En 17 ans de lutte, l’Emir a visité trois fois la Kabylie
La contribution de la région au combat libérateur

Par Salim Rebahi
Publié le 02 juin 2012
Scène de bataille entre les troupes de l’Emir Abdelkader et françaises
L’Emir Abdelkader en Kabylie (1838-1839)
Procession de cavaliers arabes

En dépit du fait que le djihad proclamé par l’Emir après sa Moubayaâ en 1832 concernait l’ensemble du territoire national, il n’en demeure pas moins que de nombreux écrits, qui se sont intéressés aux dix-sept ans de lutte menés par le fondateur de l’Etat algérien contre le colonialisme français, ont tendance à circonscrire son action dans une partie du territoire algérien, en l’occurrence celle de l’ouest du pays. Une telle limitation géographique à une œuvre djihadiste de cette envergure avait pour principal objectif, d’une part, de lui conférer un caractère régional qui réduirait le statut de l’Emir et, d’autre part, de remettre en cause l’idée de la nation algérienne, au nom de laquelle il avait proclamé la guerre sainte, mais aussi de l’Etat algérien qu’il s’est attelé à mettre en place dans les limites géographiques actuelles de l’Algérie. Cette vision réductrice rentre dans la pure stratégie coloniale ayant pour principe de base le slogan « diviser pour régner ». Un slogan qui a empreint la politique de la France en Algérie cent trente-deux ans durant.
C’est dans cette optique que s’inscrit l’occultation de la relation entre l’Emir Abdelkader et la Kabylie. Même ceux qui ont évoqué cette relation n’ont fait que la survoler, pour en faire un non-événement et la réduire à sa plus simple expression.

Et pourtant ! En stratège militaire avisé et éclairé, l’Emir Abdelkader savait pertinemment que « l’ensemble kabyle, s’il se disposait à entrer en guerre à ses côtés, lui aurait donné un accès aisé à la capitale de l’Est algérien, Constantine » (1).

Conscient du rôle que peut jouer la Kabylie dans son combat pour libérer l’Algérie du joug colonial, l’Emir, après sa tournée à Bou Saâda, effectuée après la signature du traité de la Tafna, concentra ses efforts sur cette région, dont l’apport dans le combat libérateur est indéniable.
Cependant, afin de rallier la Kabylie à son khalifat, l’Emir devait d’abord enlever un écueil qui risquait de remettre en cause toute organisation du djihad dans la région. Il s’agit de la tribu des Zouatna. Composée de Turcs et de Couloughlis, « cette tribu a été installée par les Turcs en Kabylie pour surveiller ses rudes montagnards et plus exactement sur l’oued Zitoune, d’où leur nom » (2). Ils firent acte d’allégeance au colonisateur français dès la prise d’Alger. Et quand Clauzel fut nommé gouverneur d’Algérie en 1835, il leur choisit un caïd en la personne de Biroum.

Mais avant d’évoquer le traitement que l’Emir réserva aux Zouatna, il faut signaler qu’après sa tournée à Bous Sâada, il se rendit à Hammam Kessana dans la région de Bouira. Durant son séjour dans cette région qui l’accueillit avec un faste digne de sa filiation, de son rang et de sa personne, l’Emir Abdelkader « désigna Si Ahmed Tayeb Ben Salem, le chef prestigieux des Béni Djaâd, comme son khalifa pour le représenter dans le Sébaou, l’oued Sahel et toute la Kabylie » (3).
Après cette investiture, l’Emir Abdelkader installa son camp à Bouira (4). Il s’assigna alors deux principaux objectifs : organiser la région, notamment pour contribuer à la lutte contre les Français, et mettre un terme à l’insolence des Zouatna qui refusaient de reconnaître l’autorité de l’Emir. Et comme le premier objectif ne pouvait être réalisé avec l’opposition des Zouatna, l’Emir dut en finir avec Biroum et sa tribu.
En janvier 1838, et après l’échec de toutes les négociations pour obtenir la soumission des Zouatna, l’Emir déclencha l’assaut avec six cents cavaliers, quatre mille fantassins et quatre canons. Un assaut qui s’acheva en quelques heures par la capitulation de la tribu et l’exécution de son chef Biroum.  Cet obstacle écarté, l’Emir pouvait entamer l’organisation de la Kabylie de manière à s’assurer et à canaliser son effort dans la lutte libératrice.

