Le survivant du commando Mohamed Kechoud alias Si Mourad / Ali
-Guérilla urbaine à fleur de l’âge...

Par La Rédaction
Publié le 27 fév 2018
La troisième bataille de Constantine nous fait revivre celle des deux batailles de 1836 et 1837 lorsque le maréchal Clauzel ordonne de préparer l’expédition pour s’emparer de Constantine. Le 21 novembre 1836, l’armée ennemie est aux abords de Constantine. Le lendemain, il y eut l’attaque de la cavalerie dirigée par Ahmed Bey contre le Coudiat et Mansourah pour empêcher les troupes coloniales de s’y établir. Cette offensive fait repousser les soldats du Duc de Nemours et du général Trézel blessé.
Le Moudjahid Mohamed Kechoud
Le Moudjahid Mohamed Kechoud
Debout de dr. à g. : Mustapha Khalfallah, Salah Boubnider, Messaoud Boudjeriou,  Abdelmadjid Kahlerass
Bourghoud Bachir
A gauche, Meriem Bouattoura au maquis

Leurs troupes furent en grande partie anéanties et repoussées par les fidayines de la vieille ville. Ne pouvant venir à bout de cette résistance populaire, le maréchal Clauzel fit sonner la retraite. Parmi les dirigeants guerriers, il y avait Ben Aissa, Bel Bedjaoui et un certain El Hamlaoui qui s’est illustré dans la bataille de Constantine en pleine casbah.
 Lorsque je rencontrais Mohamed Kéchoud, le dernier survivant du commando, je lui ai demandé de me narrer cette bataille qui eut lieu à la rue Cahoreau en pleine casbah. Mohamed Kéchoud est né le 22 août 1938 à Constantine et a passé toute son enfance dans le quartier populaire de Ouinet El Foul considéré comme un fief de résistants et de fida, fils d’Amar et d’Aldjia Chénouf. Sa famille comme les nombreux habitants de cette partie de la ville sont de la tribu des Ouled Ali dans la daïra d’El Milia. Ce sont des Koutama, une des tribus amazighes comme les Senhadja d’où vient la famille des Ibn Badis.
Après avoir fréquenté la médersa Tarbia wa Taalim et l’institut Ibn Badis et l’école Aragon pour la langue française, il grandit à une époque où l’Algérien vivait la répression et la ségrégation. Alors qu’il aidait son père dans une gargote de Ouinet El Foul près de Rahbat Ezraa tout près d’une fontaine qui remonte au temps de la Numidie, sa famille déménagera du côté du terrain Sabatier où il se liera d’amitié avec Hamlaoui, de son vrai nom Daoudi Slimane dont les parents descendent de Ferdjioua. Depuis, les deux familles se connaissent et leur amitié allant s’agrandir où la solidarité est de mise dans la misère qui touche la quasi-totalité des familles algériennes.
Dans l’épicerie que son père venait d’ouvrir dans le terrain Sabatier, Mohamed Kéchoud et Hamlaoui Daoudi aiguiseront leur conscience patriotique. Mohamed Kéchoud va être vite repéré par le Nidham qu’il rejoindra en mars 1956.
 Mohamed Kéchoud dont le nom de guerre est Mourad puis Ali sera mis à l’épreuve en lançant une grenade en plein centre-ville. Il en sera pour d’autres actions jusqu’au moment où il sera chargé d’une mission en France. Il laissera son ami Hamlaoui dont le nom de guerre est Azzedine diriger la cellule.
Mohamed Kéchoud, une fois les papiers en poche, voyagera à Nancy où il remettra des lettres adressées au Nidham à un certain Rabah Khacha. Avant de retourner en Algérie, il aidera à l’élimination de traitres en France. Il sera arrêté par la police française et connaîtra les prisons françaises de Fresnes, Nancy, les Vosges. Puis dans les camps de concentration de St Maurice l’Ardoise. Il sera expédié au camp d’Arcol dans l’Oranie, puis le Bossuet à Sidi Bel Abbes (actuellement Dhaouia) avant d’être renvoyé en résidence surveillée à Constantine près de ses parents.
Il reprend ses activités de fida sous la responsabilité cette fois-ci de son ami d’enfance, Hamlaoui, en attendant le départ de ce dernier au maquis. Mohamed Kéchoud rejoint d’abord le maquis avant d’être désigné par Si Messaoud Boudjériou pour remplacer Hamlaoui, gravement blessé lors de l’accrochage à Sidi Mabrouk en janvier 1960.

