La bataille de Djebel Bouzegza
Guerre d’Algérie

Par Hassina AMROUNI
Publié le 25 fév 2018
Durant le mois d’août 1957, l’armée française a subi une cuisante défaite dans les monts de Bouzegza, ce qui fera dire au sinistre général Massu, dans ses mémoires, que c’était une « montagne pourrie ».
M'hamed Bouguerra
1- Mhamed Bouguerra. 2- Bouchareb Tahar dit Laghouati. 3- Commandant Azzedine. 1958
Colonel Sadek dehiles
1- Youcef Khatib. 2- Slimane Dehiles. 3- M’hamed Bouguerra
Décès de Bachir Rouis 2e a g. : l’un des derniers survivants du commando Ali Khodja

Situé à l’extrême-est de la Mitidja, dans le massif d’Adrar Azegzaw (montagne bleue en berbère) d’où son nom Bouzegza, cette région difficile d’accès a pourtant été le théâtre de l’une des plus sanglantes batailles parmi les dizaines d’autres qu’a connues la guerre d’Algérie, et qui s’est soldée par des pertes considérables côté français.

Genèse d’un haut fait d’armes

Après le démantèlement de la Zone autonome d’Algérie (ZAA), suite à l’arrestation de son chef, Yacef Saâdi et la mort héroïque de Hassiba Benbouali, Ammar Ali dit Ali la Pointe, Mahmoud Bouhamidi et Omar Yacef dit P’tit Omar, l’armée française va se déployer en grand nombre dans les massifs montagneux environnants, pour y débusquer les moudjahidine qui auraient fui la capitale. La Wilaya IV est plus particulièrement surveillée, prise en étau par des colonnes de soldats et constamment survolée par des avions militaires.
C’est alors que le conseil de la Wilaya IV, sous la présidence intérimaire du commandant Si M’hamed, le colonel Si Sadek se trouvant à Tunis, décide de lancer une offensive contre les villes et villages relevant de sa compétence territoriale, afin de « fragmenter les rangs de l’adversaire et de modérer la capacité de ses énormes moyens ».
Toutes les unités combattantes de la Wilaya IV passent immédiatement à l’action. Le commando Ali Khodja, n’est pas en reste et doit se déployer dans la région de Tablat, sous la direction du commandant Azzedine qui en avait pris les commandes en janvier 1957, après la reformation de Boukrem.

Début août 1957…

Protagoniste de cette mémorable bataille, le commandant Azzedine raconte : « En arrivant de nuit aux abords de ce gros bourg qu’il était à l’époque, contrôlant une position stratégique sur l’axe routier Alger-Bou Saâda après le col des Deux Bassins, notre déconvenue a été grande quand nous avons constaté une concentration massive de troupes ennemies fortement équipées. L’armée coloniale s’apprêtait visiblement à lancer un de ces terribles et redoutables ratissages qui n’épargnait rien, ni les hommes ni leur environnement. Audacieux mais surtout pas téméraires, nous avons évité l’objectif pour le contourner et nous diriger vers le nord, vers le massif de Bouzegza. Sans le savoir, nous allions à la rencontre de ce qu’un coup du destin va transformer en un véritable enfer sur la terre. Alors que nous faisions mouvement vers la région de Djebel Zima, au centre du triangle Khemis El Khechna-Tablat-Lakhdaria, éludant prudemment un affrontement défavorable pour nous contre un ennemi de loin supérieur en nombre et en moyens, les autres unités avait lancé des attaques foudroyantes sur toutes les cibles qui avaient été déterminées. L’écho a été puissant et à la hauteur de nos espérances. La section de Si Boualem avait opéré contre Palestro (aujourd’hui Lakhdaria) avec succès. Les djounoud avaient même pris le soin de vider une pharmacie, emportant médicaments et nécessaires de premiers secours. Cependant, jouant de malchance, lors de la retraite de nuit, l’infirmier de la section fut arrêté. Interrogé sur la destination du retrait de sa section, sauvagement torturé, épuisé, il finit par lâcher, tout à fait fortuitement, une destination : Bouzegza ! Il savait que c’était faux mais il pensait ainsi fourvoyer ses tortionnaires sur une fausse piste. Ce qu’il ne savait pas par contre, c’est que nous nous étions réfugiés dans cet endroit, convaincus que nous y serions à l’abri car loin des voies principales de communication. Il y a lieu de préciser qu’en 1957, les montagnes et les forêts d’Algérie n’avaient pas encore été balafrées de pistes, chemins et sentiers par les scrapers et les bulldozers du génie militaire ».
Le commando Ali Khodja qui s’était réfugié dans les petites masures de la dechra ne savait rien de l’arrestation de l’infirmier de la section Si Boualem. Aussi, il se croyait tout à fait en sécurité dans cet endroit.

