L’intellectuel, défenseur des humbles et patriote de conviction
Ahmed Inal, nom de guerre Djaâfar

Par Leïla Boukli
Publié le 05 mai 2012
L’intellectuel, martyr héros, yeux crevés, brûlé vif, par les hordes coloniales pour qu’il ne voie pas son Algérie indépendante.

Ahmed Inal est né un 24 février 1931 à Tlemcen, il est décédé le 20 octobre 1956 à Ben Badis. Fils de Mohamed et de Boukli-Hacène Melahcène dite Chérifa et/ou Chicha. Son père Mohamed eut dix enfants: 7 garçons et 3 filles.

Les filles:

  • Saliha née en 1924, épouse Bouchama (réside à Blida),
  • Aïcha dite Zoubida née en 1926, épouse Boudghène Stambouli,
  • Fétima née en 1933, épouse Bouabdallah.

Les garçons:

  • Mohamed dit Hadani, né en 1928, décédé en 1942,
  • Ahmed né en 1931, décédé en 1956 à Ben Badis- nom de guerre Si Djaâfer,
  • Rachid né en 1935 - nom de guerre Si Younès,
  • Mustapha né en 1937 - nom de guerre Si Samir puis Si Djaâfer,
  • Abdelhalim né en 1939, décédé en 1998 à Alger,
  • Fethi né en 1941, décédé en 1942,
  • Mohamed né en 1943 décédé en 1943.

Mohamed le père est très pieux, lettré, ouvert et de tendance UDMA (Ferhat Abbès).

Après avoir entamé sans suite des études de médecine (le code l’indigénat obligeait à la naturalisation), il s’initie aux études de distillerie de vin, qu’il arrête à cause du poste qu’il allait occuper (h’ram). Après un bref passage à la clinique du docteur Dubois, sise à la route de la gare et une expérience d’une année dans le commerce des dattes, il repasse avec succès un concours et est recruté comme agent technique de la santé à Sebdou 1920-1933 puis à Ouled El Mimoun 1933-1943 comme auxiliaire médical avec le médecin de colonisation le Dr Soulier. Il s’occupe de sa tâche avec une telle ardeur et abnégation qu’il obtient des récompenses (trois en tout) comme celle du bey de Tunis. Lors de l’épidémie du typhus, il est contaminé et meurt le 30 novembre 1943. La mère reprend son activité de filature (kardach e’ssouf) et, avec l’aide de son frère Hadj H’mida, de sa sœur Fatima ainsi que son frère Si Djelloul Inal, doit subvenir aux besoins de sa nombreuse progéniture malgré un milieu social hostile. Les temps sont très durs, la guerre mondiale fait rage.

Ahmed Inal a alors 12 ans et il devient l’aîné. Il fait ses études primaires à Ouled El Mimoun (ex-Lamoricière) et il a comme directeur M. Pastorel. Il entame ensuite ses études secondaires au collège de Slane. Il décroche la première partie du bac en 1947, écrit et oral et la seconde partie en 1948 à Oran. Il fréquente assidûment la bibliothèque des Amis du livre attenante au cercle des Jeunes algériens de la rue Bel Abbès ; à la même période Cheikh Mahdad, lui aussi au collège, se présente aux législatives sous l’étiquette UDMA. Ahmed le soutient et lit régulièrement le journal Le Manifeste de Ferhat Abbas. Le bouillonnement politique qui suit la Seconde guerre et l’environnement national et international influencèrent les choix doctrinaux de Ahmed.

En 1947, M. Minne, agrégé de philosophie et ancien FFI, qui exerce au collègue, assure à Ahmed des cours de soutien de philosophie pour préparer son bac. L’endoctrinement politique qui conduira Ahmed à son choix commence à ce moment.

Après avoir obtenu son bac en 1948, il ne peut poursuivre immédiatement ses études supérieures faute de moyens et au regard de sa situation sociale. Il obtient un poste d’instituteur, le premier, à Aïn El Hout le 3 octobre 1949 puis à Sebdou en 1950 où il a des démêlés avec son entourage.

Ahmed quitte Tlemcen pour Paris en 1951. Il décroche un certificat propédeutique à Paris Sorbonne en 1952 et prépare deux travaux: Histoire moderne et contemporaine (Paris, 1953) et Histoire de la colonisation (Paris, 1955). En France, Ahmed a une activité inlassable dans le monde estudiantin. Il y prône partout la lutte armée comme solution au problème algérien. Il rentre à Tlemcen où il est promu maître auxiliaire en histoire au collège de Slane et ce à compter du 25 octobre 1955. A ce moment, le futur colonel Lotfi Deghine Benali, né le 7 mai 1934 et élève de la medersa de Tlemcen, passe à la clandestinité.