Constantine ville phare de la résistance

Il fallait quadriller cette ville à partir d’éléments dont le sacrifice suprême est vaincre ou mourir. Le Nord-Constantinois en cette période de grande opération « Pierres précieuses » est dirigé par le colonel Salah Boubnider alias Sawt Al Arab. Le colonel Si Salah et Si Messaoud Ksentini considèrent que la ville de Constantine doit être encadrée par des intellectuels. C’est Bachir Bourghoud qui sera dépêché pour assumer cette mission. Dès son arrivée, il finit par renouer avec Hamlaoui qui se trouvait à la rue de Jérusalem non loin du palais du Bey. Il vient le chercher à la ferme en compagnie de Mériem/Yasmine Bouattoura dans une 203 noire. Une deuxième voiture où prirent place Bachir Djeddou et Moussaoui Abdelkader les devance. Ils arrivent chez la famille Djeddou. Là Bachir Bourghoud explique le but de sa mission : reconstituer l’organisation après l’anéantissement de la Nahia de Kerrouche Abdelhamid en recontactant les militants de cette région.

Bachir Bourghoud emissaire de si Boudjeriou

Il faut renouer la liaison avec Amar Rouag pour convenir d’une boîte aux lettres à Sidi El Djellis. Le contact est assuré par Fadhila Saâdane et Mériem/Yasmine Bouattoura. Il demande à Hamlaoui de se préparer pour partir au maquis. Malgré cette urgence, Hamlaoui devait exécuter un traitre. Pour ce faire, il s’adjoint les services de deux traminots Djeddou Bachir et Moussaoui Abdelkader.

Kechoud Mohamed et la raison du plus sage

Ils se fixent rendez-vous à l’hippodrome en attendant l’arrivée de Yasmine-Mériem Bouattoura accompagnée du traitre, selon les propos de Mohamed Kechoud. Moussaoui, Hamlaoui et Kechoud décident de l’emmener du côté de la pépinière à Chaabat Arsas près de l’hippodrome. C’est Moussaoui qui lui loge deux balles au front et à la tempe. Il est laissé pour mort. Le lendemain La Dépêche de Constantine annonce que la victime est dans le coma et qu’elle pourrait s’en sortir. Bachir tente de l’achever à l’hôpital par le biais de l’infirmière Mme Daoudi, mais l’opération semble être très délicate du fait d’une surveillance permanente.

La svéltesse et l’élègance de Meriem Bouattoura la Moudjahida

Mériem Bouattoura n’arrive pas à renouer le contact en se rendant chaque jour à la boîte aux lettres de Sidi El Djellis. Hamlaoui fait venir Kechoud, un ami d’enfance, pour le présenter à Bachir Bourghoud. Il faut dire que Mohamed Kechoud a été chargé par l’instance du FLN d’aller remettre des lettres en France à un certain Rabah Khacha, à Nancy. Mission qu’il honore. Mais il sera pris par les services français après avoir opéré une action contre une cible. Il sera interné en prison de Fresnes, de Nancy et des Vosges, avant d’être transféré au camp de concentration de Saint-Maurice l’Ardoise puis rapatrié à Arcol à dix kilomètres d’Oran puis à Bossuet près de Sidi Bel Abbes. Enfin, il sera ramené à Constantine en résidence surveillée.
Les retrouvailles de Kechoud Mohamed avec Hamlaoui se sont faites après l’évasion de ce dernier sachant que les règles de la clandestinité imposent à tout moudjahid de rejoindre dans les 48 heures le maquis pour rendre compte de sa mission en France. Les liens d’amitié entre les deux hommes vont sceller leur militantisme commencé avant le départ de Mohamed Kechoud en France.
 Bachir Bourghoud, Mohamed Kéchoud et Hamlaoui reviennent en ville. Ils regagnent le 7 juin 1960 vers 20 heures le domicile de Salah Touat qui se trouve être un proche de Mohamed Kechoud. C’est cet appartement-refuge de la rue Cahoreau à l’angle de la rue Colbert qui servira à abriter le commando dirigé par Hamlaoui. Entre temps, l’un des deux fidaines transgresse les ordres de ses chefs et décide de revenir chez lui.
Identifié par sa victime qui a repris connaissance, il est arrêté à son domicile par les soldats. Kechoud est réconforté par Hamlaoui. Ils évoquent ensemble tous les obstacles et difficultés du fida dans la ville de Constantine de Ouinet El Foul au terrain Sabatier où leurs parents étaient voisins et amis.

L’antique cirta barricadée au fil barbelé

Et dans l’épicerie qu’avait Amar Kechoud père de Mohamed alias Mourad alias Ali, ces deux frères se rencontrent. Mériem s’endort avec l’épouse de Touat Salah, Hamlaoui, Bourghoud et Mohamed Kechoud s’étendent sur un matelas.
 Bachir Bourghoud songe à sa mère Sassia qu’il n’a pas encore revue et à son frère le Dr Hacène dit Azzouz en détention. C’est alors que Hamlaoui dit à Bachir Bourghoud qu’ils sont encerclés par les soldats. Mériem et Kechoud sont réveillés à leur tour. Les soldats frappent à la porte de Touat Salah. Il leur répond qu’il est entré par le magasin et qu’il n’a pas de clé. Toutes les rues sont passées au fil barbelé. La seule alternative est de se battre.
 Chacun prend son arme Mat 49 et des pistolets et attend le moment crucial pour lancer l’assaut. Alors que les soldats tentent d’entrer de force, quatre parmi eux sont mitraillés dont deux officiers par Hamlaoui. La riposte sera fulgurante. Des tirs nourris de partout. La soldatesque coloniale utilise même un char blindé. La maîtresse de maison avec les enfants sont évacués échappant à une mort certaine. Bachir Bourghoud et surtout Mériem détruisent tous les documents et l’argent en leur possession. Tout est jeté dans les toilettes.
 Le char blindé entre en action après les bombes lacrymogènes. Un éclat d’obus arrache la jambe de Mériem. Bourghoud essaie de lui mettre un garrot pour arrêter le sang. Lui-même est touché à la tête de même que Kechoud et Hamlaoui, également touché à la poitrine. Les membres du commando sont évacués à la ferme de la cité Améziane lieu de la torture barbare et immonde.
 Deux survivants, Bachir Bourghoud et Mohamed Kéchoud, y subissent les pires sévices ponctués par des séances d’électricité, du tuyau d’eau, du supplice de la roue. Les brûlures des cigarettes sur le corps ont laissé à ce jour des traces indélébiles.
 Bachir Bourghoud sera isolé dans une cellule au sous-sol du pénitencier de la casbah et connaîtra les affres des geôles du Coudiat, de Douera dans l’Algérois et Sidi Chamil dans l’Oranie.
 Après l’indépendance, il est appelé à des responsabilités dans le corps des walis. Quant à Mohamed Kechoud, il sera condamné aux travaux forcés à perpétuité. Le commissaire du gouvernement a fait cassation pour que la peine capitale soit prononcée à son encontre mais Kechoud s’est évadé de la prison. La Dépêche de Constantine fait état de « l’évasion de 28 détenus de la prison civile de Constantine ». L’article signé par Roger Gaudin cite parmi les évadés Kechoud Ali, l’auteur d’une série d’attentats qui font plusieurs victimes dont le commissaire Coyol. Après l’indépendance, il travaillera dans l’Administration. Touat Salah le propriétaire de l’appartement refuge écopera de dix ans de prison.

Les commandos de la mort et de la dignité

Le groupe Bab El Kantara/ Sidi Mabrouk était formé par Mériem Bouattoura, Daoudi Slimane dit Hamlaoui alias Azzedine, Bachir Bourghoud et Mohamed Kechoud alias Mourad puis Ali qui a mené plusieurs opérations contre les installations policières, militaires et abattu les collaborateurs de l’armée française.  
Il ne faut pas oublier le groupe  de Kerrouche Abdelhamid responsable militaire de la zone 5, abattu les armes à la main avec la fidaiya Mechtaoui Aldjia au champ d’honneur à Constantine/Saint Jean (rue le Dru- Rollin) le 27 Avril 1960. Abdelwahab Benyamina et Malika Hamrouche faisant partie de ce groupe  seront arrêtés transférés en prison avant de subir les pires atrocités à la ferme Améziane (CRA-Centre de renseignement et d’action) lieu de tortures de tous les résistants. La zone 5 fut décidée en zone autonome par l’Etat-major de la Wilaya 2.
Cette décision du Colonel Sawt El Arab fait suite aux difficultés que connait la Révolution lors de l’opération « Pierres précieuses ».Dans la dépêche de Constantine du mardi 7 Juin 1960, il est indiqué qu’un groupe de l’ALN se trouve au centre ville  perpendiculaire de la rue Didouche Mourad (ex rue Caraman) et à l’intersection des rues Hamloui (ex rue Cahoreau) et Ahmed Belkhodja (ex rue Colbert). Durant cette nuit les forces coloniales françaises ont encerclé le site. La place de la Brèche et la Casbah seront bouclées à la circulation tôt le matin. Le Mercredi 8 Juin 1960 à 7heures 15minutes l’assaut fut donné. 

