« MAHZOUN ZEIDANE DE SALAH BEY ». - Dans Galou el arab galou - (les Arabes ont dit)

Par La Rédaction
Publié le 02 déc 2014
Salah Bey

Le Transrhumel, viaduc du futur qui marque le paysage de « Constantine, capitale de la culture arabe 2015 », a été inauguré récemment par le Premier ministre Abdelmalek Sellal au nom du président de la République Abdelaziz Bouteflika et baptisé pont « Salah Bey » en hommage à celui qui fut bey de Constantine
 Voilà un bey tant aimé par sa communauté puis haï ou trahi par les siens. Il s’agit de Salah Bey Ben Mostefa né à Smyrne en 1771 et mort à Constantine le lundi 20 août 1792 (Moharem 1207). Il arrive à l’âge de 16 ans à Alger après avoir commis un meurtre sur un proche parent en Turquie. Le voilà engagé dans la corporation des janissaires parrainé par Ahmed Bey El Kolli dont il devient le gendre, le gaïd puis le khalifa enfin le bey dont il reçut l’investiture des mains de ce dernier.
 Son fondé de pouvoir et gendre Ahmed Zouaoui Bendjelloul par son dynamisme a été digne de la plus haute confiance en prenant en charge la gestion des biens du bey Salah. Salah Bey, n’ayant eu de son épouse qu’une fille, épousera en secondes noces une citadine de Constantine dont il aura d’elle deux garçons, Hamouda et Hosseïn. C’est toujours dans la série des textes commentés et traduits de notre patrimoine qu’aujourd’hui à travers cette oraison funèbre ou thrène, que nous retraçons et nous décrivons au travers de Galou El Arab Galou, la fin pathétique de Salah Bey.
 Au-delà de ce chef-d’œuvre de la poésie populaire, jamais une aussi belle pièce du terroir n’a pu envoûter les mélomanes et les hommes politiques que celle de la qaçida Galou el Arab Galou, chanté dans le répertoire de l’école de Constantine dans le mode mahzoun zeidane, en fait une oraison funèbre (marthia) écrite en hommage à celui qui fut Bey de Constantine durant 22 ans, soit le plus long règne des beys qui se sont succédé dans le Beylicat de l’Est .
Cette chanson dédiée à Salah Bey, après qu’il eut une fin pathétique et émouvante, a été écrite par un goual anonyme arabe, selon une version alors que nombreux sont ceux qui la renvoient à la communauté juive de Constantine, plus précisément une courtisane juive nommée Oumaïma, maîtresse de Salah Bey, en guise de reconnaissance à celui qui leur donna un statut de Ahl dhimma, en les installant dans le quartier de la vieille ville appelé Charâa, alors que cette communauté était dispersée loin du centre urbain.

SALAH BEY ET LE STATUT DE LA COMMUNE JUIVE

En cédant aux juifs les terrains qui s’étendent au-delà entre la porte d’El Kantara et le ravin près de Charâa, il les regroupa dans ce quartier qui devient le quartier juif de Constantine loin de Bab Al Djabia.
Dans une dédicace de la medersa de Sidi El Kattani qui fut achevée en 1775 et la mosquée en 1776, refouillée en caractère naskhi dans une cartouche de plâtre coloriée que l’on voit au-dessus des tombeaux de la famille de Salah Be, on peut lire :
« Le siècle fut heureux, grâce à celui qui répandit ses bienfaits sur les musulmans, mais aussi le siècle ajouta de l’éclat à sa gloire. C’était un prince dont l’équité surpassait les bonnes œuvres, et qui préféra une récompense dans l’autre vie au bonheur d’ici bas.
Il fit revivre la science tombée dans le néant, et lui bâtit une maison dont la construction lui fait le plus grand bonheur, ce n’est point une maison, c’est le sanctuaire de l’instruction avec son auréole resplendissante. Pourquoi non, puisque en réalité c’est une perle.
Celui qui l’a édifié, c’est Salah, l’illustre guerrier. En accomplissant cette œuvre, il n’avait d’autre but que de plaire au Seigneur. Que Dieu le gratifie du bonheur éternel ! Puisse-t-Il combler ses vœux au jour de la résurrection ».

