El-menfiyûne el-djazaïriyûn, déracinement et traumatisme (XIXe-XXIe siècles)
Colonialisme et résistance des Algériens

Par Mohammed ould Si Kaddour El Korso
Publié le 24 nov 2012
El-menfiyûne el-djazaïriyûn, déracinement et traumatisme (XIXe-XXIe siècles) Par Mohammed ould Si Kaddour El Korso
Des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie
Stèle érigée en souvenir des déportés

Question de méthode

L’Algérie et la Nouvelle-Calédonie ont une histoire, par certains côtés, commune. L’Algérie, colonie de peuplement a été colonisée en 1830. La Nouvelle-Calédonie, terre de déportation, donc de peuplement, a été colonisée en 1853 par la même France.

Les Résistants algériens, les Insurgés et ceux qui ont enfreint la législation coloniale (deuxième moitié du XIX siècle), sont des déportés spécifiques, expulsés de leur pays par les autorités coloniales françaises vers les colonies pénales : la Corse, la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. Continuer à les appeler « déportés », c’est occulter leur statut d’anticolonialiste et reconduire, inconsciemment, les accusations retenues contre eux par les autorités coloniales de « criminels », «d’assassins », «de brigands » etc. C’est pourquoi, il sera question dans ce papier de Menfiyûne2 ou Menfi pour déportés et ennefiyû pour déportation. Ce qui donne du sens et de la profondeur à ces concepts, que le lexique de l’histoire nationale peine à retenir, c’est la dimension historico-symbolique de ce drame humain mémorisé par le patrimoine culturel national qui garde à ce jour les traces vivantes de ces départs sans retour. Les Menfiyûn, sont à différencier des Mûhadjarûne, exilés par l’autorité coloniale, mais en terre d’Islam. La sanction et la portée de l’une et l’autre peine, ne sont pas les mêmes. C’est pourquoi un recentrage terminologique, s’impose.

La césure par le déracinement, est amplifiée par la volonté des autorités coloniales et carcérales, de briser les liens du sang qui unissent les membres d’une même tribu, puis à œuvrer dans le sens d’une déculturation générationnelle, dont l’aboutissement serait la dissolution des Arabes dans une société composite. En somme l’extinction de leur algérianité avec sa dimension culturelle, linguistique et religieuse.

1.3- En réaction à cette politique d’annihilation, les Menfiyûne ont mis en place plusieurs mécanismes de défense. Ils ont commencé par reconstituer à l’identique, ou presque, l’Algérie qu’ils avaient quitté, forcés et contraints ; à recomposer le tissus social, culturel, religieux ; à développer et à cultiver des liens affectifs avec le lointain pays transmis d’une génération à l’autre. Cette résistance immatérielle, tient lieu de repères dans la préservation-reconstruction identitaire des descendants des Arabes de Calidoun.

La déportation coloniale plonge ses racines dans le XV siècle avec la traite des Noirs et l’esclavage. La France qui a proclamé en 2001, crime contre l’humanité l’esclavage et la traite négrière ( loi Taubira du nom l’actuelle Garde des sceaux, ministre de la Justice) , n’a-t-elle pas commis un crime contre l’humanité à l’endroit des Menfiyûnes el-djazaïriyûne, des Communards et tous les autres déportés ? Ce crime sera aggravé par l’application sélective de la loi d’amnistie générale de 1880, d’où furent exclus les Arabes de Calidoun.

 Pas encore sur les tablettes des chercheurs

Ce papier nous donne l’opportunité de dresser à grands traits un état des lieux sur un sujet issue directement de la résistance armée au XIX siècle.

Une histoire oubliée ? Une histoire méconnue à coup sûr. Les écrits coloniaux (Louis Rinn et autres) font état de déportation de résistants algériens. Quelques ébauches, la plupart sous forme d’articles sont signées par des historiens ou des anthropologues nationaux :Boualem Bessaïh, (1976, réédition 2010),Yahia Bouaziz (1978 et 1989), Djilali Sari (1981 et 2008), Abu el-Kacem Sadallah, Mélica Ouennoughi (2008). Un seul mémoire de fin de licence a été soutenu durant l’année universitaire 2003-2004 au département d’histoire à l’université de Bouzaréah, dénommée Alger2. L’enseignement universitaire ne porte pas sur cet objet d’histoire. Seule la mémoire populaire, garde telle une flamme allumée, le souvenir de ces départs sans espoirs de retour.