Meriem la Yasmina /bravoure et sacrifice   

Sur le coup Mériem Bouattoura surnommée Yasmina  a perdu sa jambe et Hamlaoui fut tué  et déchiqueté par les obus lancés depuis un char stationné dans cette rue face à l’immeuble où se réfugiaient les fidayines. Des tirs de bazooka et le lancement de grenades ont continué alors que Bachir Boughoud Officier de l’ALN et Mohamed Kechoud alias Ali blessés  n’ont pu trouver une sortie leur permettant d’être à l’abri des rafales de l’ennemi. Ils seront rattrapés et arrêtés puis transférés à la ferme Améziane
Ils subiront d’atroces tortures au sous sol de la caserne/Prison de la Casbah avant d’’être déportés à la ferme Améziane sous regard des prisonniers. Mériem Bouattoura sera achevée selon le témoignage d’un des leurs, par une injection douteuse que le Kechoud Mohamed à qui revient l’honneur d’avoir recruté Hamlaoui qui devient chef des actions de commandos de la zone 5 Wilaya 2, sera l’adjoint de ce dernier.
Mohamed Kéchoud alias Mourad alias Ali a été condamné aux travaux forcés. Bachir Bourghoud qui fut coordinateur des régions de la zone 5 sera transféré à la prison de Douéra. Le propriétaire de l’appartement où le commando trouva refuge le nommé Touat sera condamné à dix ans de prison ferme.
De 1959, selon l’historique des événements proposé par Ahmed Boudjériou (http//www/Constantine-hier- aujourd’hui.fr), il y a eu plus de cinq cents arrestations dans la zone 5 dont la majorité fut passée par les armes. Le 12 février 1960, Achour Rahmani-Chérif, époux de Malika Hamrouche, tombe au champ d’honneur avec Moulay Mohamed. Le 15 et le 16 février 1960 sont tombés au champ d’honneur Benabbas Tahar, Guellil Saïd et Kitouni Mekki.
 Le 1er avril 1960, Djabaoui Hadda dit Djanet tombe aussi et le 21 juin 1960 au centre-ville de Rcif meurent Amar Kikaya, Amar Rouag, Fadhila Saâdane toujours dans la zone 5. Dans le courant du mois de juin 1960, il y aura la désignation de nouveaux responsables des Nahias (régions) de la Zone 5. Il s’agit de Rabah Filali, Abdelhakim Naïdja, Salah Dakious, Hamoudi Kracha, Bennaceur Bachir, Kaddour Boumeddous, Chétrif Talha, Zerrari Kamel, Boucenna Rbouss, Belmili Abderrahmane, Maghraoui Madjid dit Al Rousse. Khalfallah Mustapha dit Mostefa Boutmira prendra le commandement de la Zone 5 après la mort de Si Messaoud Boudjériou le 28 avril 1961 alors que La Dépêche de Constantine annonce sa mort le 3 mai 1961. Les héros ne meurent jamais. Ils seront accueillis en martyrs dans le vaste Paradis.

Dr Boudjemaâ HAICHOUR

Chercheur Universitaire, Ancien Ministre
Bibliographie :
1-Abdelmalek Bourzam : « La vierge des Aurès et le bourreau- La Martyr Mériem Bouttoura des soins infirmiers dans les montagnes  à la guerre des rues des villes du Nord- N’Gaous Dar Echima, 2011.
 2-Gilbert Meynier et Med Harbi :
« Documents et histoire 1954/1962 Faillard 2004.
 3- Djamila Amrane : « Des femmes dans la guerre d’Algérie »  éditions Karthala Paris 1994.
  4-Nadjib Achour : « Fadhila Saâdane, itinéraire d’une femme algérienne combattante » Ism France  8 Décembre 2010.
  5- Wikipédia et Témoignages /
La Dépêche de Constantine du Jeudi
9 Juin 1960.
  6- Ahmed Boudjeriou :  « Mintaka 25 » à compte d’auteur ONDA 2010 Cne

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