Djebel Bouzegza, le 4 août 1957

« Il était approximativement 15h, tout paraissait tranquille. Subitement les cigales cessèrent de striduler… Brusquement comme surgi du silence et jailli du néant, un déferlement d’hommes et d’armes emplit, dans un grondement tumultueux, le ciel et la terre. Le versant, qui faisait face aux masures dans lesquelles nous nous trouvions, a été littéralement dévasté par les tirs de l’aviation. De l’infirmerie tenue par Baya el Kahla, une infirmière digne de tous les éloges, où je rendais visite aux malades et aux blessés, j’observais le déluge de fer et de poudre qui s’abattait sur un espace qui ne mesurait pas plus de deux kilomètres carrés. Des moyens démesurés, cyclopéens avaient été déployés contre ce qui en l’état de leur connaissance se voulait la simple section du capitaine si Boualem qui avait opéré son coup de force à Palestro. (…) Très vite, je me suis rendu compte, au regard de cette débauche d’hommes et de matériel, en observant les mouvements tout à fait improvisés des troupes au sol, que cette opération avaient en fait été préparée à la hâte et qu’il n’y avait dans tout ce remue-ménage aucune tactique élaborée préalablement ».
Sous les ordres du général Massu, accompagné des généraux Allard, Maisonrouge et Simon, les troupes du 2e escadron du 2e Régiment de Dragons, parachutés par des dizaines d’hélicoptères, se déploient sur terre par centaines, encerclant tous les massifs alentour. Mais c’était compter sans l’esprit et l’instinct de guerre des hommes du commando Ali Khodja qui feront preuve d’intelligence et d’anticipation, évitant ainsi de se mettre en danger face à cette armée supérieure en nombre et en armes. Ils laissent ainsi passer le déluge de feu, en restant bien à couvert.
Les membres de commando ne sortent de leurs abris qu’après avoir bien situé les positions de l’ennemi. Le commandant Azzedine se remémore encore : « Nous avons gagné la crête. Nous avions une vue synoptique de toute la région. À notre grande stupéfaction d’autres troupes escaladaient en ahanant la contre-pente. Half-tracks, véhicules blindés, camions de transport de troupes… se dirigeaient vers le lieu où nous avions pris position. À ce moment, j’ai réalisé que leur manœuvre, même impréparée, pouvait déboucher sur un encerclement qui nous serait fatal. Je me souviens de ce chef de section, ô combien courageux, qui avait sorti le drapeau national, décidé à partir à l’assaut de cette nuée en armes. D’un geste, je l’en dissuadais. Il ne fallait surtout pas qu’ils nous repèrent (…). Le petit incident du drapeau passé, nous nous sommes fondus dans le terrain et observions les agissements des soldats à la jumelle. Au bout d’un moment, nous avons compté à première vue deux compagnies environ qui arrivaient du sud, là-bas, vers Palestro. Une compagnie française est composée de quelque 140 hommes. Vu la distance qui nous séparait, nous avions présumé qu’il s’agissait de la section de Si Boualem qui repliait. Mais très vite, nous nous sommes rendu compte qu’il s’agissait aussi d’unités ennemies. Nous les avons laissées venir à nous, toujours tapis, nous confondant avec le relief et la végétation de broussailles et d’épineux. Subrepticement, avec un petit groupe de djounoud armés de mitraillettes, nous allons à leur rencontre, laissant les fusils et six fusils-mitrailleurs sur la crête pour nous protéger d’un raid aérien éventuel. Nous allions résolument vers l’affrontement, sans trop d’agitation. Les hommes sur lesquels nous allions fondre étaient comme nous, jeunes, mais visiblement sans expérience, ils étaient hésitants, bavards, s’interpellaient sans cesse. Ils se tordaient les chevilles dans la caillasse, se plaignaient, puis repartaient sans trop savoir vers où ils se dirigeaient. Ils nous aperçoivent mais ils sont persuadés que nous étions des leurs, vu que nous ne tirions pas. Mais une fois à portée de nos MAT nous les arrosons copieusement… Bon Dieu, nous sommes des dragons, ne tirez pas ! hurlaient-ils. Mais alors que faites-vous là-bas, si vous êtes des dragons ?  Rejoignez-nous dans ce cas ! leur répondais-je, avec force gestes autoritaires, ajoutant ainsi à la confusion qui s’emparait d’eux. Vous êtes complètement barjos, vous avez abattu des hommes à moi, criait celui qui commandait la troupe. Alors qu’ils croyaient avoir affaire aux leurs, nous surgissions et en arrêtions par paquets dans cet embrouillamini total. On les arrête par sections entières. « Levez les mains ! » Délestés de leurs armes, paniqués, les prisonniers montent en courant la pente jusqu’à la crête où les cueillent les membres du commando restés en poste. Ils s’entassent, s’accroupissent dans les cours des maisons. Nous jetons en tas leurs armes et leurs munitions. « Quel pactole ! Jamais vu ça ! » Et