L’appel à contribution lancé en 2009 pour la tenue d’un colloque (non concrétisé malgré les promesses de son financement), n’a enregistré que cinq communications internationales se rapportant directement au sujet et trois communications nationales seulement. Pourtant de nombreux articles de presse dans les deux langues, arabe et français, ont accompagné la projection en 2004 du film Les Témoins de la Mémoire de Saïd Oulmi et Fatiha Belhadj. Comment expliquer cette carence sur le plan de la recherche universitaire ? De nombreuses réponses peuvent être avancées parmi lesquelles, la priorité accordée à la politique coloniale en Algérie (séquestre, enseignement, état civil ...), au mouvement national (l’action des partis politiques entre 1919 et 1954), la Guerre de Libération nationale etc. En clair le sujet, n’est pas encore inscrit sur les tablettes des étudiants et des enseignants chercheurs.

Pourtant en 1983, à l’issue d’un voyage à Nouméa, Taïeb Belguiche , journaliste à El Moudjahid publie un article sur son séjour en Nouvelle-calédonie. C’est, sous toute réserve, le premier papier consacré à ces Algériens de l’ailleurs qui commencent à émerger de la nuit sidérale de l’Histoire. L’année suivante, Seddik Taouti, haut fonctionnaire de la Banque Islamique dont le siège est à Jeddah, est interpelé par un Australien musulman sur l’existence d’ : « Une colonie d’Arabes … en Nouvelle-Calédonie et forme un groupe particulier au sein de la société multiraciale du territoire » . (S. Taouti,(1997), p.14). De cette découverte naîtra un livre. Début 1986 sur proposition de S. Taouti, cheikh Abderrahmane Chibane, ministre des Affaires Religieuses, invite une douzaine de descendants Algériens en Algérie. Cette visite sera suivie en 2005 d’une autre visite à l’initiative du ministère des Moudjahidine. D’autres suivrons. La dernière en date remonte à novembre 2011. Au documentaire historique de Saïd Oulmi et Fatiha Belhadj, qui a provoqué un véritable tsunami mémoriel à l’échelle de tout le pays et à tous les niveaux de la société, s’ajoute le film de Mehdi Lallaoui, Les Kabyles du Pacifique (52’), réalisé en 1994. Ce film a montré le chemin.

 Quelques données chiffrées

Brahim Ben Mohammed, premier algérien a avoir été expulsé vers la Nouvelle-Calédonie le 9 mai 1864, sera suivi par de nombreux autres, arrivés par vagues successives dans cette terre du bout du monde après une traversée de 150 jours au fond des calles de bateaux, chaînes aux pieds, encagés comme des fauves. Les données chiffrées élaborées à partir des registres de la Pénitenciaire qui nous ont été communiquées gracieusement par Louis-José Barbaçon, font état de 253 Menfiyûnes arabes entre 1864 et 1868 auxquels s’ajoutent 1568 autres entre 1889 et 1897. A noter que cette recrudescence, correspond à la fin de la résistance armée en Algérie en 1871 et la tenue à travers la colonie des grands procès de ceux qui à l’époque déjà s’appelaient Moudjahidine. Si l’on ajoute un Menfi arrivé en 1885, nous aurions un total de 1822 Menfiyûnes entre 1864 et 1885. Bien sûr ces chiffres ne tiennent pas compte ; tient à souligne L.J. Barbaçon ; des décès à bord des navires transporteurs non signalés dans les registres matrices.

Cette population de Menfiyûnes se répartie comme suit :

- 1702 d’origine algérienne,

- 63 d’origine tunisienne,

- 48 d’origine marocaine,

- 7 du Soudan,

- 1 de Smyrne (Turquie),

- 1 de Baghdad (Irak).

En pourcentage les Algériens représentent 93.40%. Ils constituent donc l’écrasante majorité de la population carcérale du pénitencier de la Nouvelle-Calédonie.

Ramener à leurs lieux d’origine, et pour faire bref, 45% des Menfiyûnes proviennent de l’ancien département de Constantine, 32% de l’ancien département d’Alger et 23% de l’ancien département d’Oran.

