DE L’ECOLE NATIONALE DES CADRES DE L’ALN « BEN M’HIDI » A LA DVCR
Zine Elabidine BENABDALLAH dit Mustapha

Par La Rédaction
Publié le 13 Jan 2016
On ne peut évoquer le Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales (MALG) sans mentionner le nom de son génial créateur, Si Abdelhafid Boussouf. Un homme doté d’une intelligence et d’une mémoire hors du commun, d’un esprit de synthèse qui lui permettait de prendre immédiatement la décision opportune en des temps où l’hésitation et l’erreur n’étaient pas permises. Avant bien la constitution du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et du MALG, il avait déjà jeté les jalons de cette immense structure constituée de services tels que ceux des Transmissions, de la Radio algérienne, de l’Armement, des Liaisons et des Renseignement généraux, outre la création de la fameuse Ecole des cadres Larbi Ben M’hidi en 1957. Tous ces services ont fait l’objet dès l’année 1956 d’efforts gigantesques et de promotion grâce à Si Mabrouk des personnalités remarquables que son instinct et son génie lui a fait découvrir et auxquelles il a confié les missions qu’elles ont généralement menées à bon port. On ne saura jamais quels auraient été le visage et le devenir de l’Algérie combattante sans Si Boussouf. Sa disparition prématurée a été une blessure pour l’ensemble de ceux qui l’ont connu ou travaillé sous ses ordres. De même qu’on ne peut parler de la Direction de la Vigilance et du Contre-Renseignement (DVCR) sans citer et mentionner le nom de Hadj Abderrahmane Berrouane dit Si Saphar, l’éminent Directeur de cet important service. Là aussi, on peut dire que Si Mabrouk a eu l’intuition géniale en lui attribuant la responsabilité de cette Direction. Nous avons eu l’occasion à diverses reprises de le connaître et de l’apprécier. Tous ses collaborateurs et ceux qui l’ont approché ont dès l’abord saisi l’honnêteté, la sincérité, la droiture, et ce qui ne gâte rien, la compétence de cet homme. Certes, il a connu dans la mise en place du service dont il a hérité de nombreuses difficultés en raison de l’énormité de la tâche, mais dans l’ensemble, au fil des années, on peut dire qu’il a obtenu des résultats très appréciables grâce au choix judicieux des cadres et du personnel, et des responsabilités confiées à ces derniers. Le livre qu’il a fait paraître cette année même, intitulé Aux origines du MALG, témoignage d’un compagnon de Boussouf et qui a connu un grand succès auprès de nombreux lecteurs, et notamment au récent Salon internationale du Livre d’Alger (SILA) aura été la consécration bénéfique de toute une vie. C’est à l’histoire de cette Ecole de cadres, de ces SRL et de la DVCR qu’a été consacré le présent témoignage
Abdelhafid Boussouf.
Hadj Abderrahmane Berrouane dit Si Saphar,
Séance d’entraînement au judo. Debout de gauche à droite : Mustapha Benabdallah, l’entraîneur Guettaf Mohamed dit Mounir, le regretté Cherrak Abdeljalil dit Fethi. Assis de g. à dr., le chef du Centre de formation militaire le regretté Arbaoui dit Mahmoud et le regretté Boukli Mustapha-Kamal dit Ghrib
Centre de l’Ecole des Cadres Ben M’hidi . De g. à dr. : X, Delleci, Ghrib, Morsli.
Centre d’instruction militaire de la Moulouya. Debout au dernier rang, au centre,on peut reconnaître Laala Mohamed dit Kaddour ; 2° rang de g à d  : an centre, Hamid Temmar… A d : Sahraoui Houari. Au premier rang de g.à dr. : Younès (Boudjakdji Tedjini), R’zine (Osmane), Boussouar, un djoundi, Alilou (Mehdi Mohamed)
Pendant une pause au Centre de formation militaire. On peut reconnaître : Debout de g à d, Miloud Salah, les regrettés Rahal Youb dit Tewfik, Morsli Mohamed dit Abdelaziz, Settouti Abderrahim dit Bouzid, Mehrez Hocine dit Wassini, 3 djounouds ; 2° rang accroupis de g. à dr. : Sebaa Belkacem dit Abdellatif, X…, un djoundi, Ait Idir Hamid dit Abderrahmane, Zerhouni Noureddine dit Yazid ; 3° rang assis de g à d : le regretté Remaoun Ahmed dit Zaghloul, Benabdallah Zine Elabidine dit Mustapha, deux djounouds, B
Groupe des 73 de l’Ecole des Cadres Larbi Ben M'hidi, au Centre d’Instruction Militaire de la Moulouya. Décembre 1957
Bouzid Abdelkader (Abulfath)

Introduction

« Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin »
(Goethe (1749-1832), Maximen und Reflexionen

Il serait hasardeux, voire présomptueux, d’entreprendre, après plus d’un demi-siècle, un exposé complet et objectif de faits vécus pendent la lutte de libération nationale. Les injures du temps, les défaillances naturelles de la mémoire, entraînent fatalement un récit partial, partiel et incomplet. Je n’ai alors pas donné d’importance à des faits survenus et vécus avec d’autres frères durant la Révolution, comparativement à d’autres où des milliers de patriotes ont donné leur vie pour que vive l’Algérie, et largement racontés par nos historiens, nos intellectuels et nos media. C’est pourquoi je n’ai pas pensé, comme tant d’autres de mes compagnons, que le récit de ce que j’ai personnellement vécu ait pu présenter quelque intérêt au point de faire l’objet qu’une quelconque écriture.
A l’époque, c’est-à-dire aux premières années de l’indépendance du pays, il n’était pas de bon temps d’évoquer des personnes, des individus, témoins ou acteurs, mais seulement des événements…
Certes, durant les premières années de l’indépendance, j’ai adressé une correspondance à l’excellent hebdomadaire Algérie Actualité, où je relatai brièvement un fait historique inconnu à l’époque, concernant la première (et dernière) Ecole de cadres de l’Algérie combattante, une des nombreuses créations de la Révolution du 1er Novembre 1954. Mais c’était une contribution sans prétention, suivie quelque temps après par une autre la complétant, laissant le soin aux historiens d’en faire une lecture plus objective et plus complète.
Certes deux témoignages complémentaires ont paru en 1988 sur Algérie-Actualité(1) (2) puis repris sur le Supplément d’El Moudjahid consacré au 1er Novembre 1954(3). Le présent témoignage tente de combler cette lacune, même de façon incomplète, compte tenu des vicissitudes du temps.
Puis quelques années après, on a parlé d’écriture de l’histoire. Que chacun raconte à sa façon ce qu’il a vécu personnellement. Et c’est ainsi que des langues, ou plutôt des plumes, se délièrent… et qu’ainsi, nous avons eu une profusion bénéfique de récits autobiographiques, souvent très précieux, même si on ne peut les considérer comme étant des productions historiques.
Aujourd’hui, c’est sur insistance de frères de combat qui m’ont côtoyé durant ces années de lutte, et dont certains ont eu le courage, l’énergie et la volonté nécessaires de rapporter par écrit leurs souvenirs de guerre, que je tente de faire appel à ma mémoire et de donner un aperçu de mes vécus à cette époque. Laissant le soin aux autres témoins encore vivants, de procéder aux rectifications des erreurs ou omissions éventuelles qui pourraient immanquablement émaner de cette modeste contribution.
Une autre raison me pousse à cette écriture, comme elle a été aussi une des motivations des autres récits rapportés par d’autres témoins, c’est l’existence persistante et tenace de préjugés sur le MALG, présenté jusqu’à présent comme le mal personnifié ! Tenter de briser ces préjugés, dus en partie à l’ignorance des faits, par un exposé sincère des faits vécus, constituerait pour les « malgaches » encore vivants, une gageure et un défi qu’ils se font un devoir de relever.

