quand le FLN protégeait Albert Camus contre les ultras
Janvier 1956

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 27 déc 2012
Le 21 janvier 1956, s’est tenue au Cercle du Progrès à Alger, appartenant à l’Association des oulémas, une importante conférence qui avait regroupé des intellectuels libéraux français et des personnalités algériennes. A la tribune ont siégé Albert Camus et ses amis de Maisonseul, Charles Poncet, Emmanuel Roblès, Miquel, ainsi que le père Cuoq, le Dr Khaldi et Ferhat Abbas. Parmi les organisateurs de cette rencontre, des personnalités algériennes qui jouèrent un grand rôle pour son succès : Mohamed Lebjaoui et Amer Ouzegane. Ces derniers étaient membres du FLN, mais leurs interlocuteurs ne le savaient pas. En fait, le FLN a appuyé cette démarche d’intellectuels pieds-noirs non partisans du FLN qui cherchaient à obtenir un accord pour préserver les civils. Il permit sa tenue en assurant le service d’ordre par ses propres militants contre une foule d’extrémistes européens déchaînés qui proférèrent des menaces de mort contre Albert Camus et ses amis.
Albert Camus
Albert Camus
Ferhat Abbas
Emmanuel Roblès
Amer Ouzegane
Au premier plan, Albert Camus 2eme à partir de la droite

En 1955, Albert Camus, comme il le dira plus tard, avait « mal à l’Algérie ». Il n’a pas pris position pour l’indépendance comme il n’a pas condamné fermement le système colonial. Journaliste à Alger Républicain, il avait réalisé en 1938 des reportages poignants sur la situation des paysans de Kabylie, relatant la grande misère qui les frappait.
Il condamnait l’attitude d’un certain colonat. Il comprenait que la révolte des Algériens était nourrie de l’injustice et de la répression. Surtout, avec une grande lucidité, il était conscient que l’Algérie allait, d’après lui, à la catastrophe par l’engrenage de la violence que la répression avait déclenché. Il n’avait pas condamné fermement et clairement les méfaits de la colonisation bien qu’il en eût dénoncé les conséquences sur les conditions de vie des Algériens. Il ne prit pas position pour l’indépendance de l’Algérie, n’apporta pas son soutien au FLN. Il était surtout désespéré par l’attitude des groupes extrémistes européens qui influaient négativement sur le petit peuple des Français d’Algérie. Il souffrait du fossé qui se creusait entre les deux communautés. Il voulait ouvrir les yeux de ses compatriotes avant qu’il ne soit trop tard, et éviter que le petit peuple des Français d’Algérie, à qui il était si attaché, ne suive ceux qui cherchaient à opposer dans une lutte sanglante deux communautés qui vivaient ensemble. S’il reconnaît dans une certaine mesure que la guerre de libération (il parle de « l’insurrection des Arabes ») résulte dans une large mesure de l’injustice infligée aux Algériens, il ne ménage pas non plus le FLN qu’il accuse de pratiquer la terreur.