Quad à leur moyenne d’âge ; toujours d’après L.J. Barbançon elle est de 30 ans. 54% ont entre 21 et 30 ans, 31% entre 31 et 40 ans. Les 41-50 ans forment 7% tout comme les 16-20 ans. Enfin 1% sont âgés de 51 ans et plus. Faut-il relever que parmi les Menfiyûnes , certains sont âgés de 16 ans et d’un peu plus ! Que faut-il en déduire ? Que ceux de 16 ans avaient pris les armes contre l’occupant ? qu’ils étaient des criminels ? ou tout simplement, que les arrestations ont été opérées sans discernement et que les condamnations ont été à l’emporte pièce ? Ecraser par n’importe quel moyen la résistance, voilà l’objectif. Sur 1800 dossiers, notre source estime ; après les réserves méthodologiques de rigueur ; à 51% les mariés, 42% les célibataires, 5% les veufs et 2% les divorcés. Conjuguer avec les pourcentages précédents, ces derniers traduisent la jeunesse de la résistance et donc sa durée dans le temps (de l’Emir Abdelkader à El Moqrani et Bouamama :1832-1881).

 Déracinement identitaire

Nous retrouvons en tête des mécanismes déstructurant :

- le déracinement par l’éloignement;

- la déportation des hommes sans femmes ni enfants ;

- l’aliénation culturelle par le mariage, l’état civil et l’école.

 Le déracinement par l’éloignement

Il faut peut-être rappeler que « La déportation est inscrite dans le code pénal de 1810 parmi les peines afflictives et infamantes » : la mort, les travaux forcés à perpétuité, les travaux forcés à temps, la déportation, la réclusion (art.7) (in.Louis-José BARBAÇON (2003), p.17) Il est mentionné que « La Peine de la déportation consistera à être transporté et à demeurer à perpétuité dans un lieu déterminé par le gouvernement, hors du territoire continental de l’empire » (Barbançon, (2003), p.25).

Il faut rappeler également que la proclamation le 4 mai 1848 de la Deuxième République, sera suivie de l’abolition de la peine de mort pour crimes politiques, (art.5 de la Constitution), remplacée par la déportation dans une citadelle désignée par la loi, hors du territoire continental. Mais dès le 25 juin 1848, Sénard, président de l’Assemblée Nationale Constituante, propose au général Cavaignac que « Tout individu pris les armes à la main soit immédiatement déporté outre-mer ».

L’Algérie a alors été choisie comme terre de déportation pour ses nombreux avantages : « salubrité du paysage, fertilité des terres, présence militaire, économie des frais de transport ». Lambessa, ou Lambèse près de Batna, sera retenue par décret du 31 janvier 1850. Des camps-dépôts de Birkhadem et Douera, El Harach (Alger), Constantine, Djelfa, Bossuet etc. créés en 1850, accueilleront à des moments différents des opposants politiques français et européens résidant en France. Beaucoup seront envoyés au sud algérien. Le « camp de Djelfa était un camp de la mort, comme il en exista d’autres en Algérie et plus précisément à " Hadjerat M’Guil ". (Elie DUGUET(1996) p.54).

Les Résistants algériens de 1871 seront envoyés en Nouvelle-Calédonie, devenue « une terre de grande Punition » ou « Terre de Bagne ». (Barbaçon,(2003), p.11).

Comment était perçue la déportation par les autorités militaires et coloniales en Algérie ?

« la déportation est un instrument de la gouvernementabilité coloniale : elle participe des formes de maintien de l’ordre et d’anticipation qu’imagine le colonisateur français pour se prémunir contre la nuisance d’une cohésion dont le chef traditionnel est le centre »

(Henri Bergsonn, 2010, résumé communication).

Les Résistants algériens étaient habitués à voir leurs biens séquestrés, leurs moissons et vergers brûlés, leurs silos à grains vidés, leur bétail pillé par la soldatesque coloniale. Ils connaissaient les bagnes de Lambèse à Batna, EL Koudya à Constantine, El Harrach à Maison Carrée (Alger), la prison d’Oran. Ils avaient leurs proches à Calvi en Corse. Mais la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, ils n’en avaient jamais entendu parler. Il semblerait d’après certaines études, qu’ils ne croyaient pas à leur déportation en Nouvelle-Calédonie et qu’ils préféraient plutôt la mort. A ce propos, le capitaine Vidal laisse comprendre dans une lettre datée du 28 mars1882, que les condamnés de la révolte d’Oran embarqués à bord du la Loire se laissaient mourir de faim pour ne pas avoir à endurer le supplice du lointain exil :

« On a eu beaucoup de peine à faire vivre les six déportés arabes qui, comme toujours, se sont refusés avec une obstination passive à accepter les aliments composant la ration, même le pain et la viande fraîche »

(Vidal ,1882, Commandant : lettre du 28.03.1882. Service historique de la Marine au château de Vincennes. In Chauvet, 54).