Préambule

A El Jadida où je résidais avec mes parents et où j’étais en classe de philosophie au Collège, où tous les professeurs étaient des français, sauf deux professeurs d’arabe, l’un algérien et l’autre marocain, des cellules FLN se constituèrent peu à peu durant l’année1956, composées principalement  d’élèves, de lycéens, de fonctionnaires, de commerçants et de membres de professions libérales.
Nous étions tenus à l’issue de chaque réunion de cellule de faire un rapport faisant état des activités hebdomadaires des militants et à remettre immédiatement au responsable direct. A ces réunions, ce ne sont pas seulement des rapports d’activité de la semaine écoulée, mais aussi des séance de cours de militantisme données par les responsables locaux ou régionaux venus spécialement d’autres villes comme Casablanca ou  Rabat. On faisait parfois l’étude et le commentaire du journal El Moudjahid. On étudiait également les cas de certains algériens, souvent réfugiés d’Algériens, particulièrement dans le dénuement, et qu’il fallait soutenir matériellement et moralement.Entre-temps, nous attendions à tout moment un signe quelconque ayant trait à notre participation à la Révolution d’une façon ou d’une autre, mais ce signe ne venait pas encore. En ce qui nous concernait, l’ordre de grève ne nous était parvenu qu’au cours de l’année 1957. 

Le premier signe…

Vers la fin juillet 1957, alors que tous les jeunes avaient négligé ou abandonné leurs études pour se consacrer à diverses activités militantes sous l’égide du FLN, en attendant avec impatience l’appel pour rejoindre l’ALN et, alors que je me trouvais chez moi, on frappa à la porte et on me fit savoir que quelqu’un demandait à me voir personnellement. Je le fis entrer et il se présenta comme s’appelant Chérif Belkacem, étudiant en terminale dans un lycée de Casablanca où il était également « pion » c'est-à-dire surveillant des élèves en internat. Il me dit être chargé par le FLN de contacter les jeunes d’El Jadida et de la région de Casablanca en vue de leur enrôlement au sein du FLN/ALN et me demanda de réunir les volontaires de la ville.
Nous avons immédiatement sympathisé et l’ai invité à rester quelque temps parmi nous, le temps d’en informer et de le présenter à ceux que je connaissais comme volontaires pour rejoindre l’ALN. Il m’informa que la même opération s’effectuait à peu près dans toutes les villes du Maroc, et me communiqua à cet effet la date et l’heure à laquelle nous devions tous nous retrouver à Rabat devant le siège du FLN.
 Il passa deux jours chez mes parents où nous nous réunissions avec les étudiants pour préparer le départ pour Rabat. Inutile de décrire la joie que nous avions éprouvée à l’annonce de cette nouvelle que nous attendions depuis des mois, car nous avions l’impression de perdre un temps précieux, et le militantisme, les réunions, la vente des journaux du FLN, la perception des cotisations, ne nous suffisaient pas, car nous voulions tous aller au front faire notre devoir…
Tous les étudiants d'El Jadida étaient volontaires. Nous faisions partie du premier contingent, qui comprenait une dizaine d’éléments.

Direction : Oujda

Au jour J, c'est-à-dire vers la mi-août 1957, sans pouvoir me souvenir de la date exacte et sans prévenir personne ni nos parents respectifs, nous primes dans le plus grand secret le car pour Rabat. Au Centre d’accueil de Rabat, de nombreux cars y ont déversé des étudiants venus de toutes les régions du Maroc. Après un rapide mais strict contrôle des identités, ils furent reçus et dirigés par petits groupes chez des familles algériennes où ils furent invités à dîner et hébergés pour la nuit. Cependant deux ou trois de notre groupe venu d’El Jadidia furent poliment refusés car encore mineurs et invités à retourner chez eux. Cette décision les fera pleurer de déception, mais ils intégreront quand même l'ALN en 1961.
Le lendemain, à la première heure, plusieurs cars prirent la direction d’Oujda, tout le voyage fut égayé par des chants patriotiques et de plaisanteries reflétant la joie devant la nouvelle vie qui s’offrait à nous. Quelques arrêts notamment à Fès et Taza permirent à d’autres volontaires, prévenus au préalable, de nous rejoindre (parmi lesquels je me souviens des regrettés Tounsi Ali et Mokhtari Houari dit Abdelhafid). Arrivés à Oujda, nous retrouvions un autre groupe d’étudiants arrivés quelques jours auparavant, sans doute ceux qui résidaient dans cette ville.

Chapitre I

L’Ecole des Cadres de l’A.L.N. Larbi Ben M’hidi.

Témoignage d’un élève de l’Ecole

Rien semble-t-il n’a été écrit sur cette institution qu’a été l’Ecole des cadres de l’ALN Larbi Ben Mhidi. Ecole qui a donné des cadres de valeur à l’Algérie indépendante Nos concitoyens et même les historiens semblent en ignorer l’existence. Certes deux témoignages complémentaires ont paru en 1988 sur Algérie-Actualité(1) (2) puis repris sur le Supplément de El Moudjahid consacré au 1er Novembre 1954(3). Le présent témoignage tente de combler cette lacune, même de façon incomplète, compte tenu des vicissitudes du temps.
C’est grâce au génie et à la lucidité de Si Mabrouk (Abdelhafid Boussouf), qui était une véritable visionnaire, que cette institution est née en 1957. Après avoir conçu et mis en exploitation, dès 1955-1956, la panoplie des autres services aussi importants que redoutables pour l’ennemis, tels que le service des transmissions, du service d’écoute, de l’armement, de la Radiodiffusion algérienne ou Voix de l’Algérie Libre, il s’est employé à la formation de cadres de haut niveau destinés aussi bien aux maquis que pour l’Algérie indépendante. Certains d’entre eux formeront le noyau de ce que sera l’arme du renseignement et du contre-renseignement, qui sera si redoutée par l’ennemi qui, malgré tous ses efforts, n’arrivera pas à percer ses secrets, ainsi que l’attesteront des bulletins de renseignements retrouvés dans certaines préfectures et sous-préfectures après indépendance.
Nous n’avions jamais su à l’époque dans quelles conditions avait été créée cette Ecole. Nous le savons maintenant grâce aux révélations du frère Abderrahmane Berrouane dit Si Saphar, qui fut Directeur de la DVCR, du MALG, et qui, ayant rejoint les rangs de la Révolution une année avant nous, et était un des proches collaborateurs de Si Mabrouk, était évidemment au fait des tenants et aboutissements de cette institution. Il nous apprend en pages 71 et 72 de son intéressant et important livre « Aux origines du MALG », qu’au cours d’une des réunions habituelles avec le colonel Boussouf, Laroussi Khelifa alias Abelhafid émit l’idée de la création d’une école pour la formation des cadres pour l’Algérie de demain. Si Mabrouk, comme à son habitude, saisit cette idée au vol et la mit aussitôt à exécution. Cette école devait vraisemblablement être installée dans une grande ferme sise près de la Moulouya et appartenant à un Algérien entièrement acquis à notre Révolution. Finalement, cette ferme ne servira que pour la section militaire de l’Ecole. La section administrative de l’Ecole sera en réalité créée en plein centre d’Oujda dans une grande maison appartenant sauf erreur au même propriétaire de la ferme qui servira d’Ecole militaire.

