Vécue de l’intérieur
Bataille de Sidi Semiane

Par Hassina AMROUNI
Publié le 23 déc 2018
Située à une cinquantaine de km de Tipaza, le chef-lieu de wilaya, la commune de Sidi Semiane se trouve à mi-chemin entre les montagnes du Zaccar et la mer. Durant la guerre de libération nationale, elle faisait partie de la Wilaya IV de la Zone II.

Le 20 mai 1957, une bataille s’y déroula entre les hommes de la Katiba El Hamdania et les soldats français. Le moudjahid Mohamed Cherif Ould El Hocine revient sur un fait d’Histoire mémorable.
Après la bataille qui s’est déroulée en avril 1957, dans la circonscription de Cherchell, plus précisément à Sidi Mohand Aklouche, où le commando de l’ALN sortit victorieux d’un violent accrochage contre le 29e TM bataillon de tirailleurs algériens installé à Hadjrat Ennos, les voilà, quelques semaines plus tard, engagés dans une autre bataille, toujours dans la région.
Alors que la Katiba El-Hamdania se trouvait dans le douar Hayouna, un agent de liaison transmet au capitaine Si Slimane une lettre dans laquelle on l’informe des multiples incursions des soldats français au douar Nouari, près de Sidi Semiane au cours desquelles la population sans défense était martyrisée. L’intervention de la Katiba était sollicitée pour mettre fin à ces agissements abjects. Décidant d’intervenir sans attendre, le commando se met en marche à 23 h pour éviter de se faire repérer et arrive à Sidi Semiane à 3h du matin.
Immédiatement, un plan d’action est mis en place où la section de Si Kaddour prend position en face de Sidi Semiane à côté de Djebel Lemri, quant aux deux autres sections, elles devaient rester embusquées au bord de la route dans un bois situé derrière le douar Nouari.
Des guetteurs étaient chargés de signaler tout mouvement de la soldatesque coloniale. Ce fut le cas entre 4 h et 5 h du matin, quand ils vinrent informer les groupes embusqués que deux convois montaient du littoral, le premier par l’oued Messelmoune, et le second par l’oued Sebt, lesdits convois venaient de Cherchell, Sidi Ghilès, Hadjret Ennos, Gouraya et Damous.
Espérant ne pas se faire repérer, les moudjahidine se rendent vite compte qu’ils sont encerclés. Ils comprennent alors qu’ils ont été trahis et leur position dévoilée aux troupes ennemies. Les harkis, qui se trouvaient non loin, jubilaient. Les moudjahidine les entendaient d’ailleurs danser et chanter de joie : « Vous êtes tombés dans notre souricière, rendez-vous bande de salopards, sales communistes ! »
Appelée en renfort, l’aviation bombarde sans relâche et ce, pendant plus d’une heure. Les moudjahidine ne pouvant pas répliquer par les armes car ils se seraient encore plus mis en danger et cela aurait été du suicide, parviennent à se réfugier dans des rochers se trouvant à proximité. Ce n’est qu’après le départ des bombardiers qu’ils décident de changer de position pour pouvoir répliquer. Le moudjahid Mohamed Cherif Ould El Hocine se souvient qu’après le départ de l’aviation, ils commencèrent à bouger. Ils suivent leur chef et tentent de sortir sur la droite mais impossible, en raison des milliers de soldats en position juste en face.
« Le chef de la section ALN étudia la situation et se dit : «Si on engage le combat de ce côté et que nous arrivons à passer, il y a l’oued qui est large et long, dont la traversée nécessite une heure de temps et sans oublier que nous serons à découvert, donc des cibles privilégiées pour l’aviation. Sur l’autre flanc, des hélicoptères de type «Bananes» déposent leurs troupes, toute retraite est coupée pour nous de ce côté droit ».
Si Moussa demande à ses hommes de tenter une sortie par la gauche mais là encore, les troupes coloniales sont en position sur un terrain plat et découvert, ils sont prêts à faire feu. La section de l’ALN revient alors à son point de départ, au milieu de la forêt et attend les ordres du capitaine Si Moussa. Ce dernier, d’un calme olympien réfléchit à la meilleure manière d’extirper ses hommes des tenailles de l’armée françaises, avec le moins de pertes possibles. Il dit à ses hommes qui semblent quelque peu inquiets : «Ne vous affolez pas, du courage mes frères, il nous est impossible de tenter la sortie par l’avant, car il y a le gros des troupes françaises qui nous attendent, et surtout le grand risque de mettre en danger la vie des habitants du douar Nouari. Derrière, il n’y a aucune issue, la route s’arrête à un rocher au-dessus de nous». Mais il n’y a point de désespoir dans le ton qu’il emploie, juste des encouragements pour tenir bon. Mais voilà qu’une voix portée par un haut-parleur vient rompre le silence alentour : «Kellouaz Moussa, Kellouaz Moussa, je suis le commandant Gaudoin. Tu te souviens de moi, nous avons fait la guerre d’Indochine ensemble. Nous étions de bons copains, nous avons combattu ensemble les Vietminh côte à côte. Alors, je te demande de te rendre avec tes hommes, et je te donne