Sentant l’éloignement, l’isolement et donc la solitude et probablement l’extinction à petit feu, loin de sa terre natale, loin des siens Boumezrag sollicite de la prison d’El Harrach par courrier du 22 octobre 1873, les bonnes grâces du président de la République pour qu’il accomplisse sa peine en Algérie. Dans une démarche similaire mais légèrement différente, Si Azziz demande dans une lettre de mai 1874, à être interné dans un des départements du midi de la France. Après le refus qu’il a essuyé, Si Azziz demande en août 1874 à faire venir sa famille en Nouvelle-Calédonie. Il se ravise au vu des dures conditions du voyage (150 jours et plus) marqué par le décès d’un certain nombre de de Menfiyûne. Dès l’escale de Dakar, il envoie une lettre datée du 30 octobre1874 au ministère de la Marine : « Je viens vous supplier de ne pas leur [sa famille] faire faire le voyage » (A.N.S.O.N.M. H70,in Chauvet, 54)

Mis à part l’esprit candide des deux chefs de l’Insurrection de 1871, ces démarches (on peut supposer qu’il y en eu d’autres ; seul le dépouillement des archives le dira) témoignent de deux choses :

a- la place qu’occupe la religion chez Boumezrag et partant chez tous les Menfiyûne

« Notre genre de vie, notre religion, nos mœurs, se heurtent souvent avec ceux des Européens ; et tout en reconnaissant ce que ces derniers peuvent avoir de préférable, je désirerais, s’il était possible, vivre toujours la vie religieuse de mes pères et pouvoir être tenu au courant d’une façon permanente de l’état de santé des miens »

(A.N.S.O.M. H 69, in Chauvet, p.49).

Boumezreg oublie que c’est l’Islam à travers la Confrérie Rahmaniya à laquelle il est affilié, qui a appelé au Djihad qui est ciblée. En donnant satisfaction à Boumezreg, les autorités politique, militaires et judiciaires se déjugeraient.

b- La profonde angoisse d’avoir à quitter sa terre natale et les siens pour finir

ses jours en terre chrétienne et mourir dans l’anonymat sans la Chahada et sans savoir si l’enterrement s’effectuera selon le rituel musulman ou non.

« Hâte mon retour, éloigne les médisances :

dans cette prison d’infidèles, je crains la mort

sans tolba, ni sourates, ni prières, ni Chahada »

(extrait d’un poème de Mohammed Belkheir , Boualem Bessaih, p.11)

Toutes les demandes de retour qui parviendront au gouverneur général d’Algérie, furent rejetées. Les Menfiyûne signent des pétitions qu’ils adressent (1884) à la Chambre des députés (Lallaoui, (1992), p.108) demandant l’application de loi du 11 juillet 1880 et leur retour en Algérie. En France les figures emblématiques de la Commune, animent conférences sur conférences (1880, salle Ragache à Vaugirard 1 5000 communards réclament l’amnistie des Menfiyûne el-djazaïriyûn), publient des articles dans la presse métropolitaine (L’Intransigeant, 27 juillet 1880, dont le rédacteur en chef était H. Rochefort ; Le Parisien Illustré n°2, septembre 1878, engagent des batailles politiques, font des propositions de lois en faveur des Menfiyûne el-djazaïriyûn.

A ce déracinement par l’éloignement, s’ajoute la peur d’être abandonné par le Créateur, le Tout Puissant. Ils l’implorent pour qu’Il Intervienne en leur faveur.

« A Calvi exilé

Avec Cheikh Ben Douina, nous voilà otages !

Quand agiras-Tu Créateur,

Sauveurs des naufragés entre deux océans ?

J’étouffe et veux fuir

Du pays des roumis chez les musulmans.

………………………….

Après avoir levé l’étendard,

Me voici entre mers et oubli.

Maître ne me délaisse pas,

Sois ému par l’exilé aux cheveux blancs ;

Ne m’abandonne pas à l’ennemi ;

Protège-moi, garde-moi arabe.

