir, 159 ans plus tard, une certaine résonance, des répercussions particulièrement favorables dans le cadre des relations historiques entre les peuples algérien et américain?
l’Emir Abdelkader
Elkader, Iowa
Opera House Elkader

Arraché à l’anonymat par l’érudition, le sens aigu de la justice et la perspicacité d’un Thimothy Davis ébloui et marqué à jamais par les exploits guerriers et anticolonialistes de l’Emir Abdelkader durant justement cette même année 1846, ce paisible village a concrètement vu le jour le 15 juillet 1936 lorsque Harry Broadman, Horace D.Bronson, Elisha Broadman et un certain Hastings choisirent de s’y établir. Attirés qu’ils furent par les commodités généreusement offertes par une région où le fleuve du Mississipi et son affluent le Missouri facilitent à merveille les transports fluviaux et l’écoulement d’une production agricole et animale particulièrement dominée par le maïs, l’avoine, le soja et les bovins, sans oublier les immenses richesses forestières rendues possibles par la position stratégique qu’occupe l’Etat de l’Iowa, depuis sa fondation et son adhésion à l’Union en 1846.

Pour Robert P. Griffith, directeur du journal Register, il n’y a pas l’ombre d’un doute, la célébration à El Kader du 159e anniversaire de la fondation de l’Etat de l’Iowa revêt un intérêt particulier : « De par l’occasion que nous offre cette célébration de recevoir nos amis algériens et de notre manière bien à nous de témoigner notre solidarité et notre entière disponibilité à un peuple qui a émerveillé nos ancêtres et forcé notre admiration ». En parlant de ses ancêtres émerveillés par la bravoure d’un guerrier déterminé à en découdre avec les forces du mal qui occupaient injustement son pays, Robert P.Griffith ne pouvait pas mieux dire. D’autant plus que l’idée chère à Timothy Davis avait germé à un moment où l’Emir Abdelkader combattait encore les armes à la main, c'est-à-dire en 1846, donc bien avant sa reddition, la mort dans l’âme, au duc d’Aumale le 23 décembre 1847.

 

A l’écoute de la ville d’Amboise

De l’avis même de nombreux Elkadérois que j’ai eu l’immense plaisir de connaître ici, au cœur même des Etats-Unis, le choix de John Thompson, Timothy Davis et Chester Sage était des plus justifiés, tant il s’inscrivait dans une logique patriotique caractérisée, il est vrai, par un puissant sentiment anticolonialiste.

Quels que soient l’origine et le caractère du peuplement des treize colonies britanniques d’Amérique, celles-ci, de l’avis même d’un interlocuteur rencontré sur la merveilleuse pelouse d’Elkader Golf and Country Club, étaient astreintes à un rôle d’appendice de l’économie métropolitaine : « Mon ancêtre, petit fermier, était contraint d’acheter plus cher un produit anglais qu’il serait possible d’acquérir ailleurs à de meilleures conditions ou de fabriquer sur place. Son frère, planteur du sud, était obligé de céder sa récolte par l’intermédiaire des négociants de Londres ou de Glasgow ».

A la base d’une exploitation éhontée et favorisée le plus souvent par les colonisateurs, ce genre de pratiques impose au producteur d’assumer tous les risques de la récolte, du transport, de la mévente. Pour Jacques Arnault (in : La démocratie à Washington), le négociant anglais, maître du marché, perçoit les profits sur la vente de la récolte du planteur et sur la vente au planteur, en retour, des produits anglais dont il a besoin.

Comme en Algérie, le but affirmé de la colonisation est dès lors l’établissement de circuits fermés. Ce qui fait dire à la même source, la colonie doit vendre exclusivement ses produits à la métropole et lui acheter exclusivement les produits dont elle a besoin : « Il lui est interdit de fabriquer sur place les produits que la métropole peut lui fournir, tout commerce éventuel de la colonie avec l’étranger, tant à l’importation qu’à l’exportation, doit transiter par un port métropolitain, la métropole détermine les prix, les droits et la politique monétaire ».

Au fur et à mesure que les certitudes gagnaient du terrain et que le choix fait par les citoyens d’Elkader s’avérait chaque jour davantage justifié, la population de cette localité de l’Iowa allait être à l’écoute de la ville d’Amboise, en France, dès le 8 novembre 1848, date à laquelle le chef de la résistance algérienne avait été transféré par l’armée d’occupation.

Pour la famille de mon confrère Robert P. Griffith, dont le père et la mère comptent parmi les doyens d’Elkader, l’intérêt pour l’Emir allait en grandissant et c’était avec un très grand soulagement que la communauté de l’époque apprenait qu’il occupait ses loisirs à lire, à écrire, à méditer et, surtout, à composer plusieurs ouvrages.

L’hommage d’une ville

La population elkadéroise, qui demeurait foncièrement hostile à l’occupation colonialiste française, fut cependant sensible, en 1853, à l’initiative prise par la municipalité d’Amboise d’élever un mausolée au cimetière musulman, en signe de reconnaissance au rôle joué par le fils de Mohieddine dans le rapprochement des peuples algérien et français.

Pour sa mémoire, le monument subsiste toujours, il était surmonté à l’origine d’un croissant doré. L’emblème fut enlevé par les Allemands en 1871 au cours de l’occupation de la ville. Selon René Godefroy, (in Courrier d’Amboise de juin 1973), vingt-cinq Arabes ont été inhumés au château, au nombre desquels Embarka, une des femmes de l’Emir Abdelkader, un de ses fils Ahmed et sa fille Fredja.

