DE L’ANTIQUE CIRTA A L’OPERA D’ALGER « Carmen sur scène »

Par La Rédaction
Publié le 23 déc 2018
Nous sommes à Constantine capitale de la culture arabe où s’est jouée l’Opéra Carmen en «son et lumière ». Inscrite par l’ONDA dans le programme, nous fûmes invités par son directeur général El Houcine Samy Bencheikh pour assister à l’orchestre symphonique du haut de vieux Rocher de l’antique Cirta qui domine le Rhumel. Quel cadre féerique qui nous fait voyager à Séville dans cette Andalousie arabe où sous un oranger telle Constantine la « Sévillane » par son style musical venu de cette contrée nous répande le parfum de ces jardins de jadis.
Amine Kouider, directeur artistique de l’Opéra d’Alger Boualem-Bessaih
Le musicologue maître Nordine Saoudi,  directeur de l’Opéra d’Alger Boualem-Bessaih
Abdelkader Bouazzara, directeur de l’institut supérieur de musique, Alger

La noirceur des cheveux, la blancheur des dents et le teint olivâtre suffisent pour certifier l’appartenance de ce peuple méditerranéen. Certains veulent se donner une généalogie « mauresque » que l’archéologue de « Carmen » s’interrogeant sur l’origine exacte de la séduisante Andalousie. De la marginalité à l’exclusion, Carmen est-elle cette bohémienne ? Gitane elle est, gitane elle mourra. Son identité elle le montre car Carmen n’est pas esclave de ses sens et son rire irrésistible est là et bafoue avec jubilation les lois qui régissent cette société.

Jubilation de Carmen

Elle tourne en dérision avec la même alacrité en choisissant le parti de la liberté de pensée et de mœurs et donc ce parti de l’avenir. Et cette Espagne réelle que Prosper Mérimée nous fait découvrir en 1830 coïncidant avec la conquête de l’Algérie qu’Alexis de Tocqueville feint de ne pas peindre la réalité de la barbarie coloniale dans notre pays, lui qui s’est fait l’avocat de la démocratie aux Amériques.
Oui, Mérimée est face à un véritable choc exotique, une véritable séduction de l’Andalousie où il découvre Séville « les gitans de Triana », Cordoue et les baigneuses à demi nues du Guadalquivir, Grenade où l’Alhambra, le Généralife et son cyprès sont encore hantés par les ombres des Abencérages et de leurs sultanes.