Par la grâce de l’Omniscient,

Par les sunnites et les livres,

Par la science et la récitation,

Par celles qui allaitent,

Par la loyauté et la foi,

Par la grâce du Prophète,

Une vie s’achève, l’autre commence,

En ce royaume Dieu Seul Perdure… »(poème de Mohamed Belkheir des Ouled Sidi Cheikh, déporté à Calvi en 1884 et décédé à El-Bayadh (ex Géryville) en 1905, in B. Bessaih)

 Le déracinement par le mariage

Les Menfiyûne el-djazaïriyûn

ont été déportés sans leur (s) épouse (s) et bien évidemment sans leurs enfants. Les communards aussi. Comment faire de la colonie pénale une colonie de peuplement si elle reste fermée aux femmes ? Le développement économique de la Nouvelle, était conditionné par la régénération des forces de production de la colonie pénale, ce qui ne pouvait se faire sans injecter un sang vivificateur que seules les femmes étaient en mesure d’apporter à cette microsociété. Cette loi de la nature, sera codifiée et seuls les Menfiyûn el-djazaïriyûn seront exclus du bénéfice des deux lois de 1872 et 1873 qui encourageaient les familles de déportés à rejoindre leur époux avec prise en charge des frais de transport. L’administration pénitentiaire, chargea la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Clunyinstallée à Bourail de l’opération.

« On fit venir de France quelques centaines des filles perdues. On vida Saint-Lazare et les maisons de correction. Les futures fiancées s’installèrent dans une sorte de couvent dirigé par des sœurs de St.-Joseph de Cluny qui portaient un révolver à la ceinture ( !) à côté de leur chapelet ». (d’après G. Ferré, in.Cormier,50).

Leur nombre était estimé à 245 femmes entre 1867 et 1907. Puissant facteur d’équilibre, la vie conjugale allait-elle mettre fin à l’alcoolisme ou tout au moins l’atténuer parmi les déportés français et européens? Connaît-on des cas d’alcoolisme parmi les Menfiyûn qui refusaient de consommer du lard ? La question mérite d’être posée ne serait-ce que parce que le milieu environnemental dans lequel ils avaient évolué jusqu’ici, allait connaître un bouleversement radical avec un impact incalculable sur la descendance des Menfiyûn el-djazaïriyûn. Si l’on sait que sur 40 menfi, plus des deux tiers sont nés entre 1840 et 1859, c’est-à-dire que le plus âgé dans cette tranche d’âge avait 31 ans en 1871, on comprend pourquoi les menfiyyûne ne voulaient pas vivre en ermite. Ils avaient épousé des femmes qu’ils savaient condamnées à des peines de droit commun, qui ne parlaient pas leur langue, qui étaient d’une confession différente de la leur et surtout que pour nombre de Menfiyûn, qu’elles n’étaient pas de leur rang social. En un mot, rien ne rapprochait le futur couple sinon le bagne et la nécessité biologique d’être ensemble et de procréer.

Ce type de mariage s’est-il généralisé à tous les Menfiyûn ? L’église avait-elle remplacé la mosquée, les sœurs de Saint-Joseph, l’Imam et la messe la Fatiha dans les mariages d’un musulman avec une musulmane ? Comment était vécu ce moment qui fonde la vie d’un couple par le mari de confession musulmane et l’épouse de confession chrétienne ? Quel était le quotidien du couple ? Comment étaient répartis les espaces confessionnels à l’intérieur de la même maison ou de la paillote ? L’administration pénitentiaire a-t-elle enregistré des cas de divorces pour cause d’incompatibilité culturelle et combien ? L’épouse chrétienne s’est-elle accommodée au mode de vie de l’Arabe avec lequel elle partageait son intimité. Et lui ? Qui dans ce partage a le plus donné et le plus pesé dans la vie familiale ? Combien sont-elles celles qui ont suivi leur mari, une fois l’amnistie appliquée aux Menfiyûn ? Les Menfiyûn el-djazaïriyûn se sont également mariés avec des femmes kanak ou encore indonésiennes. Quel pourcentage représentaient-elles par rapport aux couples précédents ?

