Trois écrivains dans la révolution
Mouloud Feraoun-Mohammed Dib-Kateb Yacine

Par Fateh Adli
Publié le 29 Jan 2014
Mohammed Dib
Kateb Yacine, Henri Alleg et Boualem Khalfa, en 1977
La famille de Kateb Yacine, Souk-Ahras en 1940
Mouloud Feraoun
Mouloud Kacem

La présence des écrivains algériens dans la lutte de Libération nationale a de tout temps nourri les débats, et est perçue comme le véritable reflet de l’élite intellectuelle de façon générale. Durant les années cinquante, la voix d’unt romancier avait sans doute plus de résonnance dans le monde que celle, par exemple, d’un tribun dont le champ d’action est, par définition, limité dans l’espace.
Aujourd’hui, on reconnaît à Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, leur caractère de visionnaires, du fait qu’ils ont, d’abord, vu venir l’explosion –dont ils accepteront de devenir des porte-étendards – qui allait enfin enrayer l’occupation. Toutes les œuvres qui avaient précédé ou accompagné le déclenchement de l’insurrection du 1er novembre 1954 évoquent avec une pertinence et véhémence inégalables l’injustice dont était victime le peuple dans son écrasante majorité. Injustice imputée à l’occupation et à un système qui a instauré la discrimination, à la base notamment du code de l’indigénat qui a réduit les Algériens autochtones au rang de sous-citoyens et, pour tout dire, de sous-hommes.    
Le cheminement qu’a suivi l’œuvre de Mohammed Dib incarne cette dynamique unique dans la littérature algérienne contemporaine qui sera portée par toute une génération d’écrivains. Ainsi, dès 1952, paraît en France, aux éditions du Seuil, La Grande Maison, premier volet de sa trilogie Algérie, qui retrace avec un réalisme saisissant le quotidien des Algériens d’avant-guerre, avec leur lot de misère, de privation et de répression. C’est là qu’il parle, en parallèle, des grèves des ouvriers agricoles et des revendications nationalistes naissantes.
Cette première parution de Mohammed Dib a été accueillie avec une avalanche de critiques dans la presse coloniale, et avec réserve par des membres du Parti communiste algérien, dont le jeune écrivain était pourtant proche. Ces derniers auraient souhaité y rencontrer un «héros positif», mais il a vite trouvé en Louis Aragon le meilleur défenseur. Les deux autres volets de la trilogie, L'Incendie et Le Métier à tisser, sortent respectivement en 1954, l'année même du déclenchement de la guerre de libération, et en 1957. A partir de cette date, l’œuvre de Dib se fait de plus en plus explicite, notamment à travers Un été africain, et son engagement politique et militant plus assumé et plus actif. Ce qui lui vaudra rapidement d’être expulsé d'Algérie par la police coloniale.
Son concitoyen et néanmoins camarade de lutte, Kateb Yacine, entame son parcours durant la même période, fin des années quarante, parcours qui sera bientôt confondu avec celui de la lutte des Algériens pour leur indépendance. Aucun écrivain n’a jamais réussi à allier l’amour de la littérature – et l’amour tout court–, à la révolution, comme l’a fait Kateb Yacine à travers ses poèmes et ses romans.
Dès 1947, alors qu’il avait peine 17 ans, Yacine commence à donner des conférences sur l’histoire de la résistance algérienne, et notamment sur le parcours de l’Emir Abdelkader, toujours sous l’égide du PPA, parti nationaliste issu de l’Etoile nord-africaine qui était lui-même l’émanation de la lutte syndicale et ouvrière des Algériens en France à laquelle le jeune intellectuel se revendiquait pleinement. Chose qui l’amena à adhérer, la même année, au Parti communiste algérien, qu’il voyait plus proche de ses idéaux à la fois de socialiste et d’internationaliste.
Kateb Yacine assumera ce double engagement, politique et littéraire, jusqu’à la fin. Dans les années cinquante, il continuera à s’exprimer, par la poésie et le théâtre (Nedjma ou le Poème ou le Couteau), pour dénoncer les affres du colonialisme. En 1954, la publication de sa première pièce, le Cadavre encerclé, à Paris, coïncidait avec le déclenchement de la Révolution. Ce texte sera mis en scène par Jean-Marie Serrera, mais demeurera interdit en France. L’accélération des événements fera naître en lui le besoin de s’exprimer par le récit, le roman. Son roman phare, Nedjma, paraît en 1956. Parallèlement, il continue à donner des déclarations et à intervenir dans le débat politique pour porter la voix de l’Algérie en lutte contre le colonialisme, avec ses arguments d’écrivain foncièrement humaniste. Mais la police française le harcelle jusqu’à le pousser à l’errance à travers l’Europe, où il fait la connaissance d’auteurs et d’intellectuels algériens en exil, comme Malek Haddad et Mouloud Kassem, tout en continuant à écrire, en publiant en 1959 Le Cercle des représailles, contenant quatre textes de théâtre Le Cadavre encerclé, La Poudre d'intelligence, Les Ancêtres redoublent de férocité et Le Vautour.       
L’autre monument de la littérature algérienne, Mouloud Feraoun, suivra, lui, un tout autre cheminement. Politiquement moins engagé, il n’en sera pas moins mêlé à la grande tragédie de son peuple, par sa plume, sa présence et son rayonnement. Il a commencé à écrire son premier roman, autobiographique, Le Fils du pauvre, en 1939 ; mais il ne sera publié qu'en 1950 à compte d'auteur, avant que les éditions du Seuil (la maison préférée des écrivains algériens) ne décident de le rééditer 1954 et d’en assurer une large diffusion, mais expurgé des soixante-dix pages relatives à l'école normale de Bouzaréah, jugées «trop audacieuses».
En 1953 paraît son roman phare, la Terre et le sang, considéré comme un appel de la terre natale au héros Amar, qui l’a abandonnée pendant de longues années. Une année plus tard, la guerre éclate. La même année, il publie Jours de Kabylie.
De 1955 à 1962, le dévouement de Mouloud Feraoun pour la cause de son peuple s’affirme à travers les Chemin qui montent, son deuxième roman paru à la même Maison d’édition, en 1957, durant la guerre de libération. A la même période, il rédigea son Journal, publié à titre posthume. Dans ce journal intime, l’auteur de la Terre et le sang dénoncera les exactions de l’OAS et la politique de la terre brûlée dont il sera lui-même victime, aux côtés d’autres cadres de l’enseignement, le 15 mars 1962, à quelques jours de la proclamation du cessez-le-feu. Quelque temps avant ce lâche assassinat, il finissait d’écrire l’Anniversaire, roman publié, à titre posthume, en 1972, qui se lit comme ultime testament. C’est une histoire d’amour entre un Algérien et une Française, qui se solde inévitablement par un échec. Tout y était dit.

Adel Fathi

GUERRE DE LIBERATION
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UNE VILLE, UNE HISTOIRE

Les terres blanches des Aurès

Histoire de la ville d’ARRIS

CONTRIBUTION

IMAGES DE FEMMES NORD AFRICAINES GENEALOGIE ET CHANTS DE RESISTANCE

COLLOQUE INTERNATIONAL DE TEBESSA - Les aspects de la résistance des femmes dans L’histoire ancienne de l’Afrique du Nord