GALOU EL ARAB GALOU OU L’ORAISON FUNEBRE

La chanson de Galou el arab galou est liée comme tant d’autres qaçidate locales à des événements vécus par la population. En plus du malouf, qui est l’expression du chant andalou constantinois constitué par des mouwachahate et des azjal, il existe d’autres genres tels que le aroubi, le hawzi, et surtout pour Constantine le mahdjouz dont la spécificité est remarquée. D’ailleurs à Constantine, dans l’ancien temps, chaque famille juive citadine avait sa préférence pour tel ou tel mahdjouz. Dans Galou el arab galou, la structure mélodique emprunte deux modes ou tubu’ qui sont le zeidane avec une tonalité mélancolique dans cette chanson. C’est d’ailleurs pourquoi elle a pris le nom de mahzoun zeidane due à la tristesse avec laquelle elle est interprétée. Dans la musique andalouse, noubet ez zeidane (Ré), est considérée parmi les plus anciennes noubas. C’est Zyriab qui en est le compositeur dans la ville de Cordoue.

STRUCTURE MELODIQUE ZEIDANE/H’SEIN

EElle porte le nom d’une famille célèbre connue pour l’interprétation des chants et de la composition musicale à Baghdad. En Tunisie, zeidane est appelé isbain, au Maroc hidjaz el kabir, la seconde partie de la chanson est exécutée sous le mode bayati qu’on appelle au Maghreb, h’sein, et on l’attribue à un pieux nommée Bba Tahar qui prit son nom.
Quand on passe du bayati m’hair de type persan dans une exécution soufie du chant, ce mode prend une toute autre allure et devient ochaq turc ou h’sein a’ajam tunisien, c’est-à-dire nahawand au a’chour perse.
Revenons un peu à la chanson Galou el arab galou. Pourquoi a-t-elle été dédiée à titre posthume à Salah Bey ? C’est ce que va nous révéler le contenu de la poésie chantée, qui d’ailleurs commence par un introductif qu’interprètent tous les chanteurs de l’école de Constantine dont les quelques vers suivants :
« Kemi sseri djahda
La nourgad nawmi mat’hani
Ghzaki kount maähda
Ma khantou ma khanou saâdi
Fragak ma hya tayga
Billah wach yssabarni
Ya sabri magwani
Sabar ala qathrat al mwadjaâ
Ham adounia fani
Ham el awkhya rahou amwajâa
Walali bik walali
Sabar an kathrat al mwadjaâ
Dhamouni al adraq
Hatta qalbi zad allia
Natwassal birdhak
Wat ji fini dheik al achwa
Rani natradj    k
Ya lalla y a aicha Baya

AICHA BAYA BENT BEY ZERG AYOUNOU

C’est à partir de ces extraits introductifs que le poète essaie de donner la dimension psychologique de la chanson qui va suivre. D’ailleurs, l’auteur rappelle le nom de Aicha Baya, qui est la fille du Bey Hussein surnommé zerg ayounou (1754-1756) qui était khalifa de Bey Bou Hanek, son beau-père. Cette dame offrit en donation au Bey Salah les plus beaux jardins de l’oasis de verdure appelée dans la région de Hamma Plaisance, où le verger contenait des arbres fruitiers de toutes espèces. Salah Bey avait acquis ce terrain de Aïcha bent Hussein Bey (zarg ayounou) en septembre 1783. Ce jardin prit désormais le nom de Haouche Salah Bey que la légende finit par appeler El Ghrab.

LEGENDE ET SORTILEGE DE SISI MOHAMED « GHORAB ».

Ce dernier est le Mrabet Mohamed Zouaoui, qui apprit très jeune le Coran et fut parmi ceux qui ont combattu la présence turque dans la région de Constantine de par les prêches du Vendredi dont le contenu était hostile à l’autorité du bey et de son administration. C’est ce qui a incité Salah Bey à envoyer des janissaires pour tuer cheikh Mohamed Zouaoui dit « El Ghorab ». La légende dit que les soldats du Bey ont trouvé près de sa demeure un gros serpent qui menaçait leur vie et c’est le cheikh Mrabet qui a tué la bête, situation qui a surpris la milice du Bey. Cependant, Salah Bey décapita le marabout, sa tête encore pleine de sang roulait sur le sol, son corps s’est transformé en un corbeau qui prit le large dans les cieux et alla se poser sur le palais de Salah Bey dont le village aujourd’hui prit le nom à la fois de Salah Bey et du Ghorab.

