La symbolique de la Mubâya’a chez l’Emir Abdelkader: question de sémantique

Par Bariza Khiari
Publié le 02 juin 2012
La première allégeance faites à l’Emir Abdelkader par les tribus de l’ouest en 1832 dans la commune de Ghriss dans la wilaya de Mascara.
L’arbre de "Dardara", théâtre de la première allégeance, premier arbre classé au patrimoine national, âgé de plus de 200 ans.
Mosaïque symbolisant la Moubâya'a
Equipement complet en brocard d'or pour un cheval composé d'une couverture de selle arabe frangée et brodée d'or
Canon vénitien pris à Mascara le 7 décembre 1835 par la Duc d'Orléans
Paire de bottes datant de l'époque de l'Emir

Je ne suis pas une spécialiste de la Mubâya’a, thème précis de ce colloque, j’ai beaucoup appris en écoutant tous les intervenants sur ce sujet, notamment le fait qu’il existe différentes Mubâya’a. La plus élevée étant la grande allégeance faite à Dieu, différents versets du Coran venant à l’appui de cette démonstration. La Mubâya’a trouvant ses racines dans les textes religieux, d’autres types de « Mubâya’a » peuvent se décliner de la principale. Dans les déclinaisons, je reconnais personnellement une forme d’allégeance dans le soufisme entre le Maître et le cheminant-disciple. Je voudrais, préalablement à mon intervention sur l’Emir Abdelkader, faire un commentaire sur le terme Mubâya’a. Il s’agit d’un problème de sémantique, voire de traduction. Le terme Mubâya’a qui, à travers le titre du colloque, « La symbolique de la Mubâya’a chez l’Emir Abdelkader », renvoie à une notion davantage proche d’un pacte que d’une allégeance. Pourquoi ?

L’Emir avait une vraie vision de ce que pouvait être une nation, il savait qu’il ne pouvait construire une nation algérienne sans unifier les tribus et que le talisman de la victoire se trouvait dans la victoire. Il a donc proposé un projet politique dont la réussite dépendait largement du soutien et de l’unification des tribus. Ces dernières y ont adhéré. De part et d’autre, ils étaient les acteurs de leur propre vie, de leur propre avenir. C’est pourquoi, je préfère à allégeance qui est un terme passif, le mot pacte qui est actif et cela par considération pour les parties en présence.

 

L’Emir Abdelkader: un modèle positif

J’en viens maintenant à évoquer la grande figure de l’Emir Abdelkader en vous expliquant pourquoi la vie de ce héros positif m’a toujours questionnée. Au-delà d’une très modeste proximité spirituelle, je suis une femme politique et l’Emir Abdelkader, homme aux multiples talents, était aussi un homme politique, visionnaire dans sa conception d’un Etat, d’une part, et d’une probité intellectuelle rare, d’autre part. L’exigence éthique s’impose à chaque être humain. Elle est l’impérieuse responsabilité qui incombe avec un peu plus de gravité à l’homme politique qui est, comme le disait Levinas, « de prendre sur soi le destin d’autrui ». Pour l’Emir Abdelkader, cette fraternité, au sens le plus fort, est l’un des fondements du sentiment d’humanité.

La première allégeance faites à l’Emir Abdelkader par les tribus de l’ouest en 1832 dans la commune de Ghriss dans la wilaya de Mascara.

Le message de l’Emir d’une grande éthique est à revisiter dans un monde où prédominent le compassionnel et l’émotionnel sur un plateau télé au détriment du fond et des valeurs. Monde dominé par les médias où tout s’efface pour survaloriser et amplifier l’ego. Les hommes et les femmes politiques qui se réclament du message de l’Emir Abdelkader doivent briser le miroir et faire valoir dans leurs comportements, leurs paroles, leurs actes ce pourquoi ils exercent un magistère : l’intérêt général et la justice sociale. C’est en cela aussi que l’Emir Abdelkader reste un exemple et qu’il le restera pour les générations futures. Il est pour moi un modèle positif d’identification. Vous l’aurez compris, il est très important de trouver un référent de ce niveau dans sa propre culture.

L’Emir Abdelkader: le soufi

L’Emir Abdelkader a su être homme d’Etat et stratège, résistant et guerrier, humaniste et mystique, poète et administrateur financier et logisticien, négociateur et fin diplomate, et surtout précurseur des droits humains, concept préfigurant celui des « droits de l’Homme ». Il s’est distingué par une rare unité entre l’action et la pensée poursuivant aux frontières du possible la mise en œuvre de ses principes et valeurs. On ne peut comprendre la personnalité de cet homme qu’en se référant à l’enseignement reçu de Mohieddine son père, membre éminent de la Qadiria, qui représentait à cette époque la fibre active du soufisme.

Qu’est-ce que le soufisme? Il existe plusieurs définitions du soufisme.

