Nuit rouge de Bouberka
Extrait du livre

Par La Rédaction
Publié le 27 déc 2012
Ghermine Abdelhamid
Ghermine Abdelhamid
Dedout à droite : Boukeroui Amar "petit Amar" un moudjahed - A gauche: Yahia Cherif Nacer - Assis : Mezouari Larbi
De g. à dr.: Ahmed Boumesaoudi, Aouchiche, Meziane N'civil, Amar Chinois - Assis : Lalaoui Abdelkader dit Abdelkader Boumessaoudi et Mohand ou Blekacem Ichelliten de Tala Hiba
De g. à dr.: Si Omar Tizi El Korn, Un moudjahed, Boucetta Zoubir
A droite Si Mohamed Boudrahem, dit Mohamed Oumridj - A gauche Abdelkader Belaoud (Ifrene)
De g. à dr.: Mohamed Ouini Ouagel, Cherif ou Hamiche, Hamid Ou Hamiche (Kadi) Ali ouaghbalou  (Boudjellal) -  Mouhand Tahar ou Hamiche et Amar Chibane dit J3

22 mars 1956, une date que la population de Toudja n’est pas près d’oublier.
Le lieutenant Georges Marcel Sansuc, du 11e régiment d’infanterie coloniale, né le 10 décembre 1919, en haute Garonne, arrivé à Toudja dans le courant du mois de novembre 1955, fut à l’origine d'une catastrophe qui endeuilla le hameau de Bouberka, la nuit du 22 mars 1956. Sa date de naissance nous renseigne, à quelques précisions près, sur son cursus militaire ; il avait dû faire ses premières armes dès le début de la Première Guerre mondiale pour la finir en Algérie après avoir subi la mémorable défaite de Dien-Bien Phu en Indochine.
Il s’était bien sûr installé dans les locaux de la mythique école de Toudja qu’il avait fermée, chassant élèves et enseignants, avec ses soldats, tous issus des colonies françaises d’Afrique, entre autres ceux venus du Sénégal.
Il avait ouvert son tableau de chasse par la liquidation, vers le mois de février 1956, de deux citoyens de Toudja dont le premier fut Chalal Larbi, beau-frère et cousin de Debbouz Mohand Arab, que nous retrouverons ci-dessous. La veille du massacre de Bouberka, il s’attaqua à deux autres paisibles citoyens dont l’un, grièvement blessé, eut par miracle la vie sauve, car il fut évacué discrètement vers l’hôpital de Bougie. Quant à l’autre, il n’eut aucune chance de survie. Ce fut le troisième martyre de Toudja.

«  C’était un après-midi du 22 mars 1956, vers quinze heures que le lieutenant et son escorte revenaient de Bougie à bord d’une jeep et d’un Dodge 4x4 américain doté d’une mitrailleuse. Il y avait à son bord une dizaine de tirailleurs sénégalais. Ils se dirigeaient vers Toudja. Arrivés à hauteur de la ferme, ils virent Meddour Mohand Ameziane et son neveu Said dans leur jardin situé à une dizaine de mètres de la route de l’autre côté de la rivière. Il arrêta sa jeep, suivie de son escorte, et intima à nos deux jardiniers l’ordre de venir vers lui. Ils obtempérèrent, vu qu’ils n’avaient rien à se reprocher et qu’ils n’avaient pas d’autre choix ; ils s’approchèrent de la jeep où les attendaient le lieutenant et ses sbires. Ils n’étaient pas encore arrivés qu’il leur demanda de s’arrêter et de se mettre à genoux, ce qu’ils firent tous les deux. Il s’empara de la mitraillette de son chauffeur et tira dans leur direction deux bonnes rafales. Il les atteignit tous les deux ; ils s’affalèrent, inertes après deux ou trois soubresauts. Puis il sortit son revolver et leur asséna les fameux coups de grâce (…). Son forfait accompli, le convoi reprit la route en direction du poste militaire de Toudja. Il devait être dix sept heures (…) ».