Origine sociale des élèves

Nous étions en tout 73 (voir liste exhaustive et détaillée in Annuaire des Moudjahidine du MALG). La plupart d’entre nous étions issus généralement de fonctionnaires au sein de l’administration marocaine installés depuis longtemps au Maroc et dont les enfants y étaient nés. Ils étaient originaires de différentes régions d’Algérie.
Il y avait également des fils de commerçants, artisans ou fellahs propriétaires foncier, ou enfants de famille ayant dû quitter l’Algérie sous la menace ou de crainte d’exactions des services de sécurité ennemis. En ce qui concerne leurs tendances politiques, elles reflétaient celles de leurs parents qui étaient pour la plupart adhérents de l’Amicale des Algériens du Maroc qui réunissait en son sein tous les courants nationalistes de l’époque, depuis le PPA puis le MTLD, l’UDMA, l’Association des oulémas algériens jusqu’au parti communiste.
Certains ont vu leur sentiment nationaliste mieux se développer à partir de leur enrôlement volontaire au FLN/ALN, sentiment qui s’amplifiera évidemment au fur et à mesure de leur participation à la lutte de libération nationale. Ce n’était que des tendances et il était peu probable que ces jeunes aient été structurés personnellement dans les partis cités précédemment.
 Pratiquement plusieurs régions d’Algérie étaient représentées. Le régionalisme était une attitude qui nous était inconnue, du moins nous ne le ressentions pas, notre moyenne d’âge étant de vingt ans, à part quelques exceptions.

Premiers contacts avec l’Ecole

De la maison où nous étions logés depuis notre arrivée de Rabat, plusieurs cars nous transportèrent de nuit dans la grande maison mentionnée plus haut où nous nous installâmes dans les différentes chambres du rez-de-chaussée dont une partie servait de dortoirs et une autre de réfectoire. Le premier étage était réservé aux salles de cours et d’étude, ainsi qu’à une importante bibliothèque. Ce sera le siège de la fameuse et unique Ecole des cadres de l’ALN, dirigée par Laroussi Khalifa, ancien sous-préfet dans l’administration française, plus exactement à Versailles.
Dès notre arrivée à l’Ecole, on nous invita à nous débarrasser de nos vêtements, que nous avons échangés contre des uniformes kaki et des pataugas. Ensuite on a fait l’appel des futurs élèves, et à chacun on a attribué un nom de guerre, quelques-uns ayant pu eux-mêmes choisir le leur. On nous invita par la même occasion à oublier notre identité, nos familles respectives et notre passé. Ensuite on nous indiqua nos lits et les horaires des cours ainsi que la discipline spécifique à l’Ecole, notamment les horaires du réveil, du coucher, de l’extinction des feux, du service de garde de nuit, la désignation de l’homme du jour à tour de rôle, etc.
Un pécule équivalent à 20 dinars (deux milles francs à l’époque) par mois nous était octroyé pour nos besoins d’hygiène élémentaires (savonnettes, dentifrice, rasoirs et lames de rasoir, etc.). La seule personne habilitée à s’occuper de nos achats était Hadj Barigo, Mohamed Rouaï.

Activités en dehors des cours

Pour la nourriture, le même cuisinier qui s’en est occupé pendant toute la durée du stage était le fameux Ba-Ameur, bien connu et apprécié de tous. Il faut dire que l’alimentation, dûment préparée tout le long du stage, basée principalement sur les légumes secs, les pâtes et parfois le couscous, était généreusement additionnée de bromure destiné à calmer nos sens…
Nous avions également des activités sportives, notamment le judo et la culture physique.
Pour la question sanitaire, nous n’avons pas connu de cas graves, et un stagiaire qui avait commencé des études de médecine, s’occupera des premiers soins, notamment des injections en cas de nécessité ou de la prescription de médicaments. Il s’agissait du regretté Bouzid Bouzid dit Ramdane, qui tombera au champ d’honneur en zone 2 de la Wilaya V.
Le matin après la levée des couleurs et un rapide petit-déjeuner, c’est la participation aux cours selon un horaire rigoureux.
Le soir, après le souper, des apartés se formaient selon les affinités. On entendait parfois des éclats de rires, et il n’était pas étonnant de voir des groupes d’élèves autour des regrettés Chérif Belkacem (Djamal) ou de Osmane Sid ‘Ahmed (R’zine) qui avaient l’art de raconter de savoureuses histoires ! Mais cela ne durait pas longtemps en raison de l’extinction des feux réglementaire et de la mise en place du service de garde de nuit qui se faisait à la terrasse.
Pour le coucher, on m’avait assigné une petite chambre où je dormais avec deux frères, les regrettés Bouzid Bouzid dit Ramdane et Mahrez Hocine dit
Ouassini. Ramdane venait directement de France où il avait fait ses premières études de médecine. Il avait une faible connaissance de la langue arabe et de la religion. Et comme s’il avait eu une prémonition, il m’avait pris en sympathie et aux moments de pause, il me priait de lui apprendre par cœur quelques versets du Coran et comment faire la prière. En quelques mois, il a pu apprendre les trois « mou’awwidât » (c'est-à-dire les trois derniers versets du Coran) et Âyat al Koursî…
A la fin de la formation militaire, il fut affecté en zone 2 de la Wilaya V où il tombera au champ d’honneur.
Quant à Ouassini, il semblait malade, atteint de jaunisse, car il avait les yeux jaunâtres, mais refusait de se faire soigner, malgré ses problèmes gastriques. Au cours de nos discussions, nous avons appris mutuellement que nous étions originaires de la même région, Béni Snous, lieu de naissance de mon père et de mes aïeux depuis Sidi Djilali, fils de Sidi Yahia et de Lalla Sfia, femme très pieuse et d’une forte personnalité, descendante du calife Aboubakr. Ouassini, nous l’apprendrons bien plus tard, fut affecté en zone 5 de la Wilaya 5 où il tombera au champ d’honneur.
Durant toute cette période nous avons été soumis à une clandestinité rigoureuse, et aucun d’entre nous n’a mis les pieds dehors. Nous n’avons enregistré aucune désertion ou tentative de désertion ou même de dépression nerveuse malgré la sévérité du régime. Nos familles sont restées pendant plusieurs mois sans nouvelles de nous et nous sans nouvelles d’elles, car le courrier était interdit.