Je vais vous donner la mienne – celle de mon vécu. Le soufisme est le cœur de l’Islam. C’est la voie de l’unité dont la réalité se trouve au fond des êtres. C’est une imprégnation dans la face ésotérique du Livre sacré, dans la poésie, la musique, voire la danse qu’il inspire grâce à une lecture ou une écoute activée. C’est cet art poussé à l’extrême qui permet d’aller chercher en nous-mêmes l’état primordial, l’état d’origine. Ce n’est pas seulement le dogme, c’est l’essence des choses qui amène à prendre conscience de son âme. C’est le sens de la spiritualité telle qu’elle est vécue par ceux qui cheminent sur la voie. Le soufisme, c’est se perdre en soi pour mieux se retrouver. Et si l’Emir Abdelkader se perdait en lui-même, c’était pour mieux trouver une unité dans l’action qui sera la sienne tout au long de sa vie. Les Soufis appelés les « fils de l’instant » sont paradoxalement aussi les « gens du souvenir » par ce qu’ils se remémorent dans le dikr toute la chaîne des prophètes dont chacun manifeste l’un des aspects de la sagesse divine. Ils sont à l’image du socle abrahamique dans le vrai sens latin du mot religion « ce qui relie ».

Le soufisme a fourni à l’Emir Abdelkader une source intarissable de lumière et d’inspiration en ce qu’il place l’homme en position centrale. L’Emir Abdelkader est ce fils de l’instant, ce fils du souvenir mais aussi ce fils d’aujourd’hui et surtout il est le fils de l’avenir donc fils de toujours. Ses écrits, son expérience sont des témoignages vivants de la fidélité et de la continuité de cette voie soufie mohammadienne. Cette voie où le temporel et le spirituel se fondent l’un dans l’autre. C’est dans l’œuvre d’Ibn Arabi, pourtant distant de plusieurs siècles, qu’il va puiser non pas son inspiration, mais un langage et un style pour témoigner de l’indicible. Poètes tous deux dans la pure tradition arabe, ils n’en seront pas moins capables d’une écriture analytique qui domine dans leurs œuvres respectives.

Parmi de nombreux écrits, l’Emir Abdelkader laisse à la postérité le Livre des Haltes (Kitab el Mawakif ), texte majeur qui nous rappelle la dimension intérieure et profonde de l’Islam qui, malheureusement, nous fait tant défaut aujourd’hui. L’Emir nous dit : « Il y a peu d’hommes religieux qui sont les détenteurs et des champions de la vérité ; quand on voit des personnes sans lumière s’imaginer que le principe de l’Islam est la dureté, rigueur et extravagance et barbarie, c’est le cas de répéter ces mots : la patience est une belle chose et c’est en Dieu qu’il faut se réfugier. » C’est la vision de l’unicité de l’existence qui inspirera l’Emir : pensée et action. C’est cela qui le conduit, loin de se refugier dans les délices de la conversation avec Dieu, à prendre part aux mouvements de son siècle.

L’arbre de

Cette pensée novatrice est le ferment de la prise de conscience par l’élite du monde arabe de son arabité et de son islamité comme creuset culturel et politique. Cette pensée inspirera, après lui, la Nahda, mouvement de l’éveil de « renaissance » de la nation arabe. Son influence dépassera le cadre du monde arabe. Le renouveau spirituel initié par René Guénon en Occident est issu de l’action bienfaitrice de l’Emir.


L’Emir Abdelkader: un message pour le monde

Les crises que le monde traverse sont autant économiques que spirituelles. Le besoin de spiritualité est inhérent à la nature humaine et la quête de sens doit aujourd’hui être prise au sérieux, et c’est à ce titre que le message de l’Emir Abdelkader est moderne et universel.

Tout en respectant l’originalité du message mohammadien, il fait appel au raisonnement éclairé, à l’interprétation rationnelle. Il nous rappelle que nous avons surtout dans nos textes scripturaires les outils de notre propre modernité. Outils qui, malheureusement, sont utilisés et détournés aujourd’hui par des obscurantistes. L’Emir Abdelkader nous rappelle que l’effort du raisonnement éclairé doit être maintenu. Considérer que les anciens ont tout apporté, et qu’il n’y aurait plus rien à ajouter est une insulte à la créativité et à l’esprit humain. Pour l’Emir Abdelkader, la porte de la connaissance n’est, en fait, jamais fermée. En cela, il y a une véritable filiation entre lui et Averroès sur la délicate question de la foi et de la raison. Pourtant, tous deux n’ont rien cédé ni à l’un (la foi) ni à l’autre (la raison). Ne dit-il pas : « Les prophètes ne sont pas venus controverser avec les philosophes, ni annuler les sciences de la médecine, de l’astronomie, de la géométrie. Ils sont venus pour honorer ces sciences pourvu que la croyance en l’unité de Dieu ne soit pas contredite. »


L’Emir Abdelkader : l’unité dans des identités multiples

On débat en France de l’identité nationale et vous savez tous que ce débat percute les musulmans de France de manière négative et violente.