Trois moudjahidine furent chargés par Si Amirouche de lui tendre une embuscade et de le liquider coûte que coûte. C’était Makhloufi Mohand-Tahar, Debbouz Said et Debbouz Mohand Arab tous les trois issus d’une même famille.

« Nos trois maquisards se furent retrouvés chez Ammi Mohand Tahar, comme prévu à côté de l’aire à battre de ce dernier peu avant le coucher du soleil. De là ils surveillaient le sentier qui menait de la caserne vers le village de Bouberka. Ammi Saïd revenait de chez sa femme Fatima à laquelle il avait demandé de lui préparer quelques crêpes pour le lendemain. Ils étaient là, tous les trois, en train de discuter à voix basse sur les préparatifs d’un prochain attentat ; ils avaient opté pour une autre embuscade pour cibler les soldats qui avaient l’habitude d’aller faire leurs commissions au village car cibler spécialement le lieutenant devenait une opération périlleuse plus pour les citoyens que pour eux.
Ils étaient là, derrière une haie de cactus, en train d’épier tous les mouvements de personnes qui se faisaient sur le chemin lorsqu’ils virent, à une vingtaine de mètres plus loin, des soldats qui se dirigeaient vers Bouberka. Y avait-il parmi eux le lieutenant en question ? Nul ne le savait. Ils pensaient à quelques soldats qui allaient acheter des œufs chez quelque vieille femme du village, bien que ce fût quelque peu tard. Ils s’étaient préparés pour les accueillir au retour au cas où ils s’attarderaient jusqu’à la tombée de la nuit.
Mais, au bout d’un quart d’heure, ils entendirent les aboiements du chien de Ammi Mohand Arab. En effet, ce chien aboyait rageusement dès qu’il voyait les soldats et il ne se calmait qu’une fois que Na Rekia le grondait. C’était aussi le seul chien à n’avoir pas été abattu, suite aux injonctions de l’ALN de tuer tous les chiens, sans exception, et déroger à cette règle exposerait son auteur à de lourdes sanctions.
Ils comprirent que ces soldats s’étaient rendus chez Na Rekia. Ils étaient en train de s’interroger du regard lorsqu’ils entendirent trois coups de feu qui venaient du même endroit, c'est-à-dire, de la maison de Si Mohand Arab.
En effet, c’est sur sa femme qu’ils avaient tiré, et c’était le lieutenant Sansuc.
Lorsque notre lieutenant quitta la caserne, escorté comme d’habitude par un groupe de soldats, il prit la direction du village de Bouberka et alla droit vers la demeure de Ammi Mohand Arab. Il y entra après avoir défoncé la porte à double battant qui ne résista pas aux violents coups de crosse de l’un de ses acolytes. Ils furent maintenant dans la cour en face de Na Rekia qui vint à leur rencontre, tremblant de peur. Il y avait là, en face d’elle, le lieutenant, un sergent et un soldat.
– Où est ta belle-fille ? lui demanda le lieutenant, rouge de colère ; dis-lui de venir !
Elle comprit qu’il voulait en finir avec elle pour de bon. Elle se tourna pour l’appeler mais Fatima était déjà sortie de sa chambre et se dirigea vers l’officier. Elle s’exprima en kabyle, ce qui irrita le lieutenant car il ne comprenait rien de tout ce qu’elle lui disait.
– Que me veux-tu, je suis devant toi.
– Je veux que tu me dises où est ton mari Mohand Arab.
– Mohand Arab ! Mohand Arab ! Il est dans ma poche (en kabyle) en mimant l’action.