LES OFFRANDES OU «  NECHRA » DES CONSTANTINOISES

Nombreuses sont les familles constantinoises qui vont jeter les offrandes « nachra » selon les croyances entre Boulajbal et El Ghrab, assez souvent suivi d’un cérémonial et d’un rituel sacrificiel.
Après ce prélude de « Kam yessri Djahda » s’annonce l’oraison funèbre dédiée à Salah Bey et dont les meilleurs interprètes sont El Hadj Mohamed-Tahar Fergani Raymond Leyris et aujourd’hui Salim Fergani interprète virtuose du oud arbi qui exécutera avec talent ce beau poème du récital constantinois dont voici quelques extraits :
Galou El Arab Galou
Lanaâti Salah wala malou
Saqma taqtalou
Wa eytihou el arkab ala el argab
Hamlatni ya raqiq an nab
Rouhou al darou ya zayara

Les Arabes ont dit
Nous ne livrerons ni Salah ni ses biens
Nous nous livrons à une bataille pour sa cause
Même si nous voyons s’accumuler des têtes et des cadavres.
Tu m’as délaissé, ô toi sans parole.
Allez chez lui ô visiteurs !
 
Galou al arab hayhat
Sidi Salah bey el Bayet
Nafdiwh belmal
Waytihou larkab ala argab
Rahou indha salah bey
Khalla sabâa awlad sabri lillah
La yahram man kana hachara
Rouhou al darou ya zayara
Les Arabes ont dit en déplorables
Notre maître Salah le bey des beys.
Nous le sacrifions par notre argent
Même si nous voyons s’accumuler des têtes et des cadavres.
Ils se rendant chez Salah Bey
Qui a laissé sept enfants
Attristé je m’en remets à Dieu
Pour Qu’il en procure miséricorde à l’assemblée
Allez chez lui ô visiteurs !

Gal al arbi gal
Sidi salah bey ach houa yaqtal
Midhi min allah jaât
allah yahram man kan hadhara
Rouhou al darou ya zayara

L’Arabe a dit:
Pourquoi on l’a tué
C’est donc sa destinée
Puisse Dieu procurer miséricorde à tous les présents
Allez chez lui ô visiteurs.
 
Billah yal machi tarbah
Hadha atboul alach ayssayah
An hallat al makhantar
Sid al gouman
Ya liatou khyalou
Ma ad ayban
Rouhi ya dounia mafik aman

Je te conjure par Dieu ô toi qui circule
Pourquoi les tambours sont si retentissants.
C’est à cause de l'état du préféré des hommes
O ma douleur, je ne verrais plus son ombre.
Ainsi est la vie ! On ne peut la croire.

SALAH BEY GENDRE DU BEY AHMED KOLLI

A partir de ces premiers vers qui décrivent déjà l’ambiance dans laquelle se trouve Salah Bey, essayons de donner brièvement sa courte biographie. En effet Salah Bey Ben Mostefa est originaire de Smyrne (Izmir). Il est né en 1739 et à la suite d’un meurtre d’un de ses proches, il émigra en 1775 vers l’Algérie et vint à l’âge de seize ans travailler dans un café d’Alger avant s’engager dans la corporation des janissaires grâce au parrainage de celui qui va être son beau-père Ahmed Bey El Kolli, puisque il eut comme épouse sa fille et servit sous ses ordres.

SALAH BEY GAID EL HARAKTA

Sa bravoure, son courage et son énergie avaient séduit Bey Kolli, qui le prit dans son commandement à Constantine, en le mariant à sa fille issue de sa deuxième épouse née Mokrani et en le nommant Caid El Harakta, trois ans après, il en fit son Khalifa (1765) et reçut six ans plus tard l’investiture de Bey de Constantine après la mort de Bey El Kolli dont il laissa deux recommandations expresses le concernant.
Dans son entourage, ce sont les mêmes personnes qui étaient dans le diwan. Lorsqu’il eut acquis de la fortune, il choisit un ami et ancien compagnon d’armes, Ahmed Zouaoui Bendjalloul, ancien officier d’intendance du corps des Zouaoua de la milice pour s’occuper de la gestion de ses biens.