La direction de l’Ecole et le personnel enseignant. Organisation des cours

Le Directeur de l’Ecole, Laroussi Khelifa, était assisté d’un staff composé de d’enseignants choisis pour leur compétence et leur niveau d’études pour prodiguer des cours spécifiques. Ces enseignants étaient Abdelaziz Maoui, Noureddine Delleci, Belaïd Abdeslam et Moughlam. Les cours ont duré plus de quatre mois dans la clandestinité la plus totale et la discrétion la plus complète.
Les cours étaient dispensés entièrement en langue française. C’était normal, puisque la plupart des lycéens et étudiants avaient fréquenté les lycées et collèges français et donc leur formation en français était prédominante. Mais beaucoup d’entre eux avaient par nationalisme étudié la langue arabe, soit par cours particuliers, soit en fréquentant les écoles coraniques tôt le matin en parallèle avec les études en français des collèges et lycées.
Lors de l’inauguration des cours, le Directeur de l’Ecole Laroussi Khelifa nous fit un discours dans lequel il expliqua l’objet de cette Institution, destinée, avec un enseignement rigoureux et de haute facture, à former les fonctionnaires de l’Algérie indépendante, notamment dans le corps préfectoral et l’administration centrale. En attendant, une formation militaire à l’issue et conjointement au stage administratif, a pour objectif de former des commissaires politiques et contrôleurs qui seront répartis à l’issue du stage auprès des différents chefs de zones de la Wilaya V ou même d’autres wilayas éventuellement. Il nous invita à suivre les cours avec le plus grand sérieux, de prendre des notes, de consulter la bibliothèque en vue des conférences et interrogations qui seront organisées tous les quinze jours
Au cours de la pause du déjeuner, on nous distribua force cahiers et stylos pour prendre des notes et l’après-midi, le Directeur nous fit son premier cours sur les sciences politiques et l’histoire des institutions politiques et des systèmes politiques (État, souveraineté, constitution, modes de scrutin, parlement, exécutif, justice, droits fondamentaux, contrôle de constitutionnalité). Ses cours, qui se sont prolongés pendant toute la durée de la formation, étaient très austères, parfois difficiles à suivre, mais constituaient un savoir pour nous et nous en prenions le maximum de notes.
En classe de cours, j’avais pour compagnon à ma droite le frère et regretté Abdallah Khalef dit Merbah. C’est là que nous avons fait connaissance. Il m’a surpris par sa culture et son sens aigu de l’humour et de la répartie. C’est là qu’il m’a appris qu’il était le frère de Mustapha Khalef que j’avais ramené avec moi d’El Jadida où il était scolarisé en classe terminale comme interne.
Les autres cours étaient assurés comme nous l’avons précisé plus haut par trois autres élèves désignés à cet effet en raison de leur parcours universitaire.
Abdesselam Belaïd, dit Youghourta, nous a fait découvrir l’histoire du mouvement national algérien, avec ses divers courants, ses péripéties, ses divergences, depuis l’Etoile Nord-Africaine (ENA), le Parti du Peuple Algérien, le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), créés et dirigés par Messali Hadj, l’Association des Oulémas Musulmans Algériens, le Parti Communiste Algérien et l’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA) de Ferhat Abbas la crise berbère, etc., et ce jusqu’à la création du FLN et le déclenchement du 1er Novembre. C’était un enseignement très intéressant, très captivant, très suivi par les élèves.
Noureddine Delleci, dit Rachid, volontaire comme nous, fut désigné pour enseigner aux élèves l’économie politique.
Abdelaziz Maoui, dit Sadek, fut chargé d’enseigner le droit administratif et le droit de la fonction publique en particulier.
Mustapha Moughlam (Djaafar), enseigna l’histoire ancienne de l’Algérie, histoire qui ne nous était pas prodiguée par l’enseignement du colonisateur qui fut donc une sorte de révélation pour nous.
L’enseignement militaire théorique et en particulier celui de la guérilla était assuré par Abdallah dit Mahmoud, que nous retrouverons par la suite dans une ferme transformée en caserne pour l’enseignement militaire pratique.
Ce dernier participait également parfois aux exercices sportifs et particulier celui des arts martiaux comme le judo, avec l’assistance de Guettaf Mohamed dit Mounir, maître-judoka et instructeur d’éducation physique.
Les cours étaient systématiquement et entièrement enregistrés sur bandes magnétiques, y compris les conférences données toutes les quinzaines par les élèves, dont les sujets étaient choisis par tirage au sort. Les bandes magnétiques sur lesquelles les cours et les exposés étaient enregistrés ont dû être conservées parmi les archives de l’Etat-major, mais si elles existent encore, sont-elles encore exploitables, c’est-à-dire en bon état ? En tout cas, ces enregistrements étaient adressés chaque soir à l’Etat-major où Si Mabrouk et Si Boumediene les écoutaient et suivaient par leur intermédiaire le déroulement du stage.
Ces derniers ainsi que d’autres officiers de la Wilaya venaient de temps à autre nous rendre visite. Parmi eux on peut citer si Lotfi Boudghene, qui nous fait lors de sa première visite un pathétique discours, des capitaines chefs de zones dont j’ai oublié les noms, le commandant Slimane (Kaïd Ahmed), très prolixe, qui n’hésitait pas à passer quelque temps avec nous après le repas du soir et avant l’extinction des feux.

Les conférences

Des conférences étaient organisées tous les quinze jours, c’est dire que nous avions largement le temps de préparer nos exposés, à la bibliothèque bien fournie en livres qui était mise à notre disposition.
Tous les soirs, après les cours et avant le souper, l’équipe d’enseignants nous lisait une revue de presse qu’elle préparait durant tout l’après-midi après exploitation des nombreux journaux français que le Centre recevait chaque jour. Nous suivions ainsi l’évolution de la politique française par rapport à la lutte de libération nationale. Nous recevions également les différentes publications du FLN et du CGWO.
Tous les cours donnés au Centre ont été ronéotypés et tirés en plusieurs exemplaires en trois tomes intitulés : « Manuel du commissaire politique». Un autre ouvrage fut tiré à la ronéo en une centaine d’exemplaires, intitulé « Manuel du militant »
A la fin de la formation nous avons subi un examen de fin d’études, mais je ne me souviens pas qu’il nous ait été donné des notes d’évaluation. Il n’y a eu aucune cérémonie de fin de formation ni n’avons reçu de diplômes de fin d’études. A quoi bon au fond, vu les missions auxquelles nous étions destinés ?

Que sont devenus les ex-élèves de l’Ecole des Cadres ?

Avant de terminer cet exposé sur l’Ecole des cadres, il faut rendre un hommage à ceux parmi nous qui sont tombés au champ d’honneur. Ils étaent au nombre de 11. Nous ne savons si l’Algérie leur a rendu l’hommage qu’ils méritent, en donnant par exemple leurs noms à des lieux ou des établissements publics(4).
Parmi les survivants, certains ont eu un destin national. Parmi eux, un Premier ministre, plusieurs ministres, des ambassadeurs, plusieurs walis, des avocats, des médecins, des directeurs d’entreprises nationales ou privées, etc.