d’ajouter encore : « À un moment donné l’aviation a survolé le champ de bataille, mais pour opérer il faut qu’une distance nous sépare et comme nous étions vêtus des mêmes uniformes, du ciel, les pilotes ne pouvaient pas nous distinguer les uns des autres. De même pour l’artillerie qui ne pouvait pas pilonner, tant que nous étions rivés à eux. Nous ne leur laissions pas le temps de se positionner loin de nous et dégager un espace qui nous séparerait suffisamment pour permettre un bombardement aérien ou un tir de barrage de l’artillerie. Mais au bout d’un instant, les appareils reviennent et l’artillerie se réveille. Les uns mitraillent, l’autre canonne, sans distinction. À l’aveugle. Nous reculons et nous dégageons pour rejoindre les fusils-mitrailleurs et les fusils embusqués sur la crête et les laissons faire un carnage dans leurs propres rangs. Le combat se déroulait à la mitraillette. Habitués au terrain et à ses accidents, nous nous déplacions plus rapidement et utilisions le moindre escarpement pour nous placer hors de portée de leurs tirs. À la décimation causée par l’aviation et l’artillerie, qui s’acharnent sur leurs propres troupes, s’ajoutent les giboulées de nos fusils mitrailleurs qui entrent en action… C’est une opération qui a débuté vers 15h et qui a duré jusqu’au début de la nuit ».
Face à cette cuisante défaite de l’armée française, la presse coloniale de l’époque avait relayé dès le lendemain de fausses informations, selon lesquelles des dizaines de morts auraient été enregistrées côté algérien. Information que dément formellement le commandant Azzedine : « J’affirme, en tant que responsable de ce commando d’élite dont l’héroïsme et la bravoure ont été chantés par le peuple qui l’a enfanté, et déclare devant les vingt témoins de cette bataille et qui sont toujours en vie que nous avons relevé hélas la mort de moussebilin et de pauvres civils sans arme et que le commando n’a enregistré qu’un blessé. Un courageux déserteur de l’armée française que nous surnommions Ahmed El Garand, qui est arrivé chez nous armé d’un fusil de cette marque. Le journal parisien Le Monde parlera, au lendemain de cette débâcle, de plus de 600 morts parmi les hommes des quatre généraux ! Les combats rapprochés ont fait rage jusqu’à ce que tombe la nuit. Aussitôt Baya El Kahla, qui avait organisé les femmes de la déchra, me rejoint et nous informe des multiples possibilités de retraite qu’elles avaient aménagées. Elles nous donnent les mots de passe. Et à mesure de notre progression protégée par la nuit, nous rencontrions des femmes postées en éclaireuses pour ouvrir le passage et nous prévenir de la présence éventuelle de groupes ennemis et des embuscades qu’il pouvait tenter. Rapidement, nous sommes sortis de l’encerclement emportant avec nous une soixantaine d’armes, car c’est tout ce que nous pouvions porter. Nous avons laissé sur place des dizaines d’autres que la population du douar devait récupérer pour les donner aux sections ou aux djounoud de leur région ou de leur zone. Ce fut la défaite de Massu et de ses trois généraux ».
Le 8 août, soit trois jours après l’arrêt des combats et pensant que les Français allaient se résigner à cette débâcle, ils reviennent une seconde fois dans le massif. Les membres du commando Ali Khodja qui ont eu la même réaction, étaient revenus eux aussi sur les lieux. Ils n’avaient pas encore posé leurs attirails qu’ils voyaient arriver des deux versants, des colonnes de soldats.  
« Armés et comme toujours en tenue impeccable, nous sommes sortis et nous nous sommes engagés en colonne tout comme eux sur un sentier qui allait en direction de taillis assez touffus pour nous permettre de décrocher. Les avions arrivaient derrière nous. C’étaient des T6, « es seffra » (jaune), armés de mitrailleuses 12/7, qui approchaient en piqué sans tirer. Leur altitude n’était pas fort élevée et leur vitesse modérée (environ 250 km/h). Nous distinguions parfaitement les pilotes qui jetaient des regards à partir de leur cockpit. Cette fois encore, notre sang-froid sera à l’origine de notre succès. Alors que les appareils menaçants arrivaient dans notre dos en hurlant, sans nous démonter, nous leur faisions des signes amis de la main pour leur signifier que nous étions « des leurs ». Alors que les deux colonnes, nous « encadraient » mais à distance, les avions poursuivaient leur noria menaçante au-dessus de nos têtes. Tireront-ils, ne tireront-ils pas ? Au bout d’un moment, qui nous a semblé un siècle, nous nous sommes mis hors de vue, sous le couvert végétal avant de nous disperser. Aussitôt, les pilotes comprennent qu’ils avaient été leurrés. Cette fois-ci, il n’y a pas eu d’engagement et nous avons réussi à nous faufiler à travers bois et ravines pour nous éloigner du théâtre du ratissage ».