Elle pensait qu’il ne la comprendrait pas. Le lieutenant savait parfaitement ce qu’elle voulait dire et, se sentant amèrement outré devant de tels propos, il sortit sa main qu’il avait enfouie dans sa poche et la gifla si violemment qu’elle tomba ; se relevant de sa chute, elle marmonna quelques paroles, inaudibles d’ailleurs, que le lieutenant crut être des insultes. C’est à ce moment-là qu’il empoigna son pistolet et lui tira trois balles en pleine poitrine. Elle s’affala devant ses pieds mais elle n’était pas morte. Il quitta les lieux suivi de son escorte pour prendre le chemin du retour vers la caserne. Na Rekia se laissa choir sur le corps palpitant de sa bru qui respirait faiblement et qu’elle essaya de soulever de ses bras émaciés. Du sang suintait de ses blessures formant une mare rougeâtre qui s’élargissait lentement. Les yeux révulsés de Fatima fixaient Na Rekia qui sanglotait et tentait en même temps d’éloigner son petit-fils Mohamed qui voulait s’accrocher à son dos, le visage inondé de larmes. Puis sa fille Tata vint la rejoindre pour l’aider à la transporter vers sa chambre. Fatima était là, devant elles, sans vie, baignant dans une mare de sang. Elle fut soulevée précautionneusement et déposée sur une couche qu’elles avaient préalablement préparée. Puis on la couvrit d’un drap blanc.
Notre lieutenant et ses gardes du corps quittèrent la maison de Na Rekia et  empruntèrent la ruelle qui les mena vers la maison de Ammi Hamou, le père de Fatima. La porte à deux battants qui donnait sur une sorte de préau précédant la cour résista aux coups de crosse de l’un des soldats. Ils durent aider l’un d’entre eux à se hisser sur le toit puis ce dernier sauta dans la cour et vint ouvrir la porte qui était barricadée de l’intérieur. Lorsque le lieutenant entra dans la maison, il vit Ammi Hamou debout, enroulé dans son burnous, adossé à la margelle du puits. Le lieutenant alla droit vers lui et le saisit brutalement.
– Comment t’appelles-tu ?
– Debbouz Smaïl, dit Hamou.
– Tu es le père de Fatima, la femme du fellagha ?
– Oui, je suis son père.
– Donne-moi ta carte d’identité et passe devant moi.
Ammi Hamou fut poussé par le lieutenant lui-même et ils quittèrent la maison. A peine ont-ils fait quelques pas dans la ruelle gagnée par la pénombre qu’ils virent venir Ammi Mohand. Le lieutenant le saisit par le pan de sa veste et le flanqua contre le mur du moulin à huile de Ammi Hamou.
– Comment t’appelles-tu ? lui demanda le lieutenant.
– Debbouz Mohand.
– Ah ! C’est toi le fellagha ? Et bien, tu es bien tombé, je te ferai ta peau aujourd’hui !
– Non, je ne suis pas le fellagha, je suis son cousin.
– C’est du pareil au même, le cousin d’un fellagha est aussi un fellagha. J’ai devant moi le beau-père et le cousin d’un fellagha. C’est à moi de jouer maintenant.
Un soldat les poussa devant lui et les mena vers le grand caroubier de Ammi Hamou qui se trouvait à l’entrée de son jardin au lieu-dit Atar Ou Yazit.
– Que dois-je faire de vous maintenant espèce de sales fellaghas ? Votre heure à sonné et vous allez me payer les crimes que vous avez commis sur les personnes du garde-champêtre et du bachagha.
Et sans trop tarder, il dégaina son pistolet et vida sur leur corps tout le chargeur. Ammi Hamou s’affala, inerte. Quant à Ammi Mohand, il put prendre la fuite à travers un sentier qui menait vers les jardins du village mais il s’effondra à une dizaine de mètres plus loin, le corps traversé par une rafale de mitraillette d’un des soldats qui accompagnait le lieutenant.
Puis, ils prirent le chemin du retour, vers la caserne. Le lieutenant fut devancé par un soldat et suivi par un autre, un sergent. »

Après avoir abattu Debbouz Fatima, enceinte, qui est l’épouse de Si Mohand Arab, puis, Debbouz Hamou le père de Fatima et Debbouz Mohand, l’oncle de Ammi Saïd, le lieutenant Sansuc prit le chemin du retour, vers sa caserne et c’est juste après avoir quitté Bouberka qu’il fut abattu par Si Mohand Arab.