Camus dénonce la misère des Algériens mais ne condamne pas le colonialisme

Parmi les libéraux européens d’Algérie, il représente une tendance particulière qui refuse de condamner le colonialisme et d’appuyer la revendication de l’indépendance et qui est surtout préoccupée par la coexistence pacifique des deux communautés. Au cours d’une rencontre de personnalités européennes organisée à Alger en mars 1955 à l’initiative notamment du professeur Mandouze, un groupe comprenant des proches de Camus, Charles Poncet, de Maisonseul, Miquel, Simounet refuse de condamner la colonisation et appelle au rapprochement des communautés. Pour eux, la répression doit cesser et les attentats du FLN aussi. Poncet aurait défendu à cette rencontre la position de Camus : « Si nous voulons être efficaces, nous devons expliquer aux pieds-noirs dont nous sommes, la nécessité de comprendre la rébellion. »
André Mandouze et Pierre Chaulet représentaient l’autre tendance. Ils avaient essayé depuis plusieurs années de rassembler des associations diverses et de réunir des personnalités de différentes tendances, des Algériens de différentes confessions : des étudiants de l’AEMAN, des Scouts musulmans et même des jeunes du MTLD, il y avec eux des Algériens engagés dans le mouvement national tels que Lamine Khène, Omar Lagha, Mahfoud Kaddache, Salah Louanchi et aussi Pierre Popie et Pierre Roche. Ce groupe se retrouve dans l’Association des jeunes Algériens pour l’action sociale (AJAS). Avec le professeur Mandouze, ils fondent la revue Conscience maghrébine. Il y aura  avec eux d’autres Algériens activant déjà dans le domaine politique : Benkhedda, Yazid, Boulahrouf, Dahlab, Draréni, Benyahia, Harbi.
En septembre 1955, Charles Poncet reçut un soutien, en fait attendu et espéré d’Albert Camus qui lui faisait part de son désarroi. Il envisagea alors de lancer l’idée d’une trêve civile, une tentative d’imposer au FLN et au gouvernement français un accord pour empêcher les attaques contre les civils. Il espérait que le prestige d’Albert Camus aiderait cette initiative et pousserait les Européens d’Algérie à se rapprocher des Algériens et à ne pas suivre les extrémistes.
Charles Poncet et ses amis s’adressent à un groupe d’Algériens avec qui ils sont en contact, notamment au sein de l’association Les amis du théâtre d’expression arabe : Amar Ouzegane, qui a été comme Camus militant du Parti communiste algérien dont il a été exclu pour dérive nationaliste, Mohamed Lebjaoui, Boualem Moussaoui, Mouloud Amrane. Ils formeront ensemble le premier noyau du comité pour la trêve civile. Ouzegane et Lebjaoui ne cachent pas leur sympathie pour le FLN, mais taisent leur appartenance au Front où ils travaillent sous le contrôle direct de  Ramdane Abane. Celui-ci poussait les intellectuels du Front à convaincre des personnalités d’origine européenne de la justesse de leur cause et surtout à les amener à faire prendre conscience aux autres Européens de la nécessité de mettre fin aux inégalités du système colonial. Il voulait contrer la propagande officielle qui faisait passer les militants du FLN pour des fanatiques xénophobes, non respectueux de la personne humaine. Il espérait ainsi grossir le rang des libéraux qui alors auraient pu influer sur le gouvernement français pour ouvrir des négociations.
Le vendredi 16 décembre dans son éditorial de L’Express, Camus parle de la « trêve de sang ». Il critique vertement la politique de Soustelle qu’il considère comme responsable de l’extension de la violence : « On ne peut donc rêver d’échec plus complet ni plus misérable. » Il lance son idée d’une trêve en ce qui concerne les populations civiles : « C’est au gouvernement général de proposer la trêve d’humanité. »  
L’idée de la trêve civile est lancée et on fixe la date  du 21 janvier 1956 pour tenir une conférence sur la question. Camus insiste pour que lors de cette rencontre son appel soit relayé par des personnalités algériennes et européennes qui y participeront et interviendront en même temps que lui.