Un maestro nommé Amine Kouider

Amine Kouider, directeur général de l’Opéra d’Alger, après un parcours très riche de titres et de distinctions, met en place les jalons de l’un des plus grands orchestres symphoniques que l’Algérie ait pu connaitre depuis l’Independence
Il excelle comme nul autre pour mêler souvent musique classique occidentale et traditions arabes. Les Mille et Une Nuits d’Offenbach, par exemple, ou des chants soufis sur la Neuvième Symphonie de Beethoven
A 7 ans, Amine Kouider était déjà au conservatoire, le violon entre ses mains Son talon, lui permit de devenir le plus jeune violoniste de l’Opéra d’Alger. Il s’installe à Marseille à l’âge de 20 ans en 1987, puis à Paris où il suit des études de direction d’orchestre au Conservatoire de Marseille et de Paris. Il les poursuit au Conservatoire royal de Copenhague. Parallèlement, il obtient une licence en musicologie. Il s’installe alors à Saint-Pétersbourg. En 1999, il devient, pour deux saisons, chef assistant de Valery Gergiev au Théâtre Mariinski, au Festival de Baden-Baden et à l’Orchestre philharmonique de Rotterdam.
En 2012, Amine Kouider fonde l’Orchestre symphonique Algérie-France pour célébrer le cinquantenaire de l’indépendance d’Alger. Avant, en 2001, il a permis de rouvrir l’Opéra d’Alger, et il a dirigé l’Orchestre symphonique national jusqu’en 2008.
Nous retrouvons alors tous les éléments de l’Espagne romanesque de Carmen, de ces bohémiens irréductibles et réfractaires à tout ordre, toute loi, toute foi autres que les leurs, soudés malgré les persécutions, malgré l’errance et la diaspora, en une communauté culturelle que sa seule résistance à toute assimilation rend par nature subversive aux yeux des autres.
Que ce soit Carmen ou Don José, ils étaient des étrangers dans leur propre pays, et sont devenus l’emblème littéraire de l’histoire de cette Andalousie, dont Gorges Bizet nous a gratifiés de cette musique rutilante que l’Abbé Prévost racontant l’histoire d’un jeune homme promis à un bel avenir et qu’une jolie fille amorale mène à la déchéance.
C’est de cette version lyrique et du charme indéniable de la musique de Bizet, que Carmen travaillant dans une manufacture de cigares a séduit un douanier et un contrebandier, mise en scène dans une stratégie narrative où le brigadier Don José, fasciné par le galbe d’une jambe d’un bas de soie troué, retrouve son amour. C’est dans cet univers magique qu’Amine Kouider a su dépeindre et subjugué le public qui suivait dans un silence religieux l’interprétation de Carmen.
L’Orchestre philharmonique d’Alger, sous la direction du maestro Amine Kouider, nous a fait vivre un moment fort agréable, par une interprétation en prélude d’un m’ceder de la nouba zeidane « ya bahi Al Djamal joud Bilwafa » suivi de Carmen du compositeur français Georges Bizet devant un auditoire connaisseur et d’ambassadeurs avec leurs familles. Amine Kouider a su montrer ses capacités dans l’orchestration à la fois d’extraits de la Nouba Zeidane et de Carmen, joués avec brio par le duo Nathalie Espallier (mezzo soprano) et Pablo Vegrilla (ténor).
Ce n’est pas la première fois que l’Orchestre philharmonique d’Alger nous présente des symphonies à l’instar de Shahrazade de Rirnaky Korsakov et des compositions d’Iguerbouchen, ou encore des œuvres de Mozart, Beethoven, Tchaïkovski, Strauss, Chopin et tant d’autres grands noms de la musique.
La dernière prestation de l’orchestre philharmonique d’Alger, que j’ai eu l’honneur de parrainer en 2005 en tant que ministre de la Communication, qui a eu pour cadre, successivement l’Auditorium de la Radio et le Palais de la Culture, a replongé l’assistance dans l’Andalousie de l’Age d’or. Ce n’est point par hasard qu’Amine Kouider a exécuté comme prélude aux extraits de l’Opéra Carmen la nouba zeidane dans un darj «El Haoua Dhal Al Oussoud ; Aâtouf wa joud Bi Alladhi An châa Bahak» (L’amour qui humilie les lions ; Soyez cléments pour ceux qui ont créé votre beauté).