Chapitre II

La formation militaire Au Centre d’Instruction de la Moulouya

Après la fermeture de l’Ecole des cadres, vers la fin Novembre 1957, soit après quatre mois de clandestinité et de formation politique, historique, administrative et économique, nous fûmes transférés de nuit au centre militaire de la Moulouya, une immense propriété appartenant aux frères Belhadj au nord d’Oujda, pour la formation militaire. La formation, très stricte et très sévère, était sous la direction du capitaine Arbaoui dit Mahmoud (ou Nehru). Il était chef de la zone 2 (Nédroma, Ghazaouet où il fut remplacé par le commandant Rachid Mestghanemi.
Après un contrôle médical complet, nous avons suivi toutes les techniques d’entraînement classiques comme la mise en condition physique, la marche-course, la marche au pas, le parcours du combattant et le parcours d’obstacles, l’épreuve de grimper à la corde, le ramper sur le ventre et sur le côté, le tir, le maniement des armes et des explosifs, le démontage, le remontage et le graissage des armes, le close-combat et le judo, etc., le tout avec la perspective de la mission qui nous attendait au sein de l’ALN.
Nous avions à notre disposition toutes sortes d’armes, depuis le fusil Lebel 8 m/m de la fin du XIXe siècle, très lourd, et largement utilisé par l’armée française pendant et jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’aux armes modernes telles que les MG 34 et 42 et la mitrailleuse 12/7, bien en évidence dans le camp et prête à l’emploi, et que les avions de reconnaissance ennemis n’avaient sans doute pas manqué d’observer et d’avoir eu envie de neutraliser…
Il y avait également une arme très efficace et très légère, mais dangereuse qui peut se déclencher toute seule si on n’y prend garde, c’était la mitraillette Stern qui était utilisée généralement par les proposés à la garde de nuit. Un de nos compagnons en a été d’ailleurs victime au cours d’un changement de tour de garde, au cours duquel il reçut une balle qui lui traversa le mollet, heureusement sans que le tibia en fût touché. C’était le regretté Mokhtari Houari dit Abdelhafid.
Nous étions évidemment astreints aux tours de garde et les préposés de la nuit devaient dormir en tenue militaire et pataugas, sous peine de sanction en cas de déchaussement, dans une pièce réservée à cet effet en attendant leur tour de garde de deux heures…
De temps en temps des sanctions tombaient, dont la plus éprouvante était le tombeau, dans lequel le stagiaire sanctionné devait rester couché toute la journée sous la garde d’une sentinelle.
Du point de vue sanitaire, nous étions suivis régulièrement par le docteur Haddam Ghaouti.
Pour certains d’entre nous comme moi-même, cette formation militaire était assez facile par le fait que nous avions déjà subi au collège l’épreuve de la préparation militaire élémentaire (PM1) de l’armée française. Je devais également subir une année après la préparation militaire supérieure (PM2),
mais j’avais déjà quitté le collège et n’ai pas répondu aux convocations à cet effet, mon seul objectif était de rejoindre le Front.
Mahmoud fit preuve à notre égard d’une sévère discipline qui nous a cependant été bénéfique. Ayant fait le Viet Nam, puis déserteur de l’armée française, il avait une expérience militaire qui nous fut profitable. Il n’hésitait pas par exemple à soulever à une heure tardive de la nuit les couvertures pendant que nous étions couchés, pour vérifier si nous n’avions pas ôté nos pataugas, sous peine de sanctions. Ou à administrer des sanctions collectives, par exemple par une marche de toute l’équipe à travers le territoire autour de la caserne, durant toute la nuit…
La formation militaire a duré environ un mois et demi. Bientôt nous assistions à des départs par petits groupes de deux ou trois éléments, sans que nous puissions connaître les critères du choix des candidats au maquis. Après quelques jours d’attente insupportable, on nous invita à prendre nos affaires pour une destination inconnue. Pour des raisons que j’ignore, alors que nous étions au mois de janvier, nous avons dû traverser la Moulouya à la nage avec nos affaires posées sur un bac que nous poussions et attendions de l’autre côté de la berge un car qui nous emmènera vers une destination inconnue…
L’attente intenable continuait…

Chapitre III

Les S.R.L.

Nous avons vu précédemment qu’à la fin de la formation militaire, soit vers la fin du mois de janvier 1958, une partie d'entre notre groupe avaient été envoyés à l'intérieur comme commissaires politiques. Certains d’entre eux sont tombés au champ d'honneur ou furent faits prisonniers. (Voir liste détaillée des membres de l’Ecole nationale des cadres de l’ALN in Annuaire des moudjahidine du MALG).
Les autres dont je faisais partie furent à tour de rôle chargés de missions diverses le long de la frontière. Ce qui restait du groupe des 73 a été scindé en deux groupes et affecté dans deux centres distincts chacun comprenant deux services ou sections puis regroupés par suite dans deux centres à Oujda ou furent créées dans chacun d’eux deux sections spécialisées dans des taches particulières.
Comme toutes les wilayas, et en particulier après le congrès de la Soummam, la Wilaya V avait un SRL dans ses 8 zones.
Cependant, vu le développement fulgurant du service des transmissions avec ses promotions successives de plus en plus performantes, d’une part, et la création consécutive du service d’écoute des communications ennemies puis du chiffre d’autre part, le SRL se trouva confronté à l’exploitation d’une importante quantité d’informations, d’où la décision de si Mabrouk de réorganiser le SRL du CGWO et de renforcer ses effectifs par les cadres provenant principalement de l’Ecole des cadres. C’est ainsi que divers centres furent créés, indépendants les uns des autres et sans liaisons entre eux, en raison de leurs spécialisations.

