La veuve du colonel Lotfi à propos de Mohamed Rouaï dit Tewfik
Un homme pétri de qualités humaines

Par Fatima Méchiche
Publié le 05 mai 2012
La nuit du 19 avril 1957 fut un véritable cauchemar. Lors du passage de la frontière au niveau du barrage d’Angued (entre Ahfir et Berkane), je fus blessée à la jambe et à la tête en sautant sur une mine.
Commandant El-Hadj Tewfik Rouaï, à sa droite Mme Lotfi, née Fatima Méchiche et le colonel Lotfi. Fidèle en amitié, Rouaï appliqua à la lettre le voeu de Lotfi, en prenant sous son aile protectrice sa famille après l'indépendance.
Commandant El-Hadj Tewfik Rouaï, à sa droite Mme Lotfi, née Fatima Méchiche et le colonel Lotfi, en Espagne. Probablement après la sortie du colonel Lotfi de prison, à la suite de son arrestation à bord d'un véhicule utilisé dans l'acheminement des armes et identifié par la police espagnole.
Mohamed Rouaï entouré de Chahida et de Lotfi, les enfants du défunt colonel Lotfi. Homme de parole et fidèle en amitié, il traita les enfants de son compagnon d'armes comme ses propres enfants.

Si Mohamed Rouaï dit Tewfik se trouvait aux aguets à la frontière afin de venir en aide à tous les moudjahidine blessés. A trois heures du matin, lors de notre rencontre avec Rouaï, je fus surprise par le regard franc de cet homme. J’ai lu dans les yeux de ce vaillant moudjahid de l’ALN, au moment où nos regards se croisèrent, de l’empathie et de la tristesse. La tristesse de voir des jeunes filles blessées, ensanglantées et les vêtements déchiquetées. Il se précipita chez les moudjahidine, pour revenir avec deux haïks (voiles) pour recouvrir nos corps. Je me souviens de notre voyage à Oujda, dans une belle voiture américaine qui nous conduisait à l’hôpital «L’hosto».

Commandant El-Hadj Tewfik Rouaï, à sa droite Mme Lotfi, née Fatima Méchiche et le colonel Lotfi. Fidèle en amitié, Rouaï appliqua à la lettre le voeu de Lotfi, en prenant sous son aile protectrice sa famille après l'indépendance.

A partir de ce jour, El Hadj Tewfik me prit sous son aile. Je me suis sentie protégée dans ce milieu si hostile. Il avait le sens du bon conseil (Erraï zine, suivant l’expression en usage à l’ouest du pays), vaillant et courageux, il était d’une grande honnêteté, d’une fidélité et d’une rigueur sans appel. Il avait des qualités qui faisaient de lui un homme pour les grandes missions. Il était d’une grande discrétion et d’une immense modestie. Le seul compagnon de lutte du colonel Lotfi, qui respecta son serment de protéger son épouse et ses enfants, Lotfi et Chahida, nés après la mort de son père, si Lotfi, tombé au champ d’honneur. Il joua le rôle de second père pour eux. Ces deux enfants, si vite orphelins, lui vouaient une telle affection qu’ils écoutaient ses conseils sur tout ce qu’ils entreprenaient. Il était pour eux «Tonton El Hadj adoré».

A sa mort, en mai 1977, à Genève (Suisse), Lotfi et Chahida se sont sentis orphelins une seconde fois. Pour moi, je venais de perdre un frère très proche. C’était comme si le monde venait de s’écrouler pour la seconde fois autour de moi. Sa disparition prématurée m’a fait sentir plus proche de sa veuve Saliha, même si nous étions liées par les liens sacrés du combat libérateur du pays, entant que moudjahidate. Ses enfants devenaient les miens, et les miens les siens. A ce jour, nous continuons à honorer la mémoire de ces deux grands hommes « idéalistes et visionnaires » (El Hadj Tewfik et si Lotfi). Nous sommes fières d’avoir poursuivi leur combat dans la douleur. Un combat que nous avions entrepris par amour à notre chère Algérie.

Mme Lotfi, née Fatima Méchiche.