Camus est menacé de mort par des pieds noirs

Albert Camus reçoit aussitôt des menaces. Il est conscient que la partie est difficile et même risquée. Le Front Républicain, qui a fait campagne pour la paix en Algérie a remporté les élections législatives. Il ne pourra pas s’imposer aux élus européens d’Algérie qui sont contre le collège unique et contre toute mesure d’ouverture qui toucherait le rôle politique dominant de la minorité européenne. Les nationalistes algériens modérés, qui n’étaient pas contre une évolution graduelle de la situation, radicalisent leurs positions pour l’indépendance et se rapprochent du FLN. Albert Camus est conscient des risques et de la grande difficulté d’aboutir à un résultat. Il tient, comme par acquis de conscience, à exprimer ses positions pour le rapprochement entre les communautés et à agir dans une voie nouvelle pour limiter autant que possible l’effusion de sang.
Le mercredi 18 janvier, Camus arrive à Alger. Il participe aux réunions préparatoires qui se tiennent le vendredi au Cercle du progrès, dépendant de l’Association des oulémas. Etaient présents des hommes d’église tels que l’abbé Tissot et le pasteur Capieu et aussi Lebjaoui, Ouzegane, Moussaoui, Amrane. On se met d’accord sur le contenu de l‘appel qui sera lancé. On charge l’écrivain Emmanuel Roblès de présider la rencontre avec à ses côtés à la tribune Albert Camus, Ferhat Abbas, le père Cuoq, le docteur Khaldi.
L’annonce de cette rencontre déclenche aussitôt des réactions violentes des extrémistes européens qui appellent à une manifestation hostile. Un ami d’Emmanuel Roblès, le commissaire Gonzalès des renseignements généraux, contacte confidentiellement l’écrivain et lui fait part des grands risques qu’il encourt avec ses amis. Il lui recommande de ne pas tenir la réunion à la salle de la mairie comme prévu. Les groupes extrémistes ont décidé de saborder la rencontre  à tout prix et ils sont décidés à utiliser la violence.

Le FLN assure la sécurité de la rencontre

Mohammed Lebjaoui propose alors de tenir la rencontre au Cercle du progrès de l’Association des oulémas, à la rue du divan près de la cathédrale (ancienne mosquée Ketchaoua). Il organisera lui-même le service d’ordre. Le FLN allait mobiliser 1.200 militants résolus qui avaient reçu pour mission de protéger à tout prix Camus et les participants tout en évitant l’émeute et l’affrontement avec la police ou avec les ultras qui avaient décidé d’être présents en force.
Au cours d’une réunion préparatoire, Albert Camus s’était ouvert aux organisateurs: « Notre but est que le FLN et le gouvernement français acceptent d’épargner les civils. Est-ce que le FLN acceptera ? » Au cours d’une discussion qui eut lieu dans un lieu privé la veille de la rencontre, Lebjaoui aurait révélé ses liens avec le FLN sans préciser ses responsabilités. Il aurait promis une réponse de la direction du FLN pour le lendemain. Lebjaoui s’était montré sceptique et s’en était ouvert à Camus. Il était convaincu que le gouvernement français n’accepterait pas l’initiative. Il avoua que le FLN considérait que la répression contre la population civile algérienne était l’élément essentiel de la stratégie du gouvernement français en Algérie et la condition de la politique de pacification. Mais le Front voulait montrer sa bonne volonté et encourager toutes les initiatives qui pouvaient réduire les souffrances et obliger les autorités françaises à ouvrir des négociations. Le dimanche après-midi, juste avant l’ouverture de la conférence, Lebjaoui apporta la réponse du FLN. Celui-ci était prêt à épargner les civils sur tout le territoire si le gouvernement français prenait le même engagement. Ce fut un immense encouragement pour Camus qui renforça sa résolution.  Une des deux parties, celle de ceux qu’on traitait d’assassins et de terroristes fanatiques, acceptait à l’avance. La moitié du chemin était assurée.
Quand la conférence s’ouvre, tout le monde est inquiet. Camus l’est en particulier. Pour sa personne, puisqu’il a reçu des menaces directes et que les services de police l’avaient dissuadé de tenir sa rencontre. Il ne voulait surtout pas que son initiative déclenchât des violences, ce qui l’aurait profondément traumatisé. Lebjaoui l’avait rassuré : le service d’ordre sera à la hauteur. Le FLN avait alors désigné des militants résolus avec une mission délicate : assurer la protection totale de Camus et de ses invités à n’importe quel prix, mais sans utiliser d’armes et en même temps rester suffisamment disciplinés, dissuasifs et maîtres de soi pour éviter l‘affrontement avec les forces de l’ordre et ne pas répliquer violemment aux provocateurs. De nombreux CRS sont disposés à la limite de la place du gouvernement. Les militants du FLN tiennent les alentours et surveillent le lieu. Ils sont partout, en plusieurs cercles, interdisant toute infiltration et assurant même de loin la protection des invités. C’est un service d’ordre exceptionnel et parfaitement organisé. Personne n’approcha du Cercle du progrès et les invités purent arriver et repartir en toute sécurité. Parmi le service d’ordre, il y avait des militants de choc du FLN qui s’acquittèrent au mieux de cette mission pour eux inédite.