«  Tous ces coups de feu, depuis ceux tirés sur la jeune Fatima jusqu’aux derniers, avaient attiré l’attention de nos trois moudjahidine qui, sans rien comprendre de tout ce qui s’était passé, ni savoir qui ils avaient abattu, convergèrent vers la sortie du village, à quelques dizaines de mètres de la dernière maison. Ammi Mohand Arab se cacha derrière un olivier à portée de fusil du chemin qu’allaient emprunter nos criminels. Ammi Saïd s’embusqua à une vingtaine de mètres en retrait, derrière Ammi Mohand Arab pour couvrir son repli. Quant à Ammi Mohand Tahar, il se posta un peu plus en amont pour tirer sur les soldats qui viendraient en renfort de la caserne.  Tirer sur une jeune femme de dix-huit ans, enceinte de surcroît. Ammi Mohand Arab avait le pressentiment qu’on avait tué soit sa mère, soit sa femme, car, de l’endroit où il se trouvait et qui était tout proche, il avait pu localiser les premiers tirs et était sûr que c’était chez lui. Quant aux derniers coups de feu, il avait pensé plus à Fatima la femme de Ammi Said qu’à quelqu’un d’autre.
Ne se doutant de rien et croyant évoluer en terrain conquis, notre lieutenant et son escorte se mirent en route à travers le chemin qui allait les conduire vers la caserne. Ammi Mohand Arab était là, bien planqué derrière son tronc d’olivier, l’œil attentif, l’oreille tendue, le doigt sur la détente de son fusil de chasse, à dix mètres à peine du chemin, certain qu’ils n’auraient aucune chance de s’en tirer. Froid comme un bloc de glace, pensant en même temps à sa femme qui devait déjà être dans l’autre monde, ou peut-être sa mère, qui d’autre encore, il ne pouvait le savoir ; serait-ce la femme de Ammi Said ? Il fut soudain tiré de ses rêveries lorsqu’il vit devant lui, un soldat suivi à quelques mètres par le lieutenant et un autre soldat. L’officier arriva juste en face, ses deux galons accrochés à la boutonnière de sa vareuse. C’était bien lui, il était là, devant lui, en chair et en os, regardant à droite et à gauche, dans l’espoir de surprendre un paysan retardataire pour lui faire sa peau, ne se doutant à aucun moment que les trois moudjahidine qui l’obnubilaient étaient maintenant là, tout proches. Ammi Mohand Arab le prit sur sa ligne de mire et de son doigt droit, appuya sur la détente de son fusil. Un coup de feu partit, puis un deuxième, déchirant cette atmosphère pesante. Le sergent s’affala sur le corps du lieutenant qu’il tentait de couvrir de son corps, l’autre soldat qui n’était pas encore remis de sa stupeur, prit les jambes à son cou et donna plusieurs coups de sifflets en guise d’appel au secours aux soldats de la caserne. Puis il s’arrêta à quelques dizaines de mètres plus loin, pour se cacher derrière un olivier, attendant les renforts qui ne tardèrent pas à arriver. Nos trois cousins, leur forfait accompli, s’évanouirent dans la nature, prenant la direction de la forêt où ils disparurent. Il fallait quitter ces lieux avant l’arrivée des renforts. De la caserne en amont, on avait entendu les coups de sifflet et reconnu les coups de feu tirés par nos moudjahidine, à l’aide de leur fusil de chasse, ces derniers ne possédaient pas encore d’armes de guerre. Une armada de soldats était déjà sur les lieux, occupés à secourir le lieutenant qu’ils menèrent vers la caserne sur un brancard. Ils quittèrent tous le village, sans toucher à personne. Il faisait déjà nuit.