Tlemcen connaît début janvier 1956 des évènements inoubliables : le docteur Benzerdjeb est arrêté le 7 janvier 1956 puis exécuté le 17 janvier de la même année. Les obsèques doivent avoir lieu au cimetière de Sidi Senouci : c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Ses obsèques mettent en état d’alerte la ville de Tlemcen qui, pendant trois jours, tient tête au sous-préfet Bonhomme et à ses troupes les obligeant à un couvre-feu à partir de seize heures et à une riposte barbare. Ces évènements montrent la maturité des Tlemcéniens, le travail inlassable des responsables, une solidarité dans les épreuves terribles et une conscience politique incroyable. L’ombre de Ahmed Inal est partout. Son action pendant ces manifestations est de premier ordre, comme souligné par la note confidentielle des services de l’époque (retrouvée dans les archives et reproduite) ainsi que par les différents protagonistes. Ahmed Inal fut bel et bien un élément essentiel et moteur dans le déroulement de ces trois journées, en janvier 1956 à Tlemcen. N’ayant pu accéder à des archives classiques pour des raisons obscures, nous n’avons pas encore trouvé trace de cette motion remise par Ahmed Inal au sous-préfet Bonhomme.

On aurait aimé donner plus de détail sur son cursus et celui de ses élèves à cette époque …

Ahmed Inal fidèle à lui-même et à ses idéaux malgré le poste qu’il occupait depuis octobre 1955 agit à visage découvert face à l’ennemi et quoi que cela pût lui en coûter. Contrairement a ce qui a été dit et reproduit dans certains écrits, Ahmed Inal n’a quitté définitivement Tlemcen que fin avril 1956 et c’est ce qui est souligné dans la note confidentielle.

Ahmed quitte définitivement et officiellement son domicile familial pour rentrer dans la clandestinité le 4 avril 1956 en période de ramadhan. Sa première planque (pendant au moins 20 jours) est à la rue de Paris près de la mosquée de Lalla El Ghriba auprès de son cousin Mustapha Inal, puis avant de monter au maquis, il se planque près de l’hôtel de France sis à la rue de Fès. Cette cache, habitée par ses amis Bouayed, est mitoyenne avec le dépôt EGA (ancien dépôt Lebon, rue Dar Diaf occupé vers 1860 par l’école des frères et première école secondaire de Tlemcen). Juste à côté de cette cache, à l’arrière, existent un centre névralgique de l’armée et un centre de torture terrible : Subdivision.

Dès que le contact avec le Front est décidé, Ahmed Inal rejoint le maquis en mai 1956 et prend le nom de guerre de Si Djaâfer. Ce nom sera repris par son frère Mustapha après le décès de Ahmed au combat. En effet, les deux frères Rachid et Mustapha rejoignent leur aîné au maquis quelques mois après. A cause des représailles, le troisième frère Abdelhalim part se réfugier chez sa sœur à Blida. Mais, se sentant menacé, il quitte l’Algérie.
Entre janvier et avril 1956, Ahmed Inal continue ses réunions secrètes chez lui à la maison et avec « l’équipe » du moment dont nous cherchons à retrouver trace.

Quel est le médecin qui a donné un certificat médical à Ahmed début avril pour le présenter à l’administration du collège? Le Dr Tebbal, alors médecin de la famille, ou le Dr De Touris ? Qui habitait à la rue de Paris et qui avait déjà traité Ahmed après qu’il eut perdu l’ongle d’un orteil ; la police qui le surveillait comme son ombre savait qu’il était toujours en poste à Tlemcen. Ils ne perdirent sa trace que vers le 20 avril 1956 (journal L’Echo du soir du 29 au 30 avril 1956).

Au maquis, il fait des va-et-vient incessants à travers la frontière marocaine. Il joue très souvent le rôle de correspondant de guerre pour le journal El Moudjahid. Après un bref repos à Oujda et malgré les appels des siens de passage, le voilà de nouveau au front où il se sent fidèle à lui-même et dans son élément.