Mosaïque symbolisant la Moubâya'a

Nous assistons à des débordements inqualifiables qui stigmatisent celui qui a des origines autres et particulièrement les musulmans. C’est l’absence de connaissance de l’autre qui est la cause de ces préjugés et comme le disait avec justesse Ibn Arabi : « Les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ignorent » et l’Emir Abdelkader rajoute : « C’est par la vérité qu’on apprend à connaître les hommes et non pas par les hommes qu’on apprend à connaître la vérité.»

A propos des origines, l’Emir disait : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme, interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez qui il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure.»

Ne demandez pas quelle est l’origine d’un homme… surtout ne le demandez pas mais pour lui, les origines c’était éminemment structurant. Effectivement, les origines sont importantes pour l’individu lui-même, pour le collectif, les origines n’ont aucune importance. Il avait déjà la réponse au débat d’aujourd’hui. Parce que les origines, ce n’est pas rien, c’est aussi important pour un Breton que pour un gamin issu de l’immigration qui vit dans une banlieue. Quand nous luttons, nous avons besoin de ce petit quelque chose qui s’appelle une origine. C’est un matériau indispensable pour s’inscrire dans une histoire collective ouverte aux réinterprétations. Plus largement, l’origine véhicule toute une histoire, une langue, une religion, bref des éléments de culture de la tradition qui nous porte.

J’ai le droit de dire, comme Raymond Aron, quand on l’interrogeait sur sa judéité : « Je suis un citoyen resté en fidélité avec la tradition qui m’a porté. » Ce qui vaut pour lui, vaut aussi pour moi. Il faudra bien admettre que les identités plurielles nous concernent tous. L’Emir, en faisant l’unité des tribus, ne s’est pas arrêté aux origines des membres des tribus, ils avaient un projet politique commun. Ils avaient le désir de construire tous ensemble une nation. L’Emir Abdelkader avait la même définition que Renan : « L’identité nationale c’est un plébiscite de chaque instant.»

L’Emir Abdelkader a toujours cherché l’équilibre entre ces identités multiples. Il a toujours cherché le point de jonction entre des impératifs d’apparence contradictoires : il est l’harmonie des contraires, comme le titre du beau livre d’Ahmed Bouyerdene. C’est ce qui le distingue. Ces multiples vies ont trouvé leur unité par et à travers la foi et l’impérieuse nécessité d’appliquer avec justice les préceptes qu’il avait appris. Son image de héros positif doit l’emporter sur d’autres représentations de l’Islam, notamment celle où « le choc des civilisations » est presque prophétisé. Guerre et paix, foi et raison, sciences et spiritualités, résistance et humanisme, nomade et sédentaire, calme et mouvement, feux de la foi et rigueur de la loi… il a rêvé de féconder l’Occident de spiritualité et d’apporter l’innovation technique en Orient. Ce siècle actuel parsemé de crises est peut-être le sien.

 

Equipement complet en brocard d'or pour un cheval composé d'une couverture de selle arabe frangée et brodée d'orCanon vénitien pris à Mascara le 7 décembre 1835 par la Duc d'OrléansPaire de bottes datant de l'époque de l'Emir


L’Emir Abdelkader et la notion de pouvoir

Le rapport au pouvoir a été largement évoqué pour ce qui concerne l’Emir Abdelkader. Il a été rappelé qu’il n’aimait pas le pouvoir pour le pouvoir. Je partage ce point de vue ; pour lui, le pouvoir c’était pour améliorer la condition humaine non pour le meilleur des mondes, mais juste pour un monde meilleur et le pouvoir pour imposer le respect de son islamité. L’Emir Abdelkader comme Ibn Arabi avaient un sens aigu du temps, ils connaissaient le temps de l’humain qui est particulièrement court au regard de la création. Ibn Arabi fait référence de façon subtile à cette temporalité dans les Futuhat : « Quand disparaît ce qui n’a jamais été et que subsiste ce qui n’a jamais cessé d’être. »

Le premier terme : «Quand disparaît ce qui n’a jamais été » : c’est la prise de conscience que la recherche du pouvoir pour le pouvoir n’est qu’une manifestation détestable de l’ego et que la puissance n’est jamais qu’une illusion. En revanche, le deuxième terme : « que subsiste ce qui n’a jamais cessé d’être » : c’est la conscience qu’il n’y a de réalité que la face de Dieu, celle qui perdure de toute éternité. Enfin, je ne veux pas terminer sans dire encore un mot du soufisme : Jalal Eddine Erroumi, grand mystique soufi, nous dit dans un très beau poème : « Le soufi n’est pas celui qui donne le pain, le soufi c’est celui qui donne la vie. » Si l’Emir Abdelkader ne peut nous donner la vie ; comme modèle il donne et donnera pour longtemps une direction voire du sens à notre vie. Enfin pour terminer sur le thème, je veux vous dire que j’accepte l’allégeance, voire la soumission totale au sens profond du message de l’Emir Abdelkader : l’amour, l’amour comme errance absolue.


Par Bariza Khiari
Sénatrice de Paris XVI, vice-présidente du groupe d’amitié France-Algérie

 

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