ZOUAOUI BENDJALLOUL FONDE DE POUVOIR DU BEY

D’une intelligence et d’une honnêteté fort appréciées, Bendjalloul eut toute la confiance de Salah Bey qui ne le quitta pas jusqu’à sa mort. N’ayant eu qu’une seule fille de son épouse, fille de Ahmed El Kolli, Salah Bey épousa en secondes noces une citadine de Constantine de laquelle il eut deux garçons ; Mohamed (ou Hamouda) et Hossein. Devenu gendre de Salah Bey, Bendjalloul demeura le fondé de pouvoir, le soutien moral et matériel de toutes la famille en dépit des évènements tragiques qu’il connut. C’est dans son Makhzen que Salah Bey rapprocha tous ceux qui ont servi sous l’autorité de son beau-père en leur confiant des charges importantes telles que les Bengana de Biskra.

DE SIDI EL KETANI A SIDI LAKHDAR

Mais Salah Bey fit édifier également une autre médersa en 1789 auprès de la mosquée de Sidi Lakhdar, qui servit d’ailleurs dès les années 1923 à l’imam cheikh Abdelhamid Ibn Badis dans ses cours de théologie et de droit musulman (fiq’h et genèse de la char’iâ). Du temps déjà de Salah Bey, on enseignait dans cette médersa la grammaire la jurisprudence, le commentaire du Coran, la science des hadiths etc.
 C’est dans ce contexte que Salah Bey entreprit de grandes réformes dans le système éducatif aidé par cheikh Abdelkader Rachedi, mufti hanafi, Chaâbane Bendjalloul, Cadi hanafi El Abassi, cadi Maliki en constituant aux médersas des habous. Il développa l’agriculture et restaura le pont d’El Kantara en confiant les travaux à un certain Don Bartholomé, architecte italien qu’il fut venir de Mahon.

LES REFORMES DE SALAH BEY

 Il avait bâti la partie supérieure, les deux arches inférieures et les trois piliers qui les soutiennent. Il encouragea l’artisan et le commerce extérieur. L’écoulement des produits de la province rapportait en taxes des sommes importantes. Elles étaient perçues par des « oukils » placés dans les ports de Collo, Stora, El Kala, Jijel et Béjaia.
Selon les propos laissés et rapportés par les gens de Constantine, les constructions d’utilité publique avaient fini par absorber la majeure partie de ses revenus et dut recourir à son voisin de Tunis, Hammouda Pacha pour compléter la somme nécessaire due pour le Dey en payement du Denouche.
 En dépit de ses difficultés financières, Salah Bey participa avec succès à la défense d’Alger en 1783 contre une nouvelle attaque espagnole, et au cours de la même année à l’expédition du Pacha d’Alger contre celui de Tunis. en 1784, il rejoint Osman-Pacha qui s’apprête à combattre les Espagnoles dirigés par Don Barcelo.

SALAH BEY UN STRATEGE DE GUERRE

 Bien avant cette bataille, Salah Bey, qui entreprit une expédition vers l’Ouest, les Bibans, les Béni Abbes, Flissa, les Ouled Nail, Djebel Amour, tua le Bey du Titteri entre Djelfa et Laghouat. Il parvint à combattre aux côtés de Osman Pacha avec ses quinze mille hommes en 1775 contre O’Relly, commandant de la flotte espagnole qui débarqua à proximité d’El Harrach le 8 juillet avec vingt cinq mille hommes. Ces derniers subirent un grand désastre.

ARTISAN DE LA VICTOIRE CONTRE LES ESPAGNOLS

Salah Bey était un des meilleurs artisans de la victoire. Ce qui accrut son prestige et lui conféra une autorité incontestable dans toute la province, y compris chez les juifs d’Algérie qui voyaient en lui le sauveur d’une nouvelle inquisition des rois catholiques et dont le rabbin d’Alger y fait les éloges dans une lettre écrite en son honneur.
 En conservant à ses côtés Mohamed Ben Hadj Bengana, titulaire d’un titre sans terre et pour répondre aux vœux de son beau-père, qui par prudence n’a pas voulu affronter cheikh Al Arab des Daouada dans le sud du pays, Salah Bey, pour satisfaire une rancune contre Hassan fils de Bou Hanek Bey avec lequel il avait été pourtant autrefois lié d’amitié, se hâta de lancer un ordre pour l’arrêter

