Quelques histoires communes

Par Fateh Adli
Publié le 12 déc 2017
Dès le déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954, les Algériens résidant au Maroc se sont organisés en réseaux de soutien répartis en fédérations qui vont vite intégrer l’Organisation civile du FLN, l’OCFLN. Leur apport, politique, financier et en renseignements, fut, de l’avis des acteurs de l’époque, d’une valeur inestimable. En même temps, ces militants n’hésitaient pas à soutenir activement la résistance marocaine qu’ils ne dissociaient plus de leur cause. Ils participèrent, d’ailleurs, à plusieurs actions de guérilla contre l’armée française.
Djamel Abdennacer et le Roi Mohammed V
Allel El-Fassi
Les cinq dirigeants du FLN en compagnie de Hassan II le 22 octobre 1956
Les cinq dirigeants du FLN après leur libèration au Maroc
Le 03 juillet 1962, visite du GPRA au Maroc. Hassan II et Ferhat Abbas

Ce qui a amené les services de contre-espionnage français, le SDECE, appuyés selon des témoignages par le Mossad, à durcir la surveillance des activistes algériens sur le territoire marocain. Une tâche qui n’était pas de tout repos, dès lors que les Algériens étaient présents partout, y compris dans les administrations sécuritaires marocaines, comme la gendarmerie et la police. Ce qui faisait que les Algériens pouvaient, en cas de besoin, négocier leur présence au Maroc en position de force. Comme l’atteste cette histoire rapportée par le chercheur et histoire Abdelkader Ben Brik : « La prison civile de la ville reçoit un groupe de ressortissants algériens arrêtés par la douane marocaine en faction au port de Casablanca, Hattab Diouch, Belkacem Benbrik, Abdelkader Ould Si Lâdjal chauffeur de taxi, Abdelkader dit El-Dj’mel, tous inculpés de détention et transport d’arme au profit de l’ALN. Ils seront détenus à la prison de la ville, le temps que les responsables du siège du FLN à Casablanca appellent le GPRA qui intervient auprès du roi Mohamed V, pour qu’ils soient libérés, mais comme toujours les armes seront saisies ».
Cela dit, les Algériens eux-mêmes, s’initiant à une forme de contre-espionnage, surveillaient partout les mouvements des informateurs qui travaillaient avec les services ennemis. C’est ainsi que les hommes de la direction de la vigilance du MALG, sous la direction de Boussouf, ont réussi à mettre hors d’état de nuire un réseau de « faux pèlerins », dont le point de départ était un consulat français à Oujda, truffé d’officiers traitants. Les Français ayant toujours tenté d’introduire des agents, de préférence des Algériens ou des Marocains, dans les rangs du FLN et de son organisation civile. Ils avaient alors imaginé et mis en place, pour connaitre la route que prenaient les djounoud de l’ALN à l’intérieur du territoire algérien, un réseau de faux pèlerins qui étaient partis de Figuig, à l’extrême-sud du Maroc. Les services de l’ALN les ont très rapidement repérés, et ce réseau a fini par être intercepté par les moudjahidine dans l’Est algérien.
La solidarité entre les militants algériens et les nationalistes marocains s’est raffermie et a ensuite permis aux Algériens de redoubler de vigilance pour déjouer des complots visant des personnalités étrangères sur le territoire marocain. De nombreux historiens, dont des Marocains, rapportent que ce sont les Algériens qui ont sauvé la vie au président égyptien Jamal Abdenasser, lors d’une visite au Maroc, fin des années 1950, au moment où il était visé par une tentative d’assassinat.
Des dirigeants nationalistes marocains, à leur tête Allel El-Fassi, chef historique de l’Istiqlal, étaient aussi dans le viseur des services français et leurs acolytes, qui ne leur pardonnaient pas leur soutien assumé à la révolution algérienne, et surtout l’organisation à Tanger, au Maroc, et sur initiative de l’Istiqlal, d’une conférence regroupant les partis nationalistes maghrébins, suite au massacre de Sakiet Sidi Youcef, en Tunisie. Zerktoni, un résistant marocain connu, a été assassiné dans le même sillage. Un rapport du SDECE le décrit comme «un Marocain vigoureusement anti-français et allié virulent au FLN.
« L’idée, lit-on dans le rapport, est de faire sauter Allal el Fassi et les autres chefs de l’Istiqlal à l’occasion d’une de leurs rencontres à Tétouan, en zone espagnole ».
Autre exemple édifiant de solidarité du peuple marocain avec la révolution algérienne : dès le lendemain du rapt des cinq dirigeants algériens dans l’avion qui devait les transporter, le 22 octobre 1956, du Maroc vers la Tunisie, la population marocaine s’est soulevée dans toutes les villes du royaume et certaines d’entre elles vécurent des scènes d’émeutes violentes. Une partie de l’opinion marocaine s’en prenait à l’armée fidèle à son souverain puisqu’elle avait osé arrêter ses hôtes algériens, dans un avion civil marocain, dans l’espace aérien marocain. D’aucuns, y compris parmi les Algériens, soupçonnaient en secret un complot ourdi par le prince héritier, Moulay Hassan (futur Hassan II) et son entourage.
A Rabat, les jeunes manifestants saccagèrent les magasins français, envahirent l’ambassade de France et brûlèrent le drapeau tricolore. Diplomates et personnel de l’ambassade ne durent leur salut qu’à l’intervention musclée de l’armée royale.
Pris de panique, les responsables marocains suppliaient les responsables du FLN d’agir pour calmer les esprits. Grâce à un travail de communication soutenu, à travers notamment une série de communiqués rédigés par un «comité presse et information» destinés à rassurer les Marocains, le calme revint peu à peu et les liens fraternels avec le peuple marocain sortirent renforcés.
D’autres manifestations marocaines de soutien aux révolutionnaires algériennes vont avoir lieu, comme celle qui se déroulera à Casablanca pour dénoncer les tortures subies par une moudjahida algérienne, Thouraya Echaouia, par les services de l’armée française.

Adel Fathi