Les villageois n’ayant rien compris à tout ce qui venait de se passer restèrent tous cloîtrés dans leurs maisons, ne sachant quoi faire. Quitter le village et fuir ? Vers où ? Vers la forêt, avec leurs femmes et leurs enfants ? Quitter définitivement le village ? Que prendre avec soi ? De la nourriture, de la literie, leur bétail ? Il leur était difficile de trancher devant des événements inhabituels, auxquels ils n’étaient pas préparés, où ils n’avaient aucun moyen de se retrouver pour se concerter et prendre une décision commune. Le temps s’était arrêté et une terreur indescriptible s’empara de tous les habitants du village et de tout le douar. Na Adouda, accompagnée de son fils Smaïl, entrouvrit la porte de la maison et ce pour partir à la recherche de son mari qu’elle croyait encore vivant, car nul ne savait sur qui ils avaient tiré. Il ne faisait pas encore nuit et on pouvait facilement voir une personne à plus de vingt mètres. Ils avançaient à pas de loup, sans être sûr que les soldats fussent partis, scrutant les recoins de la ruelle dans l’espoir de voir Ammi Hammou avec son burnous blanc encore en vie. Mais, à peine eurent-ils fait quelques pas le long du chemin qui menait vers le lieu-dit Atar Ouyazit, qu’ils virent une forme blanchâtre, telle un linceul blanc, allongé sous l’énorme caroubier qui trônait au milieu d’un carrefour qui servait aussi d’aire de jeu pour les gamins du village. Ammi Hammou était là, inerte, le rythme lent de sa respiration soulevait légèrement sa chemise tâchée de sang. Sans trop tarder, au risque de se faire surprendre par les soldats qui peut-être allaient revenir, ils le prirent en le soulevant qui par les épaules, qui par les jambes et le ramenèrent à la maison ; ils l’allongèrent sur son lit, avec l’espoir de le voir sauf.
Quant à Ammi Mohand, personne ne sut ce qui lui fut arrivé. Ni sa femme Chérifa, ni ses frères Chabane et Ali n’osèrent sortir pour partir à sa recherche. Il commençait déjà à faire nuit et ils avaient pensé qu’il avait dû se cacher dans quelque jardin à la vue des soldats.
Toute la population des villages environnants qui n’avait jamais entendu autant de coups de feu depuis le déclenchement de la lutte armée, attendait la levée du couvre-feu pour sortir et savoir ce qui s’était passé durant cette nuit macabre qui présageait une catastrophe.
Mais ce silence fut de nouveau rompu par les appels stridents venant de la forêt d’en face, demandant à tous les villageois de quitter leurs maisons et de se réfugier dans la forêt où ils les attendaient. Ammi Said criait de sa voix puissante dont les échos retentissaient de la montagne en amont.
– Habitants du village, quittez vos maisons car les militaires se préparent à vous massacrer ; ne restez pas dans vos maisons ! Fuyez !
Il s’était mis à leur crier à partir d’une crête au milieu de la forêt parce qu’il avait vu un interminable convoi militaire qui avait déjà amorcé la route menant vers Toudja ; il était déjà arrivé à hauteur de l’ancienne ferme Donain. Le convoi roulait tous feux éteints et, arrivé au lieu-dit Imiloul, il s’arrêta. On fit descendre un groupe de soldats qui se dirigea vers le village pour barrer la route à d’éventuels fuyards. On en fit de même à plusieurs endroits de telle sorte à encercler tout le douar : Izrarène, Ait Messaoud, le village Laïnceur, Tighilt et enfin la caserne. Tous les groupes qui descendaient des camions convergèrent vers le lieu du drame Bouberka. C’était à quelques choses près, la nuit de la « Saint Barthélemy », le 22 mars 1956. Presque toutes les maisons furent incendiées et tous ceux qui tentaient de fuir furent soit tués, soit blessés. D’autres furent faits prisonniers et envoyés vers les centres de tortures pour finir dans un camp d’internement dans la région de M’Sila. Il y eut quatorze morts, deux blessés et une dizaine de prisonniers.