SALAH BEY ET L’EXIL DE HASSAN  BOUHNAK

Ce dernier prévenu à temps, parvint à s’échapper et se réfugia chez les Ferdjioua auprès du cheikh Mohamed Chelghoum Ben El Hadj qui refusa de livrer à Salah Bey le fugitif, qui prit la fuite vers Oran et Tlemcen auprès de Mohamed Ben Othmane El Kebir bey des beylicats d’Oran à Mascara. Ce dernier subvint largement à ses besoins et intercéda auprès du dey pour que sa famille le rejoigne. Son exil dura vingt ans. D’ailleurs c’est ce dernier qui sera appelé à prendre sa revanche pour tuer Salah Bey, meurtrier de son beau-frère Brahim Bousbaâ, marié à une fille Mokrani comme lui. C’est sur instigation de la femme du Dey Pacha d’Alger dont nous aurons à revenir dans cette « marthia » consacrée aux derniers moments de la mort de Salah Bey, que décrit le texte de Galou el arab galou.

LA VERITABLE CAUSE DE LA MORT DE SALAH BEY

Ya Saradjine Adam’ou
Yaskeb wa el qalb ehzine
Bibane maghlouqine
Allah yarham man kan ahssara
 Rouhou Al Darou ya ziara
O celliers mes larmes coulent, mon cœur attristé
Les portes enfermées

Puisse Dieu procurer miséricorde à tous ceux qui s’affligent
Allez chez lui ô visiteurs.
 
Ahkrajt mat’hani
Wa Atwani laman wakhad’ouni
Hayawli kafni
Wa qalbi zahi ma jab akhbar
Rouhou Al Darou ya ziara

Je sortais réconforter
Ils m’ont inspiré confiance, et m’ont dupé
Préparent mon linceul, tandis que
Mon cœur se réjouit, ne s'apercevant de rien.
Allez chez lui ô visiteurs.

Bab el Hadj arfaâ rassak
Watchouf ma djra fi nassek
An djal Al Mkhanter
Sid el Gouman
Ya li atou akhialou Maâd aybane
Rouh ya dounia ma fik amane

Bab el hadj hausse donc ta tête
Tu verras comment ta famille est-elle devenue.
Après la mort du préféré des hommes.
O quel chagrin, de ne plus revoir son ombre.
Ainsi est la vie ! On ne peut la croire

Ainsi après de Othman-Pacha d’Alger le 12 juillet 1791, il fut remplacé par son fils Hassan El Khaznadji. Le nouveau dey fit suspendre les hostilités entre l’Algérie et l’Espagne le 28 juillet pour reprendre les négociations devant régler définitivement le sort de Mers el Kebir et d’Oran.

LA FILLE DE KHAZNADAR A L’ORIGINE DE SA MORT

Hassan Pacha était marié à la fille de Khaznadar à l’époque de Ali Nakcis Bousbaâ. Khazanadar était chargé des relations étrangères et avait été condamné à mort le 8 janvier 1764, accusé d’avoir provoqué et grossi sciemment les incidents d’El Kala en septembre-octobre 1763 et fait arrêter tous les Français résidant à Alger, y compris le Consul M. Vallières. C’est ainsi que l’Amiral Fabry, venu en mission, avait démontré le non fondé des accusations portées à l’encontre des établissements français et de leurs servants. La fille de Khaznadar rendait Salah Bey responsable de la mort de son père pour avoir été le principal témoin à charge, alors qu’il commandait la garnison d’El Kala. Depuis, elle ne cessa de lui vouer une haine à mort.

SALAH BEY TEMOIN A CHARGE DE KHAZNADAR

Dès que son mari fut porté sur le trône, elle exigea de lui la tête du « principal accusateur » de son père qui est Salah Bey. Hassan Pacha s’exécuta en destituant Salah Bey de ses fonctions à la fin juillet 1792 et Brahim Bousbaâ, fils de Baba Ali Bousbaâ, fut désigné pour son remplacement. Celui-ci arrive dans le plus grand secret à Constantine et fit part à Gaid Nouba de sa nomination. Tous deux prirent alors les mesures pour s’emparer de Salah Bey sans heurts ni violence. Salah Bey fut saisi dans sa demeure et jeté en prison le 16 août 1792. Brahim réunit le diwan et les notables religieux et leur communiqua les ordres du Dey.