Zyriab inspire Saint-Saëns dans la danse affolante

C’est dans l’Andalousie mondaine que cette nouba fut exécutée pour la première fois par Zyriab et qui inspirera Camille de Saint-Saëns, dans sa Danse affolante. C’est dans ce jeu sémantique de symboles, et de signes, dont seule la prosodie arabe connaît les secrets, par ses métaphores impétueuses de brûlante frénésie, que l’Orchestre philharmonique d’Alger a su faire vibrer par accords interposés, découvrant jusqu’au cœur du partenaire, battant comme une muse au rythme d’une mélodie transcendantale.
Et pourtant, c’est de Carmen qu’il s’agira, après une heureuse transition vers l’Opéra, magistralement réussie par l’Orchestre philharmonique d’Alger.
Un orchestre dont la cinquantaine de musiciens a su merveilleusement traduire toutes les nuances de l’œuvre de Georges Bizet, ô combien critiquée en son temps par un public effarouché par sa hardiesse, rompant avec les canons d’alors, par la mise en scène d’une antithèse de l’héroïne bien-pensante et le choix d’une fin tragique.
Il aura fallu attendre les grands compositeurs Brahms et Wagner, pour que l’opéra Carmen soit réhabilité.
Une réhabilitation à titre posthume, alors bien que Bizet avait, dès ses dix-huit ans, bénéficié des faveurs d’un jury pour sa cantate Clovis et Clotilde et que sa musique fut consacrée par le prix de Rome pour le sérieux de son exécution. Bizet, auquel Berlioz prodigua les plus belles louanges dans sa chronique musicale du Journal des Débats, était de ces virtuoses admirés jusque par le grand Liszt, pour sa dextérité au piano. De la danse bohémienne aux grandes variations chromatiques, Bizet cherchant le succès et le prestige, épousera Geneviève Halèvy, la fille de son maître, mais son incorporation dans la Garde nationale, au moment du siège de Paris, le fait penser à partir loin de ce qu’il affirme lui-même à sa belle-mère, être « la fureur des Blancs et des Rouges, où il n’y aura plus de place pour les honnêtes gens, où la musique n’aura plus rien à faire et qu’il faudra s’expatrier ».
Mais, en fin de compte, Bizet adhérera au parti de l’ordre et de la peur, qui écrasa les Communards et rentre à Paris en 1871.
C’est là que Bizet tente de monter Djamileh d’après Namouna d’Alfred de Musset. Cet opéra dans lequel Bizet, remaniant son art musical, se rapproche de Verdi dans Ayda, peut répondre à un mode de partitions «orientalisantes».
Las ! On critiqua les « platitudes » de la composition de Djamileh, et Bizet de se reprendre pour s’investir dans l’opéra intitulé Patrie, qui, en revanche, eut un beau succès, le souvenir de la guerre franco-prussienne et des autres guerres du Second Empire pouvant expliquer cet engouement, que l’on retrouve dans l’œuvre de Prosper Mérimée et dans le personnage de Carmen.

La trame de la nouvelle Carmen

C’est en s’inspirant de la trame de la nouvelle de Mérimée Carmen, que Bizet monte un opéra-comique sous le même titre. Carmen est cette gitane de Séville qui s’amourache d’un jeune officier, Don José, qui, tombant sous son charme, en oublie sa promise fiancée Micaela.
Voyez donc, tout près de la manufacture de tabac (inspirant une célèbre marque), José regardant la fleur de cassis lancée par Carmen, répliquant : « Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien ! Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même.» S’ensuit un dialogue poignant où Carmen et Don José nous dévoilent le fatal dénouement.

Carmen : Jeux de jalousie ou la gloire de Bizert

Jeux de sentiments, rixes, duels et scènes de jalousie, feront que cette œuvre de Bizet soit vue comme indécente par le public de son époque, mais elle sera réhabilitée pour devenir l’opéra le plus joué au monde et une source d’inspiration de nombreux films, dont les plus récentes adaptations de Carlos Saura en 1983 et de Francesco Rosi en 1984.
Devenu un véritable mythe, jusqu’à inspirer le monde de la publicité et de la consommation, Carmen fera la gloire de Georges Bizet. Une gloire qui, pour être posthume, imposera le compositeur à l’univers de la musique universelle. Cet univers magique, tout en palettes musicales, qu’Amine Kouider a su dépeindre grâce à une partition lyrique dirigée avec une maestria telle que le public, subjugué, suivait dans un silence religieux l’interprétation de Carmen.