Et pourquoi n’avaient-ils pas quitté le village à l’appel de Ammi Said me direz-vous ?
Ils étaient partis du principe qu’ils étaient innocents d’une part, et qu’ils ne savaient pas non plus que nos maquisards avaient abattu le lieutenant et qu’il serait vengé sur leurs personnes d’autre part. Seuls la femme de Ammi Said, son fils Hamid et ma tante Cherifa avaient fui le village et se furent réfugiés dans une grange au lieu-dit Ighil Iferdi à la lisière de la forêt, pour rejoindre le lendemain matin le village d’Ibelhadjène où elles furent hébergées par Meznad Djoudi. Fatima et son fils Hamid durent partir vers Alger, chez Ammi Makhlouf où ils restèrent jusqu’au cessez-le feu.
Une horde de soldats ennemis encercla le village ; ils étaient appuyés par les tirailleurs sénégalais qui venaient du poste de Toudja avec à leur tête le lieutenant Corne. C’était un jeune officier qui était le premier à être arrivé à Toudja vers le mois de novembre 1955. C’était un très beau jeune homme dont les yeux bleus enfoncés dans leurs orbites pétillaient derrière ses lunettes de vue. Son képi bleu ciel ajoutait quelques centimètres à la hauteur de sa grande taille fluette dont le buste, quand il marchait, penchait vers l’avant comme s’il voulait prendre des élans. Il y avait dans ses traits comme un air de naïveté mêlée à une touche de bonhomie trompeuse. En effet, il accueillait les gens avec un sourire jovial, les écoutant patiemment. (……..)
Il avait une méthode savamment machiavélique de se débarrasser de ceux en qui il avait un espoir de collaboration et qui trahissaient sa confiance. (……..)
«  C’était lui qui dirigea cette nuit-là, l’opération de représailles sur les habitants de Bouberka.
Juste au moment où les premiers soldats arrivèrent à hauteur de la première maison, une silhouette se détacha de la haie d’un jardin faisant face à une maison. Un soldat l’ajusta de son arme et tira. Il fut tué sur le coup. C’était le jeune Bouberkaoui Amar, la trentaine environ qui venait d’arriver de France. Il venait de cacher dans son jardin une valise dans laquelle il avait mis tout son argent et les quelques objets précieux qu’il possédait ; il laissa une veuve et trois enfants : deux garçons et une fille. Quant à la valise, elle disparut à jamais. Un soldat avait dû la prendre. Puis s’en suivit un carnage général : ceux qui tentaient de fuir furent abattus sans sommation. Ceux qui refusaient d’ouvrir leurs portes et de sortir périrent dans les flammes, leurs maisons furent incendiées sans exception et sans état d’âme. D’ailleurs, le corps sans vie de la jeune Fatima fut retiré le lendemain matin sous les décombres de sa chambre ravagée par les flammes. Elle y avait été déposée la veille par Na Rekia après le départ du lieutenant et ses sbires. Ceux qui ouvrirent leurs portes furent bâillonnés et parqués au niveau de la djemââ, les femmes et les enfants d’un côté et les hommes de l’autre dont les plus valides furent emmenés au poste.
C’était une nuit d’enfer tellement les flammes qui s’élevaient de ces masures atteignaient les cimes des arbres géants qui parsemaient le village. La maison des Brahmi fut réduite en cendre et six personnes périrent dans ce brasier. Ammi Braham le coiffeur du village, ses filles Melaaz et Saliha, à peine pubères, ses deux garçons Saïd, et Madjid le collégien de la classe de troisième venu passer ses vacances de Pâques chez ses parents ; ils furent tous carbonisés. Seuls Na Aîcha, la femme de Ammi Braham, son fils Smaïl furent épargnés ainsi que l’épouse de son frère Sâadi, on ne sait par quel miracle. Ils furent difficilement retirés des décombres de leur maison, enfouis sous les tuiles et la charpente qui s’étaient affaissées. Tous les hommes valides du douar convergèrent vers le lieu de l’hécatombe.