a) Les Centres d’exploitation

1) Le premier Centre
Le premier centre où je me trouvais avec un groupe de frères se trouvait à Oujda, dans une maison à un étage et une terrasse appartenant vraisemblablement à Hadj Barigo. Il comprenait deux sections ou services : La Section de l’information et de l’action psychologique (SIAP) et la Section Chancellerie et Statistiques (SCS).
Nous étions installés au premier étage, le rez-de-chaussée étant réservé à des djoundiate. Celles-ci, en plus de leur travail (dont nous ignorions la nature) et l’épouse d’un futur Directeur du MALG nous faisaient la cuisine. Les djoundiate étaient, nous ne le saurons que bien plus tard, quatre officiers de la promotion des contrôleurs. Nous n’avons jamais vu ni ne fûmes mis en contact direct avec ces djoundiate dont nous ne connaissions ni les noms ni les visages, nous n’entendions que des voix qui n’étaient pas désagréables, et parfois quelques chants patriotiques. Outre leur travail, et celui de l’épouse de Hadj Barigou, elles nous confectionnaient nos repas. Les plats étaient posés à heures fixes sur la dernière marche de l’escalier et un coup à la porte de l’étage nous en informait. Nous ne leur rendrons jamais assez l’hommage qu’elles méritaient pour les efforts qu’elles prodiguaient à notre endroit.
Nous sommes restés dans ces lieux plusieurs mois de clandestinité sans jamais en sortir… Il y avait cependant la terrasse où nous allions prendre l’air et pendre nos habits que nous lavions nous-mêmes, mais en faisant en sorte de ne pas nous faire voir du voisinage. La nuit, on y tenait la garde de nuit réglementaire, d’une durée de deux heures chacun, armé d’un fusil mitrailleur.
Un jour cependant, au mois de mai 1958, on nous informa enfin qu’il nous était possible d’adresser des correspondances à nos familles et c’est ainsi que ces dernières eurent enfin des nouvelles de nous et qui en furent soulagées. Nous reçûmes nous aussi de leurs nouvelles, bonnes et mauvaises… A cette occasion, j’ai reçu un jour un poème écrit par une de mes sœurs, et qui fut publié sur un journal du CGWO mais dont je me souviens plus du titre.
Un de nos frères, qui nous a quittés après l’indépendance, nous servait de coiffeur… plus ou moins performant, profession qu’il n’avait jamais exercée auparavant, vu qu’il était étudiant.
Quant à nos travaux, ils étaient constitués comme suit :

 - La Section de l’information et de l’action psychologique (SIAP)
Cette section était d’abord sous la direction d’un cadre des transmissions qui au bout d’une quinzaine de jours, dut être transféré ailleurs pour maladie, et remplacé par un nouveau venu. Nous ne l’avons plus jamais revu. Dans cette section, se trouvaient une partie des anciens élèves de l’Ecole des cadres, l’autre partie ayant été installée dans une autre villa pour l’exploitation de services spécialisés, sans que l’un ou l’autre groupe sache ce qu’il était advenu de l’autre

- La Section Chancellerie et Statistiques (SCS).
 Cette section était la section elle dont je faisais partie et donc je peux en parler.
Notre travail consistait à exploiter les nombreux documents que nous recevions de l’Etat-major et des services des transmissions (notamment les messages des centres d’écoutes). Grâce à des boîtes de chaussures, et des fiches cartonnées que nous avions commandées, nous avions ainsi, au cours des mois, constitué un important fichier…
Je me souviens de deux importants dossiers reçus l’un de la Wilaya III (affaire de la bleuite), véritable dossier d’instruction qui semble avoir constitué par un professionnel de la justice, l’original même de l’affaire, dactylographié, portant le cachet de la wilaya, signé par le colonel Amirouche et contresigné par le cruel et impitoyable Ahcene Mahiouz (dont le dossier montrait clairement qu’il était l’âme et le mauvais conseiller d’Amirouche, qui voyait des traîtres partout…), et deux ou trois copies dactylographiées de ce dossier également dûment signées et tamponnées. De l’Etat-major Ouest, nous avions reçu le volumineux dossier de l’affaire du chef de zone le lieutenant Yamani, qui fut condamné à mort et exécuté pour divers chefs d’accusation… Ces dossiers historiques ont été exploités et mis sur fiches… Que sont-ils devenus ?

Les problèmes du Centre d’exploitation

Des problèmes ont surgi durant notre séjour dans ce centre. En effet notre objectif était de rejoindre l’ALN et non de s’occuper de bureaucratie et de faire le ménage des lieux. Un vent de contestation et de mécontentement commençait à se manifester, au point que Si Boumediene en fut informé on ne sait comment. Une tentative de suicide, heureusement éventée in extremis, car j’avais été mis au parfum par l’intéressé et donc je le surveillais jusqu’à la mise à exécution de son projet, nous mit un jour en émoi.
Si Boumediene, prévenu, nous rendit visite le soir même, mangea frugalement un couscous avec nous, et nous fit savoir que chacun d’entre nous était tenu d’accepter la tâche qui lui incombait et qui lui était assignée par le Commandement. La Révolution, nous dit-il, est un long fleuve rempli d’épines, dont nous devions subir et supporter les aléas. La Révolution réussira sur la base de l’unité des rangs et de la stricte discipline… Nous prîmes donc notre mal en patience…
C’est dans cette section même que nous n’avons pas tardé à apprendre, grâce aux messages reçus des zones et dont copies nous étaient systématiquement remises, les premières disparitions de nos frères Antar (Benbachir Ahmed), Hammou (Chekroun Omar), Ouassini (Mahrez Hocine) et Zaghloul (Remaoun Ahmed) tombés au champ d’honneur les armes à la main.
Nous étions atterrés et attristés, ce qui ne fit que renforcer encore notre désir de rejoindre nos frères de combat.

2) Le deuxième Centre
Il m’est difficile d’en parler. En raison de la notion de secret profondément ancrée dans nos consciences, d’une part, et d’autre part du cloisonnement entre les services qui était une règle presque naturelle, il ne m’est pas possible d’évoquer le détail des autres sections que je ne cite qu’à titre indicatif :
Selon certains témoignages et notamment celui de Driss Sahli, je pense pouvoir dire seulement qu’il était le siège de deux autres sections qui se trouvaient dans ce que je pense être vraisemblablement la grande maison de la famille Belhadj et qui avait été elle-même auparavant le siège de l’Ecole des cadres :

b) Réunification du SRL
Après mon départ avec d’autres frères au Caire à la mi-septembre 1958 à l’occasion de la constitution du GPRA, j’ai appris par la suite que ces deux centres ont été réunis en un seul, le plus important, toujours à la grande maison des Belhadj, et que les quatre sections ou services furent enrichis par l’intégration d’officiers venus des zones, notamment des zones 1 et 6, outre l’importante incorporation de 18 volontaires, la plupart étudiants ou enseignants, venus de Mascara en mai 1958, ce qui donna un certain essor aux quatre services.   

c)  Rôle des quatre sections
Ayant quitté le Maroc pour Le Caire puis pour Tunis après la formation du GPRA, je ne peux donc encore une fois donner que des indications approximatives sur cette nouvelle réorganisation des SRL à l’Ouest. Ces indications méritent évidemment d’être confirmées, rectifiées ou complétées.
Les tâches des 4 services du SRL/CGWO étaient :
- Classification et Dispatching vers le Service concerné des informations reçues.
- Analyse et Cotation des informations
- Exploitation pour toutes les wilayas et autres organismes de la révolution.
- Synthèse (BRQ en particulier pour RDA, BRH ET BRM) pour les responsables de la wilaya et du COM/WEST.
Toute étude demandée par la wilaya ou le COM/WEST comme le dossier pour la conférence de Tanger supervisé directement par le commandant Si Slimane qui assurait l’intérim du commandement de la Wilaya V, pendant que Si Lotfi était en prison en Espagne.

d) Le S.R.L. et son évolution
En juin 1958, les membres du SRL furent intégrés au COM/WEST Sous l’intitulé de LGR/WEST (Liaisons Générales Renseignements) et LGCR/WEST (Liaisons Générales Contre Renseignements)
Le SAM et le S.A.P.E.S pour le L.G.R, et le SCS et le S.I.A.P pour le L.G.C.R.
Pour étoffer ce service, on y injecta des membres de la promotion Ben M’HIDI en début 1958 et il fut subdivisé en 3 services :
1. La S.I.A.P : Section de l’Information et de l’Action psychologique, dirigée par Tahar (Khelladi)
2. La S.C.S : Section Cartographie et Sécurité, dirigée par FAROUK (Alem)
3. LA S.M.G : Section militaire générale, dirigée par Saphar (Berrouane)
LE L.G.R et le L.G.C.R continuèrent à être dans le même centre du S.R.L, sous la coordination et la direction de Lamine.
Le centre fut abandonné aux Djoudiat réformées, et installé dans une villa à étage, les 4 services au 1er étage. Au rez-de-chaussée on mit les quatre officiers djoundiat de la promotion des contrôleurs, qui furent intégrées à la S.C.S.