Un déchaînement de haine

Les ultras sont là, plus d’un millier ayant répondu aux appels des différents groupes extrémistes de l’UFNA, Ortiz, Achiary, Goutailler. Les insultes et les menaces pleuvent: « A mort Camus! » Des pierres pleuvent et quelques-unes seulement arrivent aux fenêtres de la salle. Mais il est impossible d’approcher.
L’assistance est dans l’angoisse générale. Albert Camus lit son texte d’une manière un peu précipité. A la tribune, il y a Emmanuel Roblès qui préside, de Maisonseul, le père Cuoq, le Dr Khaldi. Ferhat Abbas, pris dans l’effervescence qui entoure le lieu de la réunion, arrive en retard, conduit et protégé par le service d’ordre du FLN. A son arrivée, Camus se lève et lui donne une longue accolade sous les applaudissements d’une assistance soulevée par l’émotion. Il conclut son appel en rappelant le but de la rencontre : « Obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contact, ni à s’engager à rien d’autre, déclarent simultanément que pendant toute la durée des troubles la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée. » Après quelques autres interventions, Roblès lance solennellement l’appel à la trêve civile. Les participants quittent précipitamment la salle, protégés par un service d’ordre imposant dont les différents groupes protègent le retour de chaque participant. Les ultras ne purent à aucun moment ni approcher le lieu ni s’en prendre à l’un des participants.
Le lendemain Soustelle, encore gouverneur général pour un court moment, prie Camus de venir le voir. L’écrivain sera fortement secoué par les propos qu’il entendit: « Que les choses soient bien claires: pas question d’épargner les demi-pensionnaires, ceux qui la journée sont à la charrue et qui la nuit prennent le fusil contre nous… » Soustelle exprimait alors les positions des partisans de la pacification : tous les civils étaient suspects.

La fin de non-recevoir du gouvernement Français

Une fois Camus reparti, les membres du comité pour la trêve civile (de Maisonseul, Roblès, Miquel, Chentouf, Amrane, Moussaoui) demandèrent une entrevue au gouvernement général. Ils furent brièvement reçus par Guy Mollet, bloqué à Alger par la manifestation des ultras à laquelle il venait de céder en revenant sur la nomination de Cartroux comme gouverneur général. Le chef du gouvernement leur tint un discours évasif, confus et plein de contradictions. Il hésitait toujours sur la conduite à tenir, entre les choix politiques sur la base desquels il avait été élu, mais craignant d’adopter des positions fermes face aux ultras. Il demanda à ses interlocuteurs de maintenir des contacts avec le FLN, mais sans donner aucun engagement officiel du gouvernement français. Il leur déclara même qu’il nierait avoir tenus de tels propos si on les répétait. Des années plus tard, Charles Poncet raconta combien ils sortirent désabusés et même atterrés selon lui, de cette entrevue. Il révéla que Miquel et Chentouf avaient été appelés en tant que représentants de la nouvelle Fédération des libéraux par Lacoste qui leur aurait dit : « Si je vous trouve sur mon chemin, je vous briserai comme les autres. »
En mai 1956, de Maisonseul sera arrêté à Alger pour appartenance à une organisation subversive (cette même Fédération des libéraux), en fait pour avoir fait partie du Comité pour la trêve civile. Il obtiendra un non-lieu le 10 juillet 1957.  
Albert Camus s’était heurté à l’hostilité, aux menaces et au déchaînement de haine de ses compatriotes pieds-noirs lorsqu’il lança son initiative de trêve civile. Il n’avait pas pris position pour l’indépendance de l’Algérie et il lui était arrivé de condamner les actions du FLN.

Boualem Touarigt

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