Les enseignements de l’affaire Salah Zamoum

Par Fateh Adli
Publié le 26 fév 2018
L’affaire Salah Zamoum, commandant par intérim de la Wilaya IV, illustre parfaitement le degré d’abattement et de démotivation qui a gagné des maquis parmi les plus actifs durant cette période cruciale de l’histoire de la révolution allant de 1958 à 1960. Une folie qui n’aurait jamais effleuré l’esprit d’un moudjahid de la première heure de la trempe de Si Salah s’il n’avait pas conclu à l’impossibilité de renouer les relations avec la direction politique installée à l’extérieur.
Salah Zamoum
A droite Si Lakhdar Bouchemaâ adjoint politique de Salah Zamoum
1- Melah Ali. 2- M’hamed Bougara. 3- Salah Zamoum. 4- Amar Ouamrane.  5- Slimane Déhiles. 6-Omar Oussedik
Djilali Bounaâma

Se sentant, comme nombre de chefs de l’intérieur, abandonné face à la grande offensive déclenchée par l’armée ennemie visant à démanteler les maquis de l’ALN, en se retrouvant pendant trop longtemps sans armes et sans ressources, il s’en est directement plaint à l’instance suprême à Tunis, incarnée par le GPRA, mais sans résultat. D’après des témoignages, il s’est déplacé lui-même en Tunisie pour ramener des armes et des munitions aux maquis, mais il en est revenu déçu et outré par les jeux d’intrigue et de clanisme auxquels s’adonnaient les représentants du GPRA, lesquels lui semblaient peu soucieux du sort des maquisards qui se débattaient dans les maquis. Même constat fait par les colonels réunis à Oued Asker (lire notre article par ailleurs). Avant lui, son prédécesseur, le colonel Sadek Dehiles, avait lui aussi fait le voyage en Tunisie pour chercher les armes et n’est revenu en Algérie, comme on le dit, qu’après le cessez-le-feu. C’est dire que ce problème d’armement continuait à se poser jusqu’à la fin.   
En avance par rapport à beaucoup d’autres wilayas, en matière d’organisation et même de formation politique, la Wilaya IV en payera le prix fort en termes de pertes humaines, du fait qu’elle était, durant toute la période de la guerre, soumise à une incessante pression des forces armées coloniales, qui n’avaient lésiné sur aucun moyen pour venir à bout des katibas et autres commandos – dont le légendaire commando Ali-Khodja –, qui avaient ébranlé les états-majors de l’armée française. Cette wilaya fut également en proie, d'avril à juin 1959, au syndrome de la « bleuite » qui avait fait des ravages en Kabylie. A cela s’ajoute l’apparition d’une vague de dissidences dans les rangs de l’ALN qui acheva de déstabiliser sérieusement le colonel Salah Zamoum et son état-major.
Pris entre l’insouciance de l’extérieur et l’instabilité de l’intérieur, Si Salah était obligé de trouver une sortie « honorable », pour lui et pour la Révolution, ou en tout cas plus honorable qu’une reddition à laquelle il était voué. Il décide alors, avec deux de ses adjoints : Si Mohammed (Djilali Bounaâma) et Si Lakhdar Bouchemaa, et sans consulter la direction politique, d’établir des contacts directs avec les autorités coloniales pour engager, de leur propre initiative, des négociations de paix qu’ils voyaient comme étant la seule issue à l’impasse dans laquelle était arrivée, à leurs yeux, l’insurrection armée, tout en affirmant avoir agi de la sorte pour la révolution et pour leur pays.
Dès le début de l'année 1960, avec les opérations dévastatrices du plan Challe qui ratissaient continuellement le territoire de la wilaya IV, le colonel Salah Zamoum, persuadé que la guerre risquait d’être perdue si aucun secours ne parvenait de l’extérieur, ne dissimule pas devant ses troupes sa rancœur vis-à-vis du GPRA et l'armée des frontières qui étaient encore soudés face aux colonels frondeurs de l’intérieur.
Les chefs de la Wilaya IV ont même été reçus en grande pompe, le 10 juin 1960, à l’Elysée par le général de Gaulle, suite à quoi ce dernier lancera son fameux projet de «paix des braves». Le GPRA et tout le commandement du FLN/ALN ont non seulement rejeté l’offre du pouvoir français, mais ont aussi voué aux gémonies les initiateurs de cette démarche, alors qu’ils savaient déjà que c’est en désespoir de cause que Si Salah et ses compagnons s’étaient engagés dans cette aventure sans issue.
La suite, tout le monde la connait : l’adjoint de Si Salah, le commandant Djilali Bounaâma, dit Si Mohammed, se retourne contre ses compagnons, en faisant exécuter Si Lakhdar Bouchemaa, puis en arrêtant Si Salah. Celui-ci, se sachant menacé de mort, tenta de rallier la Wilaya III. Il tomba dans une embuscade que lui tendit une unité de l’armée ennemie dans les environs de M’Chadallah, près de Bouira, le 20 juillet 1961. Prenant les rênes de la Wilaya IV dans des conditions chaotiques, Djilali Bounaama tomba lui, à son tour, dans un traquenard avec trois autres officiers, dans un refuge près de Blida.
Ainsi, tous les hommes des négociations de l’Elysée du 10 juin 1961 étaient morts en mois d’un mois. Au même moment, débutent les premiers pourparlers entre le gouvernement français et le GPRA qui vont se poursuivre jusqu’à aboutir à la libération du pays, mais la méfiance envers les combattants la Wilaya IV laissera des séquelles profondes jusqu’après l’indépendance, avec notamment l’affrontement sanglant et « honteux » qui opposera les troupes de l’armée des frontières aux résistants de la Mitidja et de l’Ouersensis. Tout ce qui a changé c’est que, pour une fois, la Wilaya IV – avec d’autres wilayas – était du côté du GPRA pour contester ce qu’ils qualifiaient de «coup de force» de l’Etat-major général de l’armée.  
Adel Fathi