SALAH BEY LE REVOLTE CONTRE LE PACHA

  Selon le cérémonial d’investiture, il revêtit le kaftan et dès que les invités étaient partis, il demanda à ses collaborateurs de lui ramener Salah Bey. Il le fit asseoir à ses côtés en lui promettant d’intercéder auprès du Pacha pour que la sentence de la mort en son encontre ne soit pas exécutée et écrivit une lettre qu’il remit à son Bach-seyar avec mission de partir dès la première heure à Alger. Salah Bey dut remercier son successeur et regagna son domicile. Au lieu d’espérer en la clémence de son maître et d’en faire foi en la parole du nouveau Bey, il arma ses serviteurs et partisans et conçut le projet de revenir au trône par la force. Au troisième jour de sa déposition, il pénétra avec ses fidèles de nuit dans le palais beylical et prirent en surprise le nouveau Bey dans son lit.

SALAH BEY REUSSI LE COUP D’ETAT

Boussaâdi n’avait pas eu le temps de se sauver lorsqu’il fut criblé de coups de couteau dans la nuit du lundi, mois du Moharem de l’an 1207 de Hégire correspondant au 20 août 1792, alors que quarante de ses serviteurs furent égorgés à l’entrée de Souk Saradjin. Leur sang coula dit-on jusqu’au Fondouk Ziat. Salah Bey s’installa de nouveau dans Dar El Bey avec l’intention de conserver le pouvoir même contre le gré du Pacha. La nouvelle se répandit en ville et deux clans se formèrent, l’un décidé à venger la mort de Brahim Bey, l’autre à défendre la cause de Salah Bey. Durant plusieurs jours, on se battit dans les rues de Constantine et il y eut un grand nombre de morts de par et d’autre. Ces évènements ne tardèrent pas à êtres portés à Alger.

MORT DE BEY BRAHIM BOUSBAA

C’est ainsi que Hassan Pacha désigna un nouveau bey en la personne de Hossein Bouhnak, fils de Hassan Bouhnak, celui qui connut l’exil forcé sur ordre de Salah Bey. En même temps il adressa une circulaire aux notables de Constantine, aux caïds et cheikhs de la région pour les relever de leur serment d’allégeance vis-à-vis de Salah Bey, qui par le meurtre de Brahim Bey s’était mis hors la loi. Il leur demanda de s’emparer de sa personne et de le retenir prisonnier jusqu’à l’arrivée de son successeur.

HOSSEIN BOUHNAK DEVIENT BEY DE CONSTANTINE

Hossein Bouhnak se rendit à Constantine accompagné d’une importante escorte de janissaires et de kouloughlis. Il ne rencontra aucune résistance à son arrivée aux portes de la ville. Le caïd nouba instruit par le dey avait déjà pris ses dispositions pour procéder à l’arrestation de Salah Bey. Ce dernier se réfugia dans la maison du cheikh Abderrahmane Lefgoun duquel il espérait protection et vie sauve.  Et la qaçida donne tout le ton de cette pathétique fin de Salah Bey :

« Amchit lil Djazair wala
Araft Qalbi Wach dayr
Bayat tat khayar wa qalbi
Zahi majab akhbar
Rouhou Al Darou ya ziara

Je me suis rendu à Alger
Perdu, mon cœur désemparé
On a choisi mon successeur
 Mon cœur se réjouit, n’apercevant de rien.
Allez chez lui ô visiteurs.

Oumou Amhamla hmila wa khtaou
Sabgha bi anila
Bouah aynadi ala arbâa
Ya liatou akhialou ma aâd iban
Rouh ya dounia ma fik aman

Sa mère perdue, égarée
Sa sœur se teint en bleu-violet
Tous ses proches sont avisés.
 O ma douleur, je ne verrais plus son ombre.
Allez chez lui ô visiteurs

Adfaât addya wala aârif
Qalbi Zahi ma jab Akhbara
Rouhou Al Darou ya ziara
J’ai versé la rançon du sang
Mon cœur se réjouit, je ne me soucie de rien
Allez chez lui ô visiteurs

Ki Arkabt ala assarsoura
Wa nas labsou al mahsoura
An jal almkhanter
Sid albayat
Ya liatou khialou ma âd ayban
Rouhi ya dounia ma fik aman

J’ai monté sur la calèche
Les gens vêtus de noir.
Dans les obsèques du préféré des hommes.
O ma douleur, je ne verrais plus son ombre.
Ainsi est la vie ! On ne peut la croire

Ki mchit labladi
Saâ saida haith chouft awladi
Kifach at adi
Wan qoul jat Fazâa
Ya Rabi Biha dhart
Hadhihi saâ
Rouhou Al Darou ya ziara

Quand je me suis rendu à ma ville
J’ai passé d’agréables moments avec mes enfants
Comment dire la nouvelle, de mon déchu
Dans cet instant de bonheur.
Allez chez lui ô visiteurs.

Oum lahnina Mtha Amlat
Bein labhour Mdha nahat wa Abkat
Bbemouâha tchali
Lay’at al Moudjat
An djal al mkhentar sid Albayat
Ya liatou Khyalou Ma Aâd Ayban
Rouhi ya dounia ma fik aman
Sa mère plein de tendresse pour son fils
O combien elle a pleuré sur sa tombe
Des larmes sans cesse
Comme des vagues qui persistent.
Pour son fils préféré des Beys.
O ma douleur, je ne verrais plus son ombre.
Ainsi est la vie ! On ne peut la croire »

Enfin la Qaçida se poursuit au moment où la ville est encerclée par les janissaires et méditions les derniers vers de cette oraison funèbre (marthia) sur Salah Bey. :

« Kihassrou lamdina
Wanghalkou albiban
Wakhraj Salah ala Ajarah
Wadmaghou aryane
Khalitouni anchouf awladi
Maniche harbane
Makhnouk ebmahrma
Chaâla wadm’ou widane
Chalitouni anchouf awladi

Quand la ville fut encerclée et les portes refermées
Salah est sorti sur son cheval, la tête dévoilée
Laissez- moi voir mes enfants.
Je ne fugue pas.
Etranglé par un mouchoir éclatant
Ses larmes coulant comme des rivières.
Laissez-moi donc voir mes enfants.
 
Maniche harbane
Hadha chai mektoub
Fidjbini Qabl manardjaça Bey
Oumou Tabki watnouh
Wa tqoul Salah Rah
Man rad Rabi ya Salah
Mektoub Errahmane

Je ne m’évade pas
Ça fait partie de mon destin
Tracé avant que je ne devienne Bey.
Sa mère pleure et dit :
Salah est parti, c’est Dieu Qui en a voulu ainsi

 Ya hamouda ya oulidi at’hala feddar
Matloumouche allia
Ya kbadi addat babana
Law arfat hakda yadjrali
Manasqoun el bouldane
Nabni kheima ala awladi
Wa anâchar el Arbane
Youma fin houa Baba
Rayah wala harban

O Hamouda mon fils
Prends soin de la famille
Ne m’en voulez pas O mes enfants.
C’est la coutume de notre père
Si je savais que cela aller m’arriverer
Je n’aurais fréquenté les villes
J’aurais planté une tente à mes fils
Et j’aurais vécu parmi les ruraux
Maman ! ou est passé mon père ?
Est-il partant ou en fuite ?

Hamouda ya wlidi
Danag Maâ Diwan
Hain Ataoulou Tasbih
Waâtaoulou lamam
Galou lou lat Khaf
Ya Salah hadha Amr esoltane

O Hamouda mon fils
Prends soin du cabinet.
Après lui avoir formulé un rosaire
Et lui donner assurance et réconfort.
On lui a dit : O Salah n’aie crainte
C’est un ordre du Sultan

SALAH BEY EXÉCUTÉ FACE A DAR EL BEY

Et quand les deux « chaouachs » se présentèrent devant la porte et demandèrent à Abderahmane Lefgoun, cheikh el Islam, de leur livrer le fugitif, ce dernier exécuta les ordres, Salah Bey tenta encore de s’enfuir mais il fut vite rattrapé. Devant toute l’assistance, ils lui placèrent le lacet au cou, il fut exécuté face à Dar El Bey. Toute cette histoire vraie de la mort de Salah Bey avait été écrite sur les manuscrits que conserva cheikh Mostefa Bendjelloul, gendre et fondé de pouvoir de Salah Bey.
L’historien Mohamed-Salah Ben Antri la recoupa, puis Dr Yahia Bouaziz la reprit avec un commentaire dans les éditions de l’OPU en 1991, également dans la Revue Africaine de 1868 volumes n° 11 et 12 sous la plume d’ E. Vayssettes dans son Histoire de Constantine sous la domination turque de 1517-1837.

ORAISON FUNEBRE A TITRE POSTHUME
 
 J’ai été inspiré également par Gaid Mouloud dans son ouvrage Chronique des beys de Constantine, paru aux éditions de l’OPU pour les aspects historiques qui peuvent être rapportés à la qacida. J’ai eu recours également à trois versions de la chanson recueillies sur les « sfain » (recueils) et les différentes interprétations audio telles que celle de Raymond Leyris, Hadj Mohamed-Tahar Fergani sans oublier l’école de l’association Maqam qui développe une action de vulgarisation des concepts de la nouba et du malouf dans le milieu des jeunes dirigée par les frères Zerouala Nadjib et Mohamed-Tahar et Bentellis. Quant à l’écriture latine et non phonétique, c’est pour permettre une lecture didactique accompagnée du chant, aux mélomanes qui ne savent pas lire l’arabe.

« Ki hakmou chaouch Dalou zawj ahdidat
Kallou ya Salah Atwadha
Wakhraj lelmeidane
Galou Salah Rah
Wariouli qabrou nartah
Wahabou laryah
Wat qoulou ach min Bey ayawad Salah
Fi Qcentina Haznou alaih yawladou ya arb al Mdina”.

Quand le garde l’arrêta
Il lui enchaîna les mains par des fers
Et lui dit : O Salah ! Fais tes ablutions
Fais tes dernières prières !
On a dit que Salah est parti (mort)!
Montrez-moi sa tombe pour que je puisse me soulager de ma peine.
Les vents soufflent
Quand vous dites quel Bey pourrait bien remplacer Salah.
A Constantine ses enfants son en deuil ô gens de la ville.
 
La Qaçida de Galou el arab Galou se termine par un khlas intitulé Alkhaoua Ya Alkhaoua. c’est ainsi que prend fin le règne de Salah Bey. Il est enterré au fond de Sidi El Katani dont les autorités de la wilaya ont commencé depuis quelques mois la restauration. La date de sa mort est inscrite sur une plaque de marbre portant le mois de Moharem 1207.
 Je ne saurais terminer cette étude sans rappeler l’inscription portée sur le fronton de la mosquée Sidi Lakhdar dont voici la traduction d’A. Cherbonneau : « Les splendeurs du bon augure sont descendues des sublimes régions de la félicité. Afin de consacrer une mosquée érigée pour le bien public et elles ont inondé le firmament de leur lumière. C’est le Bey de l’époque qui l’a bâtie, c’est le glorieux Salah. Ce prince si zélé pour les bonnes œuvres, et qui les amasse comme un trésor pour le jour du jugement dernier. Dieu lui réserve une place dans le paradis avec bien d’autres avantages. Si tu veux savoir ô lecteur la date du monument, prononce les mots suivants : cette mosquée est destinée au culte de Dieu. » (1190 Hégire-1776 de J.C).

SALAH BEY URBANISTE DE LA MEDINA DE CONSTANTINE

 Salah a été l’un des beys qui a embelli la ville de Constantine. C’est de Livourne que Salah Bey ramenait la faïence et le marbre. Il est Bey Zamane, Soltane El Asr wal alwan (O Roi du temps, ô Sultan de l’époque et du Siècle). « Tombe qui brille dans le ciel de la félicité, ou comme un collier de perles précieuses ! C’est là que repose le Bey du siècle, le frère des nobles sentiments. Là sont aussi enfermées sa vertu et sa piété. Il vécut heureux sur le trône et mourut en véritable martyr. Que de bonnes œuvres il répandit pour l’amour de Dieu ! Que de fois il lança son coursier dans les champs de batailles pour obéir au Seigneur ! Il fit la guerre sainte avec succès, il détruisit l’armée d’Alphonse et paya son tribut au vrai Dieu ! »

Dr  Boudjemaâ HAICHOUR

Chercheur universitaire,ancien ministre


                                      

DOSSIER

Un duo improbable

Adjel Adjoul - Mostefa Benboulaïd

GUERRE DE LIBERATION

L'héroïne oubliée

La Moudjahida condamnée à mort Mme Ghomrani Zohra dite Houria

FIGURES HISTORIQUES

Le Moudjahid Benmaouche Ali

Évocation de l’un des héros de la wilaya III historique

GRANDES DATES

Les massacres du 8 Mai 1945

Le visage horrible de la France coloniale

UNE VILLE, UNE HISTOIRE