Le 12 août, les paras reviennent en force

Refusant de se voir vaincus par une poignée d’hommes, les troupes françaises reviennent une troisième fois sur les lieux, confortés par les parachutistes du 2e RPC et du 1er REP. « Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous sommes revenus au même endroit le 12 août, croyant dur comme fer qu’un lieu que les Français ont ratissé, brûlé, bombardé, pilonné, « napalmé », serait le meilleur des abris. Mais la loi des probabilités a été bousculée et pour la troisième fois, en une semaine, nous sommes tombés nez à nez sur l’ennemi », évoque le commandant Azzedine.
Les premiers à s’engager dans les combats ce sont les ferkas de la section Si Boualem. Malheureusement, leur mauvaise position leur sera fatale. « Elles ont été pratiquement décimées, les pertes ont été considérables. Nous avons perdu des hommes tout comme nous avons enregistré une dizaine de blessés. Notre connaissance du terrain nous a sauvés d’un immense péril. Tout ce que l’ALN comptait dans cette zone de commissaires politiques, de responsables des renseignements, de chargés de la logistique, des agents de liaison, et toute la population avaient été sollicités pour nous permettre de sortir de la nasse avec le moins de dégâts possibles. Tirant les enseignements des deux précédents affrontements, cette fois les « léopards » ont mis pour ainsi dire le paquet et se sont ingéniés à tenter de redorer le blason terni des quatre généraux. Un feu roulant ininterrompu, des pluies de grenades, que nous réexpédions d’ailleurs, car dans leur hâte de se débarrasser de l’engin explosif, ils lançaient aussitôt la goupille retirée, ce qui nous donnait souvent le temps de les renvoyer à l’expéditeur. Ce que m’a appris mon expérience au maquis, c’est que si la peur est contagieuse, le courage l’est tout autant. Lorsque vous savez que vous pouvez compter sur ceux qui se trouvent à votre droite et à votre gauche, eux aussi sont convaincus qu’ils peuvent compter sur vous. Ce que j’ai appris à Bouzegza, c’est qu’au combat comme dans la vie, il ne faut jamais sous-estimer l’autre », se rappelle le commandant Azzedine.

Hassina Amrouni  
Sources :
*Boukhalfa Amazit, Jeudi 20 Août 2009 in El Watan
*Articles de la presse quotidienne nationale

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