ma parole d’honneur et d’officier que je t’aiderai ». L’étonnement est général dans les rangs des moudjahidine mais le capitaine Si Moussa pour les rassurer réplique à ses hommes : « Ne bougez pas, laissez-le parler ». Le commandant Gaudoin ne cessait de répéter ses appels à reddition « Kellouaz Moussa, je sais que tu es à l’intérieur et que tu m’écoutes. C’est vrai, je connais ton courage, tu es un héros mais il est inutile que tu tentes quoi que ce soit, tu n’as aucune chance de sortir. Rends-toi avec tes hommes avant qu’il ne soit trop tard pour vous, sinon vous allez tous mourir ». Voyant que les moudjahidine ne sortaient pas de leur cachette, les soldats français commencent à incendier la forêt. « Toute la forêt prit feu, la fumée gênait la respiration. De retour vers le côté droit, le groupe de Si Brahim Khodja devait suivre, le feu les a séparés, c’était pénible, ils avaient trouvé un abri sous un rocher qui avait une forme de croissant, ce qui leur permettait de s’allonger sans être atteints par le feu. A leur gauche, ils entendaient des tirs, c’était le 6e TM groupe de Si Brahim Khodja qui avait voulu sortir. L’accrochage dura une quinzaine de minutes, puis ce fut le silence ».
Les tirs d’artillerie se font à nouveau entendre. « L’accrochage reprit également ; nos compagnons pensaient qu’il fallait diversifier l’attention de l’ennemi qui déduirait qu’ils allaient faire la même chose du côté droit. Si Djelloul Ben Miloud, le chef de section, se trouvait avec le 6ème groupe qui préféra mourir les armes à la main que d’être brûlé vif. Il relança de nouveau l’assaut contre l’ennemi avec des cris : « Allah Akbar, El Houdjoum Fi Sabil Allah ». A l’assaut.
De leur abri, le reste du commando ALN voyait le mouvement des soldats ennemis qui couraient dans tous les sens. Il était clair que le 6ème groupe avait engagé la bataille avec courage, toutes les conversations des soldats français étaient audibles, les moudjahidine pouvaient même les voir sans être vus. L’un deux disait : « Mon commandant, si j’avais le mortier, oualah (je jure), ils n’iront pas loin». Les moudjahidine comprirent alors que leurs compagnons avaient réussi à passer, seule l’aviation avait pu les poursuivre. Il était une heure de l’après-midi, il faisait très chaud, le feu avait brûlé tous les arbres ».
Les hommes de Si Moussa qui étaient encore réfugiés dans les cavités des rochers étouffaient de chaleur, ils avaient aussi terriblement soif, à cause de la fumée environnante. Leur chef leur demandait « de résister, de supporter et que bientôt ils allaient sortir pour donner une leçon à ces soldats ». En fait, ils voulaient gagner du temps jusqu’à la tombée de la nuit pour pouvoir intervenir car ils savaient que l’armée ennemie trouverait beaucoup de difficultés à se battre sur le terrain sans l’appui de son aviation.
A un moment donné, ils voient des soldats français se diriger vers le lieu de leur cachette mais Si Moussa leur ordonne de ne tirer que s’ils sont débusqués. Finalement, les soldats passent devant eux, en file indienne, sans même s’arrêter. Les moudjahidine ne croyaient pas à cette immense chance d’être encore en vie. Mais en fait, ils comprirent que le commandement militaire français pensait qu’ils avaient tous péri dans les bombardements et les tirs d’artillerie et que les survivants avaient fini par être brûlés vifs dans l’incendie de la forêt.
Dans un ultime geste de cruauté, le commandant ordonne à ses hommes de brûler le douar Nouari avant leur départ. Ce qui incita les moudjahidine à lancer une attaque contre l’ennemi qui se trouvait à leur gauche. Mais à leur arrivée à l’extrémité du bois, les soldats français avaient disparu.
En les voyant arriver, les habitants du village viennent les saluer, ne se souciant guère des flammes qui ravagent leurs modestes chaumières. Ce qui fera dire aux moudjahidine : « Je ne pense pas qu’il existe un peuple aussi merveilleux, valeureux et courageux que le nôtre. Notre peuple a tout donné à la révolution armée, surtout les gens de la montagne, le peuple c’est nos yeux, notre guide. Il nous a hébergés et nourris, privant ses enfants pour nous. Souvent, quand on rentre dans un refuge, après une marche fatigante, sous la pluie et le froid, des habitants ôtaient des couvertures à leurs enfants pour nous couvrir ; démuni mais fier, notre peuple a tout fait pour libérer son pays du joug colonial, il mérite l’admiration et la considération de certains peuples du monde ».

Hassina Amrouni

Source :
*Réflexion du 20/09/2015
http://www.lexpressiondz.com/actualite/21643-la-bataille-de-sidi-semiane...

DOSSIER

Un rôle précurseur à redécouvrir

La délégation extérieure du FLN

GUERRE DE LIBERATION
MOUVEMENT NATIONAL
FIGURES HISTORIQUES

Il était l’un des conseillers du colonel Amirouche

Il y a 60 ans, Tahar Amirouchen tombait en martyr

MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE