Poseuse de bombes
Djamila Boupacha, l’une des icônes féminines de la Révolution de Novembre

Par Alyssa Moncef
Publié le 01 juin 2012
Djamila Boupacha
Djamila Boupacha esquissant un léger sourire
Djamila Boupacha (Picaso 8 dec 1961)

La participation de la femme algérienne à la Révolution du 1er novembre 1954 a été prépondérante. Que ce soit dans les montagnes, les villages, les hameaux ou les grandes villes, elle n’a ménagé ni efforts, ni engagement, s’impliquant sans retenue dans cette lutte acharnée contre le colonialisme. Le rôle de ces combattantes a été immortalisé, entre autre, par le chef d’œuvre de l’Italien Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger qui retrace le parcours d’héroïnes, à l’image de Djamila Bouhired, de Zohra Drif ou de Hassiba Ben Bouali, qui mourut en martyre en compagnie de Ali la Pointe et de P’tit Omar.

Djamila Boupacha, l’une de ces pasionarias, a connu la prison, la torture mais elle a échappé à la condamnation à mort, à la suite d’un mouvement de solidarité qui s’est créé autour de son affaire. Son histoire mérite d’être connue.

Fille d’Abdelaziz Ben Mohamed et d'Amarouche Zoubida bent Mohamed, Djamila a vu le jour à Bologhine (ex Saint-Eugène), le 9 février 1938. Fille de militant, elle rejoint les rangs du FLN sous le nom de guerre de Khalida. Avec d’autres jeunes Algériennes éprises de liberté, elle intègre le réseau des poseuses de bombes, participant activement à la guérilla urbaine qui était menée au cœur de la capitale par les moudjahidine du Front de libération nationale.

Le 10 février 1960, elle est arrêtée pour avoir déposé, en février 1959, une bombe – qui sera désamorcée –  à la Brasserie des Facultés, à Alger. Capturée, en compagnie de son père, de son frère, de sa sœur Nafissa et de son beau-frère Ahmed Abdellih, elle sera, au cours de plus d’un mois de détention, torturée et violée avec une bouteille. La célèbre avocate Gisèle Halimi est alors sollicitée pour sa défense, mais cette dernière est arrêtée dès son arrivée à Alger puis expulsée. Bien des années plus tard, elle confiera lors d’une interview accordée au journal L’Humanité : «J’avais pu rencontrer Djamila à la prison de Barberousse, voir sur son corps les traces de torture, les seins brûlés par les cigarettes, les côtes brisées par les coups. J’ai décidé d’être son avocate. J’ai alors fait appel à Simone de Beauvoir. Ce fut bref et sans détour.»

Dès lors, l’affaire Djamila Boupacha prend une ampleur médiatique internationale. Le «Comité pour Djamila Boupacha» est créé par l’écrivaine Simone de Beauvoir et est rallié par plusieurs intellectuels français, à l’image de Jean-Paul Sartre, de Louis Aragon, d’Elsa Triolet, ou encore de Germaine Tillion.

Le 24 juin 1960, se tient une conférence de presse du Comité. Simone de Beauvoir présente les faits. Jeune Algérienne membre du FLN, qui «allait déposer une bombe mais ne l’a pas fait», Djamila Boupacha a été arrêtée, mise au secret, torturée et violée par les parachutistes français pendant cinq à six semaines. À la suite des pressions du comité de soutien qui s'est constitué pour sa défense et à l'entremise de Simone Veil, alors magistrate, elle est transférée en France métropolitaine pour y être jugée. Pour les faits de torture, Gisèle Halimi poursuit le ministre de la Défense, Pierre Mesmer ainsi que le général Charles Ailleret, qui commande alors l'armée française en Algérie, pour forfaiture.

Djamila Boupacha comparaît à Caen fin juin 1961. Au cours de son procès, elle identifie formellement ses tortionnaires mais elle est tout de même condamnée à mort. Elle est finalement amnistiée et libérée le 21 avril 1962, en application des accords d'Évian mettant fin à la guerre d’Algérie. Alors qu’elle se trouvait en prison, le grand peintre Pablo Picasso réalise le portrait de Djamila Boupacha, afin de la sauver de la guillotine. La lithographie, confectionnée la veille du cessez-le-feu est aussi une dénonciation des souffrances endurées par les femmes algériennes, soumises aux pires gémonies coloniales. Elle est réalisée au fusain et paraît à la une des «Lettres françaises» du 8 février 1962 et en couverture du plaidoyer de Simone de Beauvoir et de Gisèle Halimi, publié en 1962 chez Gallimard et réédité en 2000.Aujourd’hui, cette œuvre de Picasso se trouve cotée aux enchères publiques à hauteur de 400 millions de dollars.

Quant au musicien Luigi Nono, il rend hommage à la jeune militante en lui consacrant une pièce de ses Canti di Vita et d'amore. La monodie a capella de dix minutes est régulièrement jouée depuis, notamment au programme du pianiste virtuose Maurizio Pollini qui fut l’ami du compositeur. Après Venise, Londres et Bruxelles, ce fut le cas, en octobre 2010 à la Salle Pleyel à Paris, à la faveur du cycle «Pollini Perspectives», avec des pièces de Chopin et de Luigi Nono et la participation de la soprano canadienne Barbara Hannigan.
Le 20 mars dernier, la chaîne publique française France 3, a diffusé Pour Djamila. Ce long métrage réalisé par Caroline Huppert et interprété par Marina Hands et Hafsia Herzi raconte l’histoire de la moudjahida Djamila Boupacha et de son avocate Gisèle Halimi. Tourné en France et au Maroc, ce film a été diffusé en marge de la commémoration des accords d’Evian.


GUERRE DE LIBERATION

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