En octobre 1956, à la suite d’une information, une embuscade lui est tendue près de Moulay Slissen par les éléments des tirailleurs ainsi que par des blindés nomadisés de la 13e

Division d’infanterie dirigée par le capitaine Vincent, Ahmed a le grade de lieutenant ; il permet à ses amis de battre en retraite, notamment le commandant Ferradj qui l’accompagne et qui aurait été attendu dans les environs. Tout en tirant pour protéger ses amis, il continue de brûler les nombreux documents qu’il transporte. Blessé, il est fait prisonnier par les éléments de la compagnie et torturé sur place puis dans une ferme. En vain. Ahmed ne parle pas, bien qu’on lui ait crevé les yeux pour ne pas voir son Algérie indépendante.
Ayant craché au visage de son tortionnaire, le capitaine Vincent voulant montrer son courage ou sa lâcheté devant tout le monde, enferme Ahmed dans une caisse en bois puis y met le feu. Ahmed Inal est brûlé vif « pour servir d’exemple à tous ceux qui oseraient prendre les armes contre la France ». La déclaration de son décès est faite par Mernier Nemri. Il est enterré à Ben Badis (ex-Descartes).

L’onde de choc est terrible : Ahmed Inal, qui a milité depuis les années 50 pour la lutte armée, qui à l’étranger était un exemple de probité, de courage et de sacrifice pour l’idéal d’une Algérie indépendante sous la bannière du Front, n’est plus et de quelle façon… Sa mort ne restera pas vaine. L’informateur et sa compagnie avec à sa tête le sinistre capitaine Vincent sont éliminés quelque temps après par un autre Si Djaâfer… Nous aspirons grandement que les acteurs dans toute cette série d’évènements (enfance, études, compagnons d’armes et de militantisme) puissent mieux nous éclairer sur Ahmed Inal et nous corriger en cas d’erreur. Comme l’ont fait les frères Bennammar et Benhamed Hamza ou encore Bali dans son livre Le rescapé de la Ligne Morice.

La bravoure faite homme

Quand Sid Ahmed Inal débarque à Tlemcen en 1955 pour enseigner l’histoire au lycée de Slane, la situation politique était apparemment confuse à Tlemcen. En apparence seulement, car ceux qui avaient opté pour la libération musclée du pays étaient déjà au maquis au 30 octobre 1955 – tendance FLN. Ceux qui hésitaient à choisir entre les deux tendances ou gardaient seulement quelque lien avec les militants MTLD, furent arrêtés dans la foulée des arrestations massives de l’automne 1955. Parmi eux figuraient deux responsables FLN pour la région de Tlemcen : Boukli Hassène Djamel et Bahri Djelloul, respectivement adjoint politique et adjoint militaire du chef du secteur Tlemcen.

En quittant définitivement Paris pour Tlemcen, Inal s’est renseigné auprès de militants MTLD vivant à Paris sur les personnes susceptibles de plaider à prendre le maquis. Benaouda Chérif lui donne mon nom. Benaouda Chérif et son frère aîné Ghaouti – valeureux militant du PPA-MTLD – sont tous deux à un moment donné maires de Tlemcen.

Inal, professeur à Tlemcen, compte par hasard parmi ses élèves de classe, mon frère Mourad Benammar. Bien sûr, Inal se renseigne et émet le désir de nous rejoindre. Je le mets directement en liaison avec le secteur Benihdeil-Sebdou dirigé à l’époque par Mohamed Bouzidi et M’hamed Guermoucli.

J’ai rencontré Inal deux fois, une fois du côté de Ouled Moussa- Beni Senous, août-septembre 1956, une deuxième fois à la frontière marocaine durant l’année 1957. Cette fois, je lui ai proposé de rester au Maroc et de travailler comme journaliste pour El Moudjahid, il a refusé et m’a répondu : « J’ai des amis au maquis et je ne peux pas les abandonner. » A quoi, j’ai répondu: «Ce pays sera libéré par les meilleurs de ses enfants, mais ils n’assisteront pas à l’indépendance. » Nous avons ri et nous nous sommes quittés. Il a été capturé dans la région de Sidi Bel Abbés et torturé à mort.

 

 

Déjeuner avec le Dr Lemaire. Témoignage sur un héros

En mai 1958, j’ai connu un certain docteur Lemaire. Celui-ci faisait partie des rappelés du contingent. Le jour de son arrivée en Algérie, il a été transféré dans le secteur de Ben Badis où il a été chargé d’injecter des toni-cardiaques aux prisonniers djoundis afin qu’ils puissent les questionner avant de les achever. L’un d’eux était justement Sid Ahmed  Inal; lui répondant que c’était un de mes amis d’enfance, il m’a chargé d’une mission auprès de sa famille : leur dire que leur fils était un héros et qu’ils peuvent être fiers de lui.

Benhamed Hamza (DDR-Edmond XXX Hadley)

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C