Le lent glissement vers la reconnaissance

Par Fateh Adli
Publié le 17 fév 2019
Galvanisées par l’hommage solennel prononcé le 25 septembre 2018 par Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État auprès de la ministre des Armées, suivi des décisions d’indemnisation jamais rêvée au profit des familles des harkis, les associations réclamant les droits des anciens supplétifs de l’armée coloniale savourent un moment «historique» dans la longue bataille qu’elles ont menée depuis des décennies.
Jacques Chirac
Harkis sur le quai d’un port

Pour comprendre le parcours et les revendications de ces associations sur la question de la responsabilité de la France, avec toujours le soutien actif des anciens partisans de l’Algérie française, il faut revenir aux étapes successives, marquées par des déclarations de plus en plus effrontées des chefs d’Etat français qui se sont succédé ces quinze dernières années.
Tout a commencé le 25 septembre 2001. Le président Jacques Chirac évoque pour la première fois, dans un discours, « les massacres de harkis » pendant l’été 1962 : « La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su les empêcher. Elle n’a pas su sauver ses enfants... » Le débat s’est alors focalisé, dans l’Hexagone, sur la responsabilité de l’Etat, en posant comme un postulat l’existence de tels massacres.
Des observateurs pourtant avisés et réputés anticolonialistes comme l’historien Pierre Vidal-Naquet, estimait que «des ordres ont été donnés pour éviter un afflux que l’économie française est pourtant en état de supporter... »
Quelques mois plus tard, le 31 mars 2003, Jacques Chirac institue par un décret une « Journée nationale d’hommage aux harkis et autres membres des formations supplétives », donnant lieu, chaque année à Paris, à une cérémonie officielle dans la cour d’honneur des Invalides.
Ce grand pas va inciter les familles des harkis et leurs soutiens à exiger plus. Ainsi, le 10 janvier 2004, une association de femmes organise une manifestation dans la capitale française. Les manifestants scandent : « Nous voulons que notre République reconnaisse officiellement sa responsabilité dans l’abandon dramatique des harkis en 1962 et leur traitement indigne depuis 41 ans. »
C’est, d’ailleurs, à partir de cette date que l’idée de faire reconnaître la responsabilité de l’Etat dans « la tragédie » des familles de harkis devenait la principale revendication portée par ces milieux anti-algériens. Pendant plus de douze ans, un conglomérats d’ONG, composé notamment de l’Association de harkis et droits de l’homme (AHDH), de la Ligue des droits de l’homme (LDH), du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) et de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), écrivaient, chaque année, aux présidents de la République successifs afin de leur demander de reconnaître la responsabilité de la France dans ces événements.
Cette mobilisation obtint l’adhésion de nombreuses personnalités connues, dont certaines avaient soutenu la révolution algérienne, à l’image d’Henri Alleg ou de Germaine Tillion, et des intellectuels et écrivains reconnus, tels que Jean Lacouture, Jean Daniel, Bertrand Tavernier et l’Algérien Nabil Farès, fils du premier président du gouvernement algérien post-GPRA, Abderrahmane Farès.
Mars 2007, le président Nicolas Sarkozy s’engage, dans son programme présidentiel, à porter cette revendication des harkis et de leurs soutiens, mais, aussi paradoxal que celui puisse paraitre, rien n’a été concrétisé. Pourtant Sarkozy avait la réputation d’être plutôt proche des thèses de l’extrême-droite notamment sur le thème de l’identité. Il tentera de se rattraper, en 2012, lors de la compagne électorale face au socialiste François Hollande. Il déclare : « La France se devait de protéger les harkis de l’histoire. Elle ne l’a pas fait. C’est cette responsabilité que je suis venu reconnaître. »
C’était trop tard pour lui. Pour les associations de défense des harkis, c’est l’occasion de faire dans la surenchère. Elles déplorent notamment que seul « l’abandon » des familles a été reconnu, et non pas aussi « les massacres » dont elles auraient été victimes. Elles sont en tout cas parvenues à entrainer le futur président dans leur sillage. Après s’être engagé, durant sa campagne en 2012, à satisfaire leur revendication, il concrétise son engagement quatre ans plus tard.
Ainsi, dans un discours prononcé le 25 septembre 2016, François Hollande reconnait « les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines de ceux transférés en France ». Evoquant une «vérité implacable » et « cruelle », il a parlé des
« combattants qui furent privés de la protection de la France au lendemain de la guerre d’Algérie et dont l’abandon ne fut jamais pleinement reconnu par la République ».
Non totalement satisfaite, la majorité des associations de harkis voulait aller plus loin. Elles ont demandé que cette reconnaissance soit inscrite dans une loi qui ouvrirait la voie à des compensations matérielles. Cette demande sera donc pleinement satisfaite par le successeur de François Hollande, avec la mise en place, dès janvier 2018, d’un groupe de travail chargé « d’évaluer les dispositifs de reconnaissance et de réparation existants » et de « prendre en compte la situation socio-économique des harkis ». Six mois plus tard, le groupe, constitué principalement de responsables d’associations et de hauts fonctionnaires, remettaient un rapport présentant 56 propositions en faveur des harkis et de leurs familles.
Adel Fathi