Mettant à profit une rencontre avec les notables et les chefs de la Kabylie, l’Emir leur présenta son khalifa Si Ahmed Tayeb Ben Salem, « dont il a épousé la fille Aïcha Chaguia pour sceller un peu plus l’alliance », et leur demanda de se mettre sous son commandement. Poursuivant son organisation, et en fin stratège très au fait des rivalités tribales, l’Emir désigna ses lieutenants (Hadj Mohamed Ben Zaamoum, agha des Flissa, Belkacem Oukaci, agha des Amraoua et des Issers, Hadj Omar Mahieddine, agha de Taourga et de Dellys) à Si Ahmed Ben Salem. Les tribus des Béni Djaâd et l’oued Sahel restaient sous le commandement du khalifa en personne. C’est ce que l’on sait de la première tournée de l’Emir en Kabylie.
La seconde visite de l’Emir Abdelkader dans la Kabylie eut lieu durant l’été 1838. L’Emir la voulait comme un parachèvement de l’organisation administrative de la Kabylie et une opportunité pour rallier les hésitants à la cause nationale. Il l’entama par Boghni où il installa cheikh Ahmed Ou Belkacem comme caïd de Guechtoula, non sans avoir auparavant mis en garde la population locale contre le danger du colonialisme qui avait des visées sur la région.
Chez les Maatka, et en dépit de son appel à l’union des rangs contre les Français colonialistes, il ne put rallier les notables de la région à sa cause et dut, bon gré mal gré, se rendre à l’évidence et poursuivre son chemin. Ce refus des Maatka a été interprété par certains historiens français, notamment le général Daumas, comme un affront. Il a été explicité comme étant la preuve de l’opposition entre les Arabes et les Kabyles. Une thèse que l’Histoire contredira.
Sa halte suivante fut Tizi Ouzou, où il ne passa qu’une nuit, pour se rendre à Dellys où il s’enquit des préparatifs de la région contre toute attaque des Français. Après Dellys, l’Emir eut un long périple qui le mena jusqu’à Sidi Naamane en passant par Timezrit et que Mohand Sghir Fredj, dans son ouvrage Histoire de Tizi Ouzou, résume comme suit : « Après Dellys, l’Emir se rendit à la zaouïa Sidi Amar Cherif près de Sidi Daoud, Haouch en’Nakhal dans les Issers, zaouïa de Boumerdès, Tizi n’Ait Aicha (Thénia) où on lui réserva un accueil grandiose, Timezrit, point culminant de la montagne de Flissa, Tigounatine, village de Hadj Mohamed Ben Zaâmoum, Tamdirt (ou Tamdikt) des Flissa, où campait Ben Salem, puis Sidi Naâmane, chez les Amraoua, qui clôtura la tournée.» Il est à noter que l’Emir, tout en confortant l’autorité de son khalifa et de ses lieutenants en se rendant dans ses localités, put rallier les populations à la cause du djihad contre les Français. Preuve en est les contributions qu’elles apportèrent à l’effort de guerre au terme de cette tournée.

Après la Grande Kabylie, l’Emir se rendit en Petite Kabylie. Accompagné des chefs des Amraoua et des Flissa, il commença par Tamda d’où il rallia Akbou avant de continuer vers Bejaia, recevant un accueil triomphal à tous ses points de passage ou de halte, preuve de sa popularité, de sa notoriété et de son autorité.
Cependant, il dut quitter Bejaïa en urgence. Ayant vu que l’Emir avait reçu un message du chef de la garnison française de la ville, certains, sûrement parmi les alliés du colon, en profitèrent pour faire croire aux gens que leur hôte de marque « jouait un double jeu » et conçurent de le tuer.  L’Emir quitta Bejaia par un autre itinéraire. Il passa par oued Sahel. Ce passage lui permit de nommer au poste d’agha du Djurdjura Si El Djoudi, chef des Ait Boudrar, venu lui offrir ses services, L’Emir paracheva à la faveur de cette nomination l’organisation de la Kabylie. Après une courte halte à Bouira, l’Emir retourna à Médéa. Ainsi, s’acheva sa deuxième visite en Kabylie.

La troisième et dernière visite de l’Emir en Kabylie intervint en 1846, une année avant que l’Emir ne dépose les armes. Elle eut lieu au moment où le khalifa de la Kabylie Si Ahmed Tayeb Ben Salem n’arrivait plus à arrêter le flux de ralliement des tribus des Issers au colonialiste français. Par cette tournée en Kabylie, l’Emir voulait apporter de l’assurance aux populations locales, leur dire qu’elles n’étaient pas abandonnées à leur sort et surtout les inciter à poursuivre le combat.  Malgré la bataille qu’il engagea avec les troupes coloniales, son encerclement à Cherrak-Tebboul chez les Flissa, où il perdit à deux reprises son cheval lors de l’engagement avec les tirailleurs de l’Afrique, et les réunions qu’il tint avec les tadjemaât (assemblées locales), il ne put avoir l’engagement de poursuivre le djihad que de certaines tribus, à savoir les Beni Yenni, les Irathen, les Ouacifs et les Sedka.  Ce fut le dernier contact direct de l’Emir avec la Kabylie.

Il est aisé donc de déduire l’importance qu’accordait l’Emir au rôle que pouvait jouer la Kabylie dans le djihad contre le colon français. En outre, cette région se trouvait dans le pays médian et était la voie de passage vers Constantine et l’Est du pays, qu’il tentait aussi de rallier à son combat, tout autant que l’Ouest, le Sahara et la Kabylie. L’Emir voulait ainsi inscrire sa lutte dans un contexte géographique, celui des frontières actuelles de l’Algérie. Il voulait donner à sa lutte contre le colonisateur une dimension nationale, en soulevant l’Algérie d’est en ouest et du nord au sud. Une stratégie qui servit de plateforme de base aux militants nationalistes qui décidèrent de passer à l’action un certain 1er Novembre 1954.

Salim Rebahi

Notes :1) Le temps d’une halte. Rencontre avec l’Emir Abdelkader de Abdelaziz Ferrah 2) Ibid.3) Histoire de Tizi Ouzou de Mohand Sghir Fredj4) Ibid.
GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C