Les 639 martyrs de Oued Chouk
Bataille de Souk Ahras

Par Hassina AMROUNI
Publié le 23 déc 2018
Le 26 avril 1958, une sanglante bataille éclatait dans la région de Souk-Ahras. Ce sera l’une des plus grandes batailles de la guerre d’Algérie et l’une des plus longues aussi. Genèse.
Une partie de l’armement récupéré lors de la bataille de Souk-Ahras, avril 1958

Tandis que la guerre de libération nationale boucle sa quatrième année, l’armée française dans toute sa force et sa grandeur multiplie les revers sur le terrain des combats face à une vaillante Armée de libération nationale, plus déterminée que jamais à libérer le pays du joug colonial.
Alors que l’Algérie bénéficie de nombreuses aides de la part des pays voisins et frères, l’armée française décide, en juillet 1957, d’ériger le long de la frontière Est du pays la ligne Morice – plus de 400 km de lignes barbelées, électrifiées, minées et surveillées en permanence – afin d’empêcher les déplacements des moudjahidines du côté Est du pays et les couper de leurs soutiens en Tunisie, notamment.
Les Français disaient cette ligne complètement hermétique et infranchissable. Le FLN va prouver le contraire.
Après avoir lancé des attaques à travers toute la frontière Est, dès le 28 janvier 1958, par le biais des katibas de l’ALN, acculant ainsi les troupes françaises qui multiplient les pertes humaines et matérielles, le 26 avril de la même année, la direction révolutionnaire du FLN décide de franchir la ligne Morice pour briser l’étau établi aux portes de Souk-Ahras.
Dans la nuit du 26 au 27 avril, les troupes du 4e bataillon, dirigées par le moudjahid Mohamed-Lakhdar Sirine (décédé en 2007), renforcées par deux katibas de la Wilaya II et une troisième de la Wilaya III historique, dirigées par Youcef Latrèche et Ali Aboud, se mettent en branle pour franchir la ligne de barbelés. Transportant un important lot d’armes, en provenance de Tunisie et destiné aux moudjahidine dans les maquis, les katibas ont pour instruction « d’éviter tout accrochage avec l’ennemi pour ne pas mettre en danger les moudjahidine et amenuiser les armes et munitions transportées », raconte le président de l’association des rescapés de cette bataille, le moudjahid Hamana Boulaâras. Malheureusement, le 4e bataillon finit par être repéré par les soldats français au moment où il tentait de forcer la ligne électrifiée à partir d’Ain Mazer près de Sakiet Sidi Youcef en Tunisie, en direction du village de Djebbar Omar, puis Oued Chouk pour atteindre ensuite Ain Sennour, Machrouha, Oued Cheham puis Dehaoura dans la Wilaya II historique.
L’alerte est donnée et le 9e régiment de parachutistes portant la distinction de 1er régiment d’assaut de l’armée française est immédiatement dépêché sur les lieux.

