Accueil Le combat des intellectuels pour la libération

Par Fateh Adli, Jan 2014.

Esprits libres face à la guerre

Au-delà des intellectuels organiques et de l’action culturelle structurée par les instances de la Révolution, beaucoup d’écrivains, de poètes talentueux, de penseurs émérites ont contribué, par leur œuvre et leur présence, chacun à sa façon, selon sa vision, à la lutte pour le recouvrement de la souveraineté de leur pays. Parfois incompris, parce qu’eux-mêmes fondaient leur démarche sur des questionnements éminemment philosophiques et donc sujets à interprétation, ces esprits libres n’ont jamais réclamé à ce qu’ils soient portés au « Panthéon ». Restés humbles, ils ont au plutôt poursuivi leur mission de créateurs et de producteurs d’idées et de beauté, dans le même esprit critique et impénitent qui doit caractériser un intellectuel.
Ces intellectuels ont marqué de leur empreinte une période charnière de l’histoire de l’Algérie contemporaine, mais sont dans le même temps le fruit de cette époque et de cette révolution qui a inspiré leurs œuvres et forgé leur génie créateur. Est-ce un hasard si tous les écrivains fondateurs de la littérature algérienne moderne sont issus de cette séquence historique et que tous leurs textes font référence à la lutte du peuple contre la longue nuit coloniale et s’en nourrissaient toujours même lorsqu’ils essayaient de se surpasser pour pénétrer dans d’autres univers romanesques et esthétiques ?  
Tous ces écrivains, de Kateb Yacine à Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Malek Haddad, Moufdi Zakaria, Redha Houhou et Jean  El-Mouhoub Amrouche, ont d’abord cherché, librement, à comprendre les motifs de cette guerre que certains avaient mal accueillie au départ, au nom de l’amour pour la paix et du rejet intrinsèque de la violence. D’où ces sulfureuses polémiques qui ont alimenté la critique pendant de longues années au sujet de l’attitude d’un Mouloud Mammeri ou d’un Mouloud Feraoun -vis-à-vis de la révolution dans leurs premiers romans. Mais tous ont accompagné cette guerre dans son évolution, tout en gagnant en maturité, avant de l’adopter totalement et de s’en réclamer fièrement, du moins pour ceux qui n’avaient pas encore assimilé cette idée de l’insurrection armée, qui avait, il faut le dire, surpris toutes les élites nationales.       
Loin d’être assimilationnistes ou défaitistes, ceux-là attendaient peut-être l’adhésion d’autres segments de la société à la révolution, notamment l’élite intellectuelle et politique, pour afficher leur soutien. Ce n’est pas un hasard si la sortie des textes fondateurs comme Nedjma de Kateb Yacine (1956), la Colline oubliée de Mouloud Mammeri coïncidait avec la grève des étudiant du 19 mai 1956, la tenue du congrès de la Soummam (20 août 1956) qui marquait un virage décisif dans l’adhésion de cette frange émancipée de la société algérienne à la révolution de Novembre. C’est bien donc à partir de cette date que l’intellectuel est devenu, organiquement et sérieusement, le porte-voix de son peuple, et que plus particulièrement les écrivains se sont entièrement engagés à montrer, souvent dans la langue de l’ennemi – ce butin de la guerre, dixit Kateb Yacine – la cruauté des pratiques colonialistes et l’ampleur du drame algérien. Tous les échanges, directs ou épistolaires, qu’ils ont eus avec des écrivains français généralement sensibles à ce message, montreront une profonde conviction de la justesse de cette cause, qui va bientôt inspirer tout un mouvement d’intellectuels français –l’exemple du Manifeste des 121 – qui revendiquait justice pour le peuple algérien. Ces échanges d’une grande teneur qui dénotaient le niveau d’engagement et de maturité de nos écrivains, pour la plupart jeunes à l’époque, sont malheureusement peu connus de nos jours. Des éditeurs ont pu lever le voile sur cette facette du parcours éblouissant qu’ont eu les précurseurs du roman algérien (Yacine, Dib, Mammeri, Feraoun…), en publiant des lettres échangées avec des correspondants étrangers ou des articles inédits, mais leur diffusion reste limitée ou peu médiatisée.  
Autre aspect intéressant et tout aussi sous-médiatisé de l’implication des intellectuels algériens dans la révolution de Novembre : le cas des écrivains maquisards, qui ont choisi de prendre les armes contre l’ennemi colonial. Pour eux, le fusil devait remplacer la plume mais ne pouvait s’y substituer indéfiniment. On sait que beaucoup d’anciens jeunes officiers de l’ALN sont devenus, après l’Indépendance, des hommes de lettres, des cinéastes ou des artistes cultivant le raffinement et l’élévation d’esprit. C’est la une autre démonstration que la révolution algérienne était le terreau privilégié de tous les hommes d’esprit.

Adel Fathi 

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