Chapitre IV

La formation du GPRA. La

création du MLGC puis de la DVCR

Départ pour Le Caire

En août 1958, précédant la formation du GPRA, Si Mabrouk s’installe au Caire et emmène avec lui des cadres des services.
Vers le début septembre 1968, pour la première fois depuis notre enrôlement dans l’ALN en juillet 1957, certains d’entre nous avons été invités à quitter le Centre pour nous rendre chez le tailleur Khelil qui nous a confectionné des costumes. Puis chez un photographe qui a pris des photos d’identité en vue de la confection de passeports. Des passeports marocains vierges nous ont en effet été remis que nous avons remplis avec des renseignements fantaisistes, et quelques jours après, accompagnés par le regretté Tchangriha, nous avons été conduits à Tanger où nous avons pris l’avions pour Madrid, puis Rome où nous avons passé une nuit dans un hôtel, et de là nous avons rejoint Le Caire sans savoir ce qui nous attendait.
 Là nous avons été pris en charge par un sympathique personnage qui était, selon ce qui nous avait dit, le frère du regretté Abdelhamid Mehri. Quelques jours après, sans que nous le sachions auparavant, nous avons assisté le 18 septembre 1968, je crois dans un cinéma, à la proclamation solennelle devant la presse par Ferhat Abbes, de la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.
Nous sommes partis au Caire et avons assisté en personne à la proclamation du GPRA.
Le M.L.G.C.
En septembre 1958, Si Mabrouk devient Ministre des Liaisons Générales et des Communications (M.L.G.C.) et intègre à son ministère le LGR/W et le L.G.C.R/W qui deviennent des directions :
L.G.R = D.D.R - Directeur = Tahar. Adjoints = Lamine - Djaafar
L.G.C.R =. D.V.C.R. Directeur = Saphar. Adjoint = Sadek

Chapitre V.  

La DVCR. Installation à Tunis

LA D.V.C.R

 Au Caire, quelques jours après la proclamation du GPRA, un fourgon nous a transportés du Caire à Tunis, en passant par la Libye. Nous avons roulé toute la nuit. A Tunis, nous nous sommes installés dans une villa faisant office de Centre de la DVCR (Direction de la Vigilance et du Contre-Renseignement) dirigée par Si Berrouane Abderrahmane (Saphar), une des directions du MLGC (Ministère des Liaisons Générales et des Communications) créée le 28 septembre 1968. Si Berrouane était assisté par Maoui Abdelaziz dit Sadek et Bouzid Abdelkader (Abulfath).  

1)  Le Commandement Territorial de la
    D.V.C.R. EST (CTVCR/E)
Pour accomplir sa mission, la DVCR était structurée ainsi :
Une direction installée à TUNIS.
Des commandements territoriaux OUEST et EST
Des résidanats dépendants directement du DVCR : ROME, BONN, TRIPOLI, LE CAIRE et BEYROUTH

a)  Le Centre de Tunis  
Ce Centre était dirigé par Kesri Djamal (Nehru) en qualité de Commandant Territorial Est (CTVCR/EST), assisté par le Chef de Centre Zine Elabidine Benabdallah (Mustapha).
 Entre-temps, le Directeur de la DVCR Si Saphar s’était rendu à l’Ouest pour y organiser le service. Laala Mohamed dit Kaddour y a été nommé d’abord chef du Centre de Rabat (avant d’être désigné en qualité de Commandant territorial Ouest), et Sahli Tahar dit Driss chef du Centre d’Oujda, remplacé ensuite par Nedjadi dit Mokrane.

b) Les brigades mobiles
Certains de ces cadres ont été désignés comme chefs de brigades mobiles chargés de sillonner le territoire à bord d’une voiture 4 CV pour contacter divers agents et recueillir verbalement ou par écrit tous renseignements intéressant le service. C’est ainsi que des cadres ont successivement rempli cette tache aussi bien à Tunis qu’au Kef et tout le long de la frontière. Grâce à cet outil opérationnel mobile et dynamique, de nombreux et précieux renseignements ont été obtenus et excellemment exploités. Les rapports émanant obligatoirement des chefs de brigades étaient immédiatement centralisés pour exploitation au Centre de la DVCR.
Au cours de l’année 1959-1960, j’ai été nommé en remplacement de Kesri Djamal (Nehru), en qualité de Commandant territorial Est (CTVCR/EST) avec pour adjoint Senouci Abdeljebbar dit Fouad, puis vers 1961 jusqu’à juillet 1962 j’ai quitté Tunis pour Rabat où j’ai remplacé le frère Laala Mohamed dit Kaddour en qualité de Commandant territorial Ouest (CTVCR/OUEST), lui-même m’ayant remplacé à l’Est en la même qualité.

Si Lakhdar (Si Mustapha Zemmani)

Par ailleurs nous avions un prestigieux et excellent compagnon, en la personne du lieutenant Si Lakhdar ou Si Mustapha Zemmani, originaire de Ghazaouet. Ancien militant PPA depuis 1952 dans la région de Ghazaouet, il rejoint l’ALN dés le déclenchement de la Révolution et s’est fait distinguer au cours de la bataille de Fillaoussen. Il fut blessé en wilaya 5 à la suite de l’explosion d’un bazooka. Tous les djounouds qui étaient avec lui décédèrent, sauf lui et autre car ils étaient assez loin de l’explosion ; son compagnon perdit la vue et sera nommé après l’indépendance Directeur à Oran de l’Organisation des Aveugles. Quant à Si Lakhdar, dont tout le corps fut criblé de plomb, il fut transporté inconscient à dos de mulet jusqu’à Oujda où le docteur Benbarek, chirurgien bien connu, le soigna, lui refit notamment le visage défiguré, à tel point que plus tard quand il revit sa famille sa femme ne l’a pas reconnu. Grâce à sa solide constitution de campagnard, il retrouva sa santé, et nous fut affecté après complète guérison. Il était très respecté par Si Boumediene.
Chargé du transport et de diverses missions à la DVCR à l’Est, Si Lakhdar Zemmani m’a rejoint à l’Ouest où il a retrouvé sa même fonction, mais pas seulement, car, outre le sens de l’humour qu’il possédait, il nous faisait bénéficier de ses judicieux conseils… Je n’ai pu trouver trace de ses enfants ni rien trouvé à son sujet auprès des moudjahidine. Il mériterait pourtant bien qu’un hommage lui soit rendu…