Et ce fut en venant porter leurs secours qu’un groupe de jeunes garçons découvrit le corps de Ammi Mohand, inerte, au milieu du chemin qui menait vers le village au lieu-dit Ighzer Oufechich. Il fut ramené et déposé au milieu de la djemââ du village en attendant d’être rejoint par d’autres. Quant à Ammi Hamou, il fut ramené à la maison, la veille avant l’arrivée des renforts venus de Bougie, par sa femme Adouda et son fils Smail.
Une autre famille fut durement touchée car elle perdit cette nuit-là quatre jeunes hommes. Ammi Bachir Ou Chikhoune perdit son fils Mohand, célibataire, et Akli laissant une veuve et une fillette à peine âgée de deux ans. Seuls lui et son fils Ahcène furent épargnées car ils se trouvaient à la veillée funèbre chez les Meddour.
Quant à Ammi Belkacem, il perdit aussi deux enfants : Tahar célibataire et Ahmed laissant aussi une veuve et trois enfants ; son fils Saïd fut emmené en prison ; quant à Hocine, il se trouvait à Bougie pour la réparation d’une panne de son camion. Seul lui et son fils Sâadi furent épargnés pour les mêmes raisons que son frère Bachir. (…). »
« Des deux familles Chikhoune, seuls Ami El Bachir et son fils Ahcène survécurent pour l’une, quant à l’autre il ne restait que l’aîné des enfants, Saadi qui avait rejoint le maquis vers 1957.
Chikhoune Belkacem fut tué par les gendarmes de Toudja vers le 4 septembre 1956, tout près du village Ait-Messaoud. Ils l’avaient enlevé du car à son retour de Bougie, vers deux heures de l’après midi ; puis ce fut le tour de son fils Hocine qui fut abattu en face du village de Oued-Ghir par un légionnaire détaché à la SAS de Toudja. Ce fut enfin le tour de son autre fils Said, adjudant de l’ALN, qui fut également abattu en même temps que le chef de la zone I Si Larbi Touati, et ses adjoints Ahcène Dehas, Boubekeur Hadj Ali, Meziani Madjid et Toudji Mourad le 28 décembre 1961. »
« Les militaires avaient quitté le village vers deux heures du matin, emmenant avec eux leurs prisonniers, laissant derrière eux un village en ruine, couvert par une épaisse fumée qui se dégageait des décombres où les corps de certaines victimes attendaient d’être retirés, complètement carbonisés. En effet, dès les premières lueurs du jour naissant, tous les hommes et les femmes valides convergèrent vers Bouberka. Les dépouilles des victimes furent d’abord enlevées de dessous les gravats encore fumants pour être enveloppées dans des linceuls offerts par les commerçants du village, chef-lieu de la commune. »
Le lieutenant Corne, officier de la SAS de Toudja qui dirigea le massacre fut abattu à son tour par un commando de l’ALN dans la région de Sidi-Aich.
Si Mohand Arab et Ammi Said  évoluèrent au sein de l’ALN jusqu’à l’indépendance et furent élevés au grade de sous-lieutenant. Quant à Si Mohand Tahar, il fut encerclé et abattu par un commando de parachutiste lors de l’opération Jumelle.

Ghermine Abdelhamid

DOSSIER

Une histoire parallèle

Les communistes dans la Révolution

MOUVEMENT NATIONAL

Combattre pour l’Algérie

Fatiha et Cherifa Tayeb Brahim

FIGURES HISTORIQUES

L’homme qui portait la lumière sur son visage

Il y a 30 ans disparaissait le moudjahid Lakhdar Rebbah

GRANDES DATES

Le mardi noir de Ghazaouet

22 octobre 1958

MEMOIRE

Diva et … Moudjahida

Portrait de Fadila Dziria

UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Octobre 1958

Retour sur la bataille d'El Merdja