Du reste, l’animatrice du musée de la ville d’Elkader vous propose avec un immense plaisir, un extrait de la lettre adressée par l’Emir au maire d’Amboise : « Louange à Dieu seul. A Son Excellence notre ami éminent, M. Trouvé, juge au pays d’Amboise ainsi qu’à tous les habitants d’Amboise grands et petits, hommes et femmes, que le salut soit sur vous. Nous nous informons de vous avec assiduité et nous ne pouvons oublier votre hospitalité et votre générosité, ni votre pays où nous n’avons trouvé que du bien et nous espérons que vous ne nous oubliez pas non plus. Nous avons appris que vous bâtissiez des tombeaux à ceux de nos enfants morts chez vous. Que Dieu vous récompense à notre place ».


De nouvelles certitudes

Pour les nombreux citoyens de la ville d’Elkader, il convient de rendre un hommage particulier à Benouamer Zergaoui qui est un peu à l’origine des premiers contacts entre l’Algérie et leur pays. Contacts entamés dès la mi-juin 1983 grâce à ce jeune Mascaréen, en poste à l’ambassade des Etats-Unis à Alger, qui eut le privilège de découvrir cette ville de l’Iowa et de faire le lien entre celle-ci et le héros algérien.

La visite qu’il entreprend ne manquera pas de jeter les bases fécondes de relations privilégiées, concrétisées, dès janvier 1984, par une invitation officielle adressée par les autorités communales de Mascara au maire de la ville d’Elkader, sa femme ainsi qu’à huit représentants de cette localité.

Pour Ed Olson : «Programme manager» que j’ai rencontré à l’Opéra House d’Elkader, la nécessité de savoir toujours plus sur la vie de l’Emir et son itinéraire militant s’est toujours imposée à ses concitoyens. Maire de 1980 à 1988, c’est durant son mandat qu’une impulsion importante a été donnée à la recherche historique et au rapprochement entre les peuples algérien et américain. C’est un moment historique d’une importance capitale, commença-t-il par me confier au moment où nous passions en revue, tous les deux, les acquis de l’Opéra House où l’Emir est richement représenté : « Il fallait que la ville sache d’où elle puisait son nom. Cette quête a permis à chaque citoyen de mieux situer l’identité de sa ville. Un rêve d’enfant que je voulais réaliser en allant carrément sur les traces de celui qui est, en quelque sorte, notre père spirituel».

C’est donc en janvier 1984 que la délégation d’Elkader a pris le chemin de Mascara, non sans avoir stoïquement affronté, au moment du départ, des conditions atmosphériques particulièrement glaciales. Conditions vite éclipsées par la chaleur de l’accueil et un pays magnifique que les Elkadérois allaient découvrir à l’unisson. Relatant pour mon plaisir les grandes étapes d’un voyage à tout le moins initiatique, les Griffith ainsi que plusieurs composantes de la délégation américaine parlent même de l’accomplissement d’un devoir sacré.

 

Un magnifique tapis rostémide

«Tout en reconstituant pas à pas l’itinéraire de l’Emir, renchérit Ed Olson, nous avions l’impression qu’il était parmi nous, tant nous sentions sa présence. A chaque fois qu’une étape matérialisait nos aspirations et que les traces se quantifiaient, des frissons parcouraient nos corps. Et le judicieux choix fait par nos ancêtres trouvait alors sa raison d’être, sa pleine justification. Si c’était à refaire, nous choisirons tous le même nom qui nous singularisera et donnera une dimension efficiente à notre localité ».

En mai 1984, c’est au tour des représentants de la ville de Mascara de partir à la découverte d’une cité au cadre paradisiaque. Accompagnée par S.E, l’ambassadeur d’Algérie à Washington, du petit-fils de l’Emir Abdelkader et de Benouamer Zergaoui, la délégation algérienne aura tout le loisir de tisser des relations fructueuses avec ses hôtes américains.

Relevant avec bonheur un défi lancé par Idriss Jazaïri, des jeunes filles d’Elkader, appartenant à un mouvement scout local, réussissent à collecter la somme de 15.000 dollars US qui servit alors à l’achat d’un équipement météorologique, de projecteurs de diapositives et de pompes hydrauliques offerts, peu de temps après, sous formes de dons, aux villes de Tiaret et de Mascara. Un magnifique tapis tissé dans l’ancienne capitale rostémide et exposé au musée d’Elkader immortalisera à jamais cette louable manifestation de la solidarité humaine. J’avoue que j’ai été particulièrement séduit par une ville où la dimension humaine et la simplicité n’ont rien à voir avec l’arrogance et le cynisme à l’honneur dans les films américains.

Hébergé, trois jours durant, par les Griffith, j’ai eu toute latitude d’apprécier à sa juste valeur une hospitalité qui n’est pas sans rappeler celle de mon propre pays.

Un séjour merveilleux donc, des enseignements féconds et de nouvelles certitudes d’autant que tout semble rapprocher nos peuples respectifs, y compris la célébration des fêtes d’indépendance, comme peut en témoigner une des photos prise le 4 juillet à 22 heures, fête de l’indépendance des Etats-Unis qui coïncide, par la grâce du décalage horaire
(7 heures), avec la journée du 5 juillet à 5 heures, date à laquelle notre pays célèbre la fête de la réappropriation de sa souveraineté nationale.

A.M.
Journaliste, écrivain.