«Une grande partie des archives de l’Algérie coloniale n’est toujours pas accessible »
Entretien avec Nathalie Funès

Par Ammar Belhimer
Publié le 15 déc 2012
Nathalie Funès
Fernand Doukhan
Photo de  famille
Photo de  famille

Mémoria : «Nul mieux que les instituteurs ne devraient être placés pour évaluer les méfaits du colonialisme », disait Fernand Doukhan. C’est par l’école publique, dont il dénonce par ailleurs la misère, que votre oncle s’est très tôt éveillé à la question nationale et anticoloniale. Comment exerçait-il son métier et quelle relation avait-il avec ses élèves d’origine musulmane ?

Nathalie Funès :

C’est d’abord à l’Ecole normale de Bouzaréa, à Alger, où il va apprendre le métier d’instituteur, que Fernand Doukhan s’éveille à la question coloniale. Il y entre en 1930, l’année du centenaire de la colonisation, et découvre une ségrégation très rude. Il y a une soixantaine d’élèves musulmans dans l’école. Dans tous les documents officiels, ils sont désignés comme indigènes. Des années durant, ils ont été des sous-élèves, séparés dans les cours, les dortoirs et au réfectoire. Quand Fernand Doukhan arrive à Bouzaréa, cela fait seulement deux ans que les deux populations sont mélangées, que les musulmans passent le même concours d’entrée, suivent le même enseignement et obtiennent à la sortie le même diplôme. C’est à Bouzaréa aussi que Fernand Doukhan découvre La Voix des Humbles, un magazine qui prône le « relèvement moral et civique de la population musulmane », créé par Saïd Faci, un ancien élève de l’école. Et c’est à Bouzaréa, enfin, qu’il croise Mouloud Feraoun, arrivé à l’automne 1932, qui publiera Le fils du pauvre, un roman autobiographique, et sera assassiné par l’OAS le 15 mars 1962 quatre jours avant le cessez-le-feu, dans les centres sociaux de Château Royal. Une fois devenu instituteur, Fernand Doukhan n’aura de cesse de dénoncer dans des tracts, dans les colonnes du journal anarchiste, Le Libertaire, le système scolaire de l’Algérie française. Il n’y avait que 300.000 enfants musulmans scolarisés dans tout le pays, pour 1,6 million qui ne l’étaient pas. A peine plus de 15%. Fernand Doukhan avait donc très peu d’élèves musulmans. D’après les témoignages, il n’a jamais fait de distinction entre ses élèves en fonction de leur origine. Mais il n’a jamais non plus laissé transparaître ses opinions personnelles. Ses élèves ne se doutaient pas de son engagement anticolonialiste.

Mémoria : En janvier 1957, il est un des rares Européens à faire grève à l’appel du FLN pour peser sur le débat de l’ONU sur la question algérienne. Le camp Lodi, près de Médéa, où a été assigné à résidence Fernand Doukhan pour « atteinte à la sécurité et à l’ordre public » abrite d’autres pieds-noirs suspects, comme lui, de sympathie ou de soutien à l’indépendance algérienne. C’est un aspect peu connu du mouvement de libération nationale. Quelles formes a prise leur participation à la libération de l’Algérie ?

Nathalie Funès :

Les formes ont été très diverses. Cela allait de la simple sympathie au mouvement indépendantiste jusqu’au soutien logistique : réception et envoi de courrier, impression de tracts, distribution de journaux clandestins, fourniture de matériel et de médicaments, cachette et transport assurés aux militants indépendantistes recherchés par la police, etc. Ce type d’action a valu à nombre de pieds-noirs indépendantistes plusieurs années d’internement au camp de Lodi.
Mais il y a eu aussi des engagements beaucoup plus importants, qui ont été sanctionnés par la prison et les condamnations à mort : ce fut le cas de ceux qui ont participé à la fabrication, au transport et au dépôt de bombes, lors des attentats de l’automne 1956, comme Daniel Timsit, Fernand Yveton, Jacqueline Guerroudj ou Jean Farrugia. D’autres, enfin, sont allés combattre dans les maquis et s’y sont fait tuer, comme Henri Maillot, qui avait déserté l’armée française en détournant un camion d’armes, Maurice Laban, qui était aussi instituteur comme Fernand Doukhan, ou Pierre Ghenassia, qui avait tout juste 17 ans et était encore élève au Lycée Bugeaud, à Alger.

Mémoria : L’indépendance acquise, il retourne en Algérie pour quelques jours, le temps de nettoyer trois ou quatre tombes de sa famille, au cimetière Saint-Eugène, à Alger. Il en est reparti, en murmurant : « L’Algérie, c’est l’affaire des Algériens, plus la nôtre. » N’est-ce pas là un geste, noble, de désintéressement ?

Nathalie Funès :

J’ignore si c’était un geste noble, de désintéressement. Ou si c’était celui d’un homme qui a toujours eu du mal à trouver sa place, que ce soit dans l’Algérie coloniale, dans l’Algérie algérienne, ou dans le sud de la France, où il a fini ses jours.

Mémoria : L’émouvante biographie que vous consacrée à votre grand-oncle Fernand Doukhan, Mon oncle d’Algérie, parue chez stock en 2010, a été largement salué à Alger au cours du dernier salon du livre. C’est le résultat d’un travail de longue haleine d’un militant mort « sans laisser de journal intime, de liasses de lettres, d’enfants ». Dans vos recherches du passé oublié du grand-oncle, vous avez été directement confrontée aux difficultés d’accès aux archives relatives à la guerre d’Algérie comme si elles avaient encore une relation directe avec notre présent…

Nathalie Funès :

Pour moi, qui ne suis pas historienne, j’ai effectivement découvert à l’occasion de mon travail sur Fernand Doukhan, qu’une grande partie des archives de l’Algérie coloniale n’étaient toujours pas accessibles. Il faut déposer une demande de dérogation pour pouvoir les consulter, qui peut prendre des semaines, voire des mois pour être examinée. Sur la douzaine de demandes de dérogations que j’ai faites
au Centre des archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence, je n’ai reçu que la moitié de réponses positives. Et toutes les demandes que j’ai déposées au Service historique de la défense (SHD), de Vincennes, m’ont été refusées.

Propos recueillis par Ammar Belhimer

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