Accrochage à Oued Chouk

L’étincelle de cette bataille a lieu sur le site montagneux de Oued Chouk. L’une des katibas riposte aux tirs de l’armée coloniale pour couvrir le passage de la caravane d’armes.
L’affrontement est terrible mais, en dépit de l’inégalité des forces, côté français, on est forcé de reconnaître que les moudjahidine ont un ascendant moral et psychologique qui leur permet de tenir face aux attaques ennemies.
L’accrochage sanglant entre les membres de l’ALN et l’armée française va s’étendre jusqu’à Ouilène, non loin de la ville de Souk-Ahras puis vers les hauteurs de Hammam N’bails, dans la wilaya de Guelma.
Selon Djamel Ouarti, professeur d’histoire au centre universitaire de Souk-Ahras, « les forces engagées par l’armée française dans la bataille de Souk-Ahras étaient considérables et l’engagement était même comparé à une bataille de la Deuxième guerre mondiale ».
Les forces coloniales déploient, en effet, un important dispositif matériel. Aux corps d’artillerie lourde et d’infanterie, vont s’ajouter des sections des 9e et 14e bataillons de parachutistes, le 1er bataillon de la Légion étrangère et pas moins de 23 hélicoptères. En dépit de ces moyens colossaux, le 9e bataillon accuse sur le terrain une sérieuse déconvenue et peine à se dégager de l’encerclement au sud-ouest de Souk-Ahras. L’intervention des 2e, 4e, 9e, 14e et 18e commandos de parachutistes ne changera pas la donne. Le colonel Jeanpierre, chef du 1er Régiment de parachutistes (RP) est lui aussi appelé à la rescousse, sans résultat.
Une centaine d’avions va alors intervenir, en utilisant le napalm sur les rescapés du 4e bataillon dont faisait partie Youcef Latrèche qui tombera au champ d’honneur au quatrième jour de la bataille. Cette opération aérienne d’appui aux forces en action sur le terrain a lieu du 1er au 3 mai à El Mouadjen.
Rescapées de l’encerclement établi par les forces d’occupation armées, des unités de l’ALN vont rejoindre l’intérieur du pays. L’une d’elles sera accrochée à Djebel Roknia, à 35 km à l’ouest de Guelma par le 1er régiment étranger parachutiste. Heureusement que les éléments d’autres katibas viendront leur apporter leur soutien. Le colonel Jeanpierre sera abattu à bord de son hélicoptère.
Les pertes sont importantes. Sur les 1300 moudjahidine engagés dans cette bataille, 639 mourront en martyrs, la plupart lors des attaques au napalm. La France, elle, comptera environ 300 soldats tués et plus de 700 blessés.
Hassina Amrouni

Témoignages côté français

« Le 29 avril 1958, eut lieu sur le massif du Djebel El Mouadjene, la terrible bataille de Souk-Ahras qui a duré 3 jours et 2 nuits où il y a eu 33 morts et 68 blessés appartenant presque tous à la 3e Cie du 9e RCP.

Engagé depuis 2 jours dans la poursuite et la destruction des bandes rebelles venant de Tunisie, on apprenait dans le courant de l’après-midi de cette journée qu’une patrouille amie était accrochée le long du barrage. Une nouvelle opération était alors montée et les Compagnies du 9e R.C.P. étaient engagées en urgence, en hélicoptères. C’est ainsi que la 3e Compagnie était posée vers 16 heures sur le massif du Djebel El Mouadjene, en flanc garde d’opération.

Hélas, c’est au nombre de plusieurs compagnies que les rebelles étaient arrivés de Tunisie, et la 3e Compagnie se trouvait, aussitôt s’être posée, encerclée par deux compagnies ennemies. Pour augmenter encore leurs chances et ne reculant devant aucun procédé, les rebelles feignant la reddition se sont approchés, levant les bras pour, traitreusement, donner l’assaut de plus près, manœuvrant au sifflet comme dans la répétition d’une leçon bien apprise. Des combats singuliers se sont alors déroulés au cours desquels toutes les actions individuelles sont devenues des actes d’héroïsme semblables à tous ceux dont ont été faites la grandeur de notre pays et le passé glorieux de notre Régiment ».