Le Centre du Kef

Ce centre était chargé de diverses missions le long de la frontière algéro-tunisienne et transmettait ses rapports directement au Cdt territorial Est.
1) L’Ecole de Renseignements du Kef
Une petite école du renseignement a été créée dans les années 1959-60 près du Kef avec la collaboration de l’Etat-major qui nous proposait des élèves à former, prélevés de leurs contingents. Il y avait en moyenne une dizaine d’élèves. Les cadres de la DVCR y prodiguaient des cours selon leur spécialité et leur expérience (bonne tenue de fichiers, exploitation des renseignements obtenus, croisement des renseignements, filatures, reconnaissance et retournement d’agents de l’ennemi, etc.). Certains de ces ont pu être intégrés par la suite comme cadres de la DVCR en raison des qualités qui se sont révélées en eux. Je n’ai malheureusement gardé aucun souvenir de ces élèves, ayant quitté la région pour l’Ouest, et ne sais ce qu’est devenue cette école par la suite.

2)  Le Commandement
     Territorial de la D.V.C.R.   
     Ouest (C.T.V.C.R./O)
Je ne peux malheureusement pas évoquer la situation du Commandement Territorial de la D.V.C.R. Ouest (C.T.V.C.R./O) avant que j’y sois installé. Il faut pour cela, et pour plus d’objectivité, solliciter le témoignage du frère Laala Kaddour que j’ai remplacé, ou celui de ses collaborateurs, de même que celui de ses proches collaborateurs est préconisé pour la période où il a exercé à l’Est en tant que Commandant Territorial après m’avoir lui-même remplacé.
Après avoir permuté avec Si Kaddour, je me suis installé à Rabat où ce dernier, avant de rejoindre son poste à l’Est, a sillonné avec moi le territoire pour me présenter les responsables et les cadres du Service dans tout le Territoire Ouest.

Le Centre de Tanger

A Tanger, le chef de Centre était à mon arrivée Senoussi Mohamed Hamid dit Khaled. Il y jouissait d’un nombre appréciable d’agents et d’honorables correspondants. Senoussi avait remplacé Boumaza Ouali dit Tayeb, lequel avait été muté au Centre de Rabat.

Le Centre de Rabat

A Rabat, Fouad m’a rejoint en qualité de Commandant territorial adjoint, avant d’être désigné sur la liste de cadres désignés pour le Stage dit Tapis Rouge en Russie (Cf. l’ouvrage de Si Berrouane Abderrahmane dit Si Saphar, Aux origines du MALG, page 235).
Le Chef du Centre de Rabat était Boumaza Ouali dit Tayeb. Il fut ensuite muté au Centre de Tunis, puis à la Base Didouche

Le Centre d’Oujda

A Oujda, où nous nous étions rendu Kaddour et moi-même après Tanger, nous avons installé Nedjadi Mohamed dit Mokrane comme chef du Centre d’Oujda, en remplacement d’Attar Lahouari dit Tarik appelé à d’autres fonctions. Mokrane fut quelque temps après muté à la Base Didouche et remplacé par Mekkioui Djilali (Mokhtar). Un des cadres du Centre d’Oujda dont je me souviens était Boukert Boumediene dit Ali, car il avait eu au moment même où je me trouvais certains problèmes qui l’ont contraint à quitter précipitamment Oujda et rejoindre la Base Didouche…
Le siège du Territoire Ouest était une discrète villa dans la banlieue de Rabat (quartier de l’Agdal), qui servait de bureaux, dortoirs et restauration. Une excellente coordination, par liaisons terrestres ou par la voie du service des transmissions, était soutenue entre les divers Centres et le Territoire central. Les archives existantes peuvent largement en témoigner…
Le Chef du Centre de Fès était pour un certain temps Moussa puis Mokhtari Abdelhafid, remplacé si mes souvenirs sont bons par Kechroud.
Il est nécessaire de rendre hommage à tous ces cadres qui ont, chacun selon ses capacités, contribué à l’apport de précieux renseignements, de même qu’aux honorables correspondants, dans le privé ou le public, qui nous ont pourvus, en prenant de gros risques, d’informations et de documents dont certains se sont révélés très importants.
Les rapports avec l’Etat Major étaient constants, mais parfois ils s’avéraient délicats en raison de la différence des points de vue (ex. affaire d’un élément qui collaborait avec l’E.M. de façon continue et que nous considérions comme un agent triple…). Il convient donc de citer les quelques cadres du Territoire Ouest qui restent encore en notre mémoire, tels que, sauf erreur, Alem Farouk, Bentellis Mohamed dit Moussa qui avait déjà fait l’Est, Cherrak Abdeljalil dit Fethi, Djedidi Abdelkader dit Madjid, Khalef Abdelkader dit Kamel, Mekkioui Nouredine dit Mokhtar, Senouci Abdeljebbar dit Fouad, Senouci Kheireddine, Senouci Mohamed dit Khaled, Arbaoui Tayeb, Ghazi (Djilali) etc.…

CONCLUSION

On ne saurait s’attendre dans ce modeste exposé à des révélations fracassantes sur les activités du service de contre-espionnage dénommé DVCR (Direction de la Vigilance et du Contre-renseignement (DVCR). Mais on révélera pour la première fois et de manière sommaire quelques mécanismes de cet important service dont le fonctionnement et les activités, et ceux d’ailleurs des autres services du MALG, tout au long des années 1958 à juin 1962, ont été dans l’ensemble positives. Une des réussites de ces services a été le fait que grâce au sens du secret, d’une part, et le cloisonnement des services, d’autre part, les services secrets de l’ennemi, malgré leurs performances et les moyens énormes dont ils disposaient, et tous les efforts qu’ils ont prodigués pour ce faire, n’ont jamais pu remonter au véritable état civil de notre personnel. Quelques noms de guerre ont pu leur parvenir, mais sans jamais pu y mettre une image ou un nom.
C’est dire que le sentiment patriotique de nos cadres était à ce point immense et général qu’il n’a pas été enregistré dans nos rangs de défection ou de trahison. De plus, les résultats obtenus n’auraient pas pu l’être sans la collaboration spontanée de pratiquement tous les Algériens contactés en raison des services et renseignements qu’ils étaient en mesure de nous communiquer. Nos agents et nos « honorables correspondants » n’étaient pas des mercenaires mus par l’intérêt matériel, mais des citoyens et des patriotes qui ne faisaient que leur devoir.

Zine Elabidine BENABDALLAH dit Mustapha

Réf. :
(1) Algérie Actualité n° 1195 du 08 au 14.09.1988 p. 2. (2) Algérie Actualité n° 1200 du 13 au 19 octobre 1988 p. 2.(3) El Moudjahid du 31.10.1998 Supplément p. 14.(4) Voir liste exhaustive in Annuaire du MALG.

GUERRE DE LIBERATION

Repère et Symbole

Le 1er novembre 1954

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MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C