Nordine Saoudi, passionné par l’opéra

Mais la magie ne se dissipa pas aux dernières notes de l’Orchestre philharmonique d’Alger, car tombé sous le charme, le public en redemande. Nous en faisons les plaideurs, nous ne manquons pas de souffler au maestro l’idée de présenter à l’avenir Djamileh. Cet opéra qui porte le nom d’un illustre homme de lettres en la personne de Boulem Bessaih nous fera retrouver cet univers oriental d’antan, à travers le savoir-faire de son gestionnaire et non moins maestro, Noureddine Saoudi par son langage harmonique savoureux, qui nous emportera, nous l’espérons, dans l’universel en symbiose avec les plus belles mélodies et symphonies du monde.
Amine a su nous faire voyager, par sa verve mélodique, à Séville. Qu’il nous fasse donc, encore une fois, succomber au charme de son tapis volant. C’est avec l’ouverture dès 2018 de l’Opéra Boualem Bessaïh dont je garde de lui l’érudit et l’humilité d’un grand homme de culture, qu’un spectacle de haute facture a été présenté avec un prélude et l’entrée en scène de la mezzo soprano Gosha Kowalinska dans le rôle de Carmen et la pièce Habanera, suivie du Tunisien Amadi Lagha jouant Don José chantant avec les douze choristes « Séguedille ».
Le public aura découvert des voix superbes de l’Institut national supérieur de musique tels Anissa Hadjarsi chantant « Micaela » et Adel Brahimun «Air de Toréador ». Ce n’est donc qu’un au revoir, en attendant Djamileh. Et ces vers d’Ibn Al Khatib (1313-1375) qui écrivait :
« La pluie, la douce pluie te soit propice, aimée
Ô sol d’Al-Andalus où ses amants s’aimèrent !
Nos amours de jadis, comme un rêve, ont sombré ;
Qui nous vola sans bruit cet instant éphémère ?
جادك الغيث إذا الغيث همى
يا زمان الوصل بالأندلس
لم يكن وصلك إلا حلما
في الكرى أو خلسة المختلس

Le musicologue Abdelkader Bouazzara

Abdelkader Bouazzara musicologue, directeur de l’Institut national supérieur de musique, a poursuivi son cursus universitaire à Kiev (Ukraine) où il a obtenu le diplôme de Master of Fine Arts. Professeur de violon à l’Institut national supérieur de musique et au Conservatoire d’Alger, il a été producteur de l’émission Musiques des peuples à la Radio nationale de 1995 à 2003. En 1998, il est nommé directeur de l’orchestre symphonique du gouvernorat du Grand Alger. Puis directeur de l’Orchestre symphonique national.

Florilége et bouquet symphonique, interprétation des génèriques des films
cultes, la magie du
maëstro Amine Kouider
L’Opéra d’Alger Boualem Bessaih a organisé, le vendredi 23 novembre 2018, un concert digne d’une prestation à la hauteur de l’Orchestre symphonique d’Alger que dirige le maestro Amine Kouider, en nous offrant un bouquet de musiques de films cultes interprétées en filigrane tels El Hariq, Omar Gatlatou, La Bataille d’Alger, Titanic, Jurassic Park, Le Parrain, Les vacances de l’Inspecteur Tahar, Leïla et les autres, Errissala, Rahfat Al Hadjane, Mission impossible, Indiana Jones, Gladiator, Le pirate des Caraïbes, etc. L’Orchestre symphonique a fait son cinéma dans une ambiance festive d’Alger la Blanche.
Une soirée mémorable qui a sublimé l’assistance venue nombreuse savourer l’interprétation combien magistrale des éléments de l’ensemble philarmonique d’Alger. Cette soirée a été animée par le présentateur de Canal Algérie Amin Karim Nabouchi, qui a mis du sien pour situer le contexte de chaque musique de film rendant plus pédagogiques les séquences filmées projetées à l’occasion sur grand écran.
C’est dire l’importance du travail que réalise l’Opéra Boualem Bessaih dont le Directeur général Noureddine Saoudi et son staff donnent un sens élevé de la culture dans notre pays. En attendant d’autres initiatives, l’Opéra d’Alger se fraie le chemin des grandes institutions en mettant à la fois le génie propre de nos artistes imprégnés de l’authenticité de notre culture nationale et leur ouverture à l’universalité.

Dr Boudjemâa HAICHOUR
Chercheur Universitaire-Ancien ministre

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