Témoignage du lieutenant Chatagno

« Vers 15 h, le colonel Buchoud décide d’investir le djebel Mouadjen par un assaut vertical du 9e RCP. A 15 h 30, la 3e compagnie est posée en 2 rotations d’hélicoptères. L’ennemi ne se manifestera qu’au posé de la 2e rotation. Successivement sont mises en place :
la re section (lieutenant Thierry) au nord, la 2 e section (lieutenant Saboureau) au centre, la 3e section (lieutenant Chatagno) au Sud, la section de commandement (adjudant Verscheure) entre la 2 e et la 3e.
L’ennemi a tiré sur les hélicoptères, un des appareils a été touché. Très supérieurs en nombre, remarquablement instruits, ces ennemis semblent vouloir se rendre. Ils crient « ma tiri che » (ne tire pas) et se lèvent, armes à bout de bras. Profitant de la surprise causée par ce stratagème, manœuvrant au sifflet, l’ennemi donne plusieurs assauts à la 1re section qui subit de lourdes pertes.
Les gars de la 3e compagnie se ressaisissent et font front avec vigueur. A 600 mètres, d’autres unités fellaghas approchent. L’adjudant Verscheure fait aussitôt mettre son mortier de 60 en batterie et tire à vue sur ces renforts, mais il a vite épuisé ses munitions. Le caporal Andrejak met alors en œuvre son canon 57 SR. Repéré, il ne tarde pas à être touché, mais il trouve la force de cacher son arme sous des feuillages avant de mourir.
La présence de nombreuses unités sur le terrain et la proximité du barrage électrifié rendent les liaisons radio difficiles. Pour améliorer cette liaison, le capitaine Beaumont fait déployer la grande antenne de son poste ; mais il se fait ainsi repérer et reçoit une première balle. Néanmoins, il donne l’ordre à sa 3e section de se porter en soutien de la 1re qui se fait déborder. Ne pouvant laisser à l’ennemi le point fort qu’elle tient, cette 3e section se scinde en deux. Une demi-section se porte vers la 1re, sous le feu redoublé de l’ennemi.
L’engagement est de plus en plus violent, les pertes nombreuses. Les blessés se regroupent en retrait autour de l’infirmier de compagnie et constituent une nouvelle section où les moins touchés soutiennent leurs camarades plus atteints. Les munitions manquent et les survivants récupèrent les chargeurs sur les morts. Le capitaine est blessé une 2e fois, il demande un impossible parachutage de munitions. Le capitaine meurt !
Le lieutenant Saboureau, pour galvaniser les hommes de la compagnie, se lève et marche à l’ennemi en criant « ressaisissez-vous, nom de Dieu ». Alors, des combats singuliers, presque au corps à corps, se déroulent sans coordination et les fellaghas, de plus en plus nombreux, débordent par les ailes et encerclent maintenant la compagnie. On nous tire dans le dos.
Désormais, le seul point de terrain où on peut se raccrocher est une zone rocheuse plantée de quelques arbres à trois cents mètres à l’ouest. S’appuyant sur ce point fort, guidé par le lieutenant Rouchette, adjoint de la compagnie, les survivants vont tenter une percée vers l’ouest. Au pas, portant leurs blessés, tirant leurs dernières munitions, ils passent. Mais derrière eux, les fellaghas, debout en arc de cercle, les tirent comme des lapins.
Le parachutiste Briskalter se retourne alors, braque son FM, et marche à l’ennemi. Seul, il oblige toute une compagnie à cesser son tir et à se protéger dans les buissons. Conscient de son sacrifice, il va jusqu’au bout, rejoignant par son acte magnifique les plus grands héros de l’histoire militaire française.
Le lieutenant Rouchette a réussi à entrer en liaison avec une patrouille de chasse et a demandé la neutralisation de l’ennemi. Alors, l’aviation d’abord, puis l’artillerie, vont permettre aux survivants de se regrouper dans l’oued Dekma, et de remettre les blessés entre les mains du service de santé.
Il est 18 heures, la compagnie se bat depuis 15 h 30. Entre-temps, la 2e compagnie du capitaine Gueguen avec la section Bechu en tête, a réussi à repousser l’ennemi sur le Mouadjène. Elle donne cette information tragique : aucun survivant n’a été retrouvé sur les lieux du combat. Le bilan est extrêmement lourd. La 3e compagnie compte 27 morts et 28 blessés. Moins de 40 hommes restent valides.
Dans la nuit, après avoir fait le point avec les rescapés de la compagnie, le colonel Buchoud monte une opération pour récupérer les corps du capitaine Beaumont et de ses compagnons d’armes ».  
Sources : 
-« La bataille de Souk Ahras », émission de 24’, réalisée par Mohamed Cherif Chorfi (Canal Algérie-2010)
 
 
 
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Un rôle précurseur à redécouvrir

La délégation extérieure du FLN

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FIGURES HISTORIQUES

Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

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