L’ aliénation identitaire par le baptême

L’épouse, vecteur principal par lequel se transmet la culture, ne transmettra que ce qu’elle peut et veut transmettre, c'est-à-dire les valeurs culturelles qui sont les siennes et non celles qu’elle côtoie par le mariage sans pouvoir ni les assimiler, ni encore moins les intégrer. Le milieu carcéral et l’environnement social concourent à éloigner chaque jour davantage le menfi de ses origines, à lui faire oublier sa langue, sa religion, ses traditions. En un mot ses valeurs. Comment était vécue la question identitaire par les Menfiyûn et leurs descendants ; ceux de la première génération et celles qui suivront ? Pour la plupart analphabètes, parlant plutôt le berbère que l’arabe, les Menfiyûn de Kabylie n’étaient pas dans leur ensemble porteurs d’une culture scripturaire mais d’une culture orale qui ne résista pas à l’épreuve du temps.

Cette aliénation identitaire sera accentuée par l’obligation faite aux parents de baptiser leur progéniture au moment de leur scolarisation. En terme clair, les descendants des Menfiyûne, changent sous la contrainte de la loi de religion et de prénom. Mais est-ce pour autant que le regard porté l’Administration pénitentiaire sur leurs parents, véhiculé par tout un florilège de mots simples ou composés, qui constituaient d’ailleurs, l’essentiel du lexique colonial en Algérie, fait d’humiliations et de vexations comme sale arabe , borico, bico , ou bougnoul , allait changé lui aussi? Si le mot arabe nous renvoie l’image d’une Algérie coloniale méprisante et raciste, il en va tout autrement pour les Arabes de Calédoun qui en ont fait un élément identitaire. Le mot Arabe, écrit toujours avec un "a" majuscule, avec ou sans guillemets, est au contraire un signe distinctif :

« En terre de Nouvelle-Calédonie, il y a donc des "Arabes" et ici nous prononçons ce mot avec fierté et respect, la fierté que perpétuent nos cavaliers et nos chevaux, le respect de l’offrande du lait et des dattes symbolique ».

Ainsi s’était adressé le maire de Nessadiou Taïeb AIFA à Azouz BEGAG, (ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chanes, 2 juin 2005-5 avril 2007, sous le gouvernement de Dominique de Villepin).

Une question demeure : quelle sera la valeur des prénoms berbéro-musulmans puisque le prénom chrétien était et reste le prénom officiel, donc le prénom usuel ? C’est par leurs prénoms chrétiens, que s’effectuait et s’effectue à ce jour l’identification de cette nouvelle population issue du milieu carcéral de la Nouvelle.

 L’ aliénation identitaire par l’éducation catholique

Dans son exil forcé au château d’Amboise en France, l’émir Abd-el-kader avait chargé deux tolba de veiller à l’éducation de ses deux aînés Mohammed et Mahi ed-Din. A Daumas, surpris de voir l’Emir faire répéter à ses enfants l’alphabet, Abd-el-kader lui fait cette réponse : « N’est-ce pas le seul fusil qui nous reste » (S. Aouli,1994, 398).

Deux écoles furent construites en 1872 à Bourail par l’Administration pénitentiaire. La scolarisation-formation des filles, était confiée à la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, quant aux garçons, ils étaient entre les mains des frères Maristes. Le but n’était pas de transmettre à ces jeunes descendants de la déportation un savoir, mais de les préparer à être de bons chrétiens. Instruction religieuse et morale, cours d’art ménager pour les filles et agriculture théorique et pratique pour les garçons avec des notions de grammaire et d’arithmétique, composaient l’essentiel du programme. En 1895, 105 garçons et 135 filles fréquentaient ces établissements. Les filles étaient destinées à fonder des « familles foncièrement chrétiennes » et les garçons à être des colons. (Sœur de St- Joseph de Cluny, in. Cormier52-54).

Et les écoles coraniques ? Je n’ai pas eu connaissance à travers mes lectures de l’existence d’école coranique ou d’école d’enseignement de la langue arabe à Bourail. Je suis enclin de dire à la lumière de certains témoignages, dont celui de Taïeb AIFA, maire de Bourail de 1997 à 2001 ; appuyé par la politique restrictive et répressive de l’Administration pénitentiaire, que ce type d’école n’a jamais existé. Le contraire aurait été étonnant. On n’autorise pas d’école coranique pour entretenir la flamme de la révolte allumée en 1871 en Algérie par la zaouia Rahminyyia, dont des mouridines (adeptes) se trouvaient en Nouvelle-Calédonie parmi les Menfiyûn el-djazaïriyûn. A ce propos, ce type d’école a fait l’objet d’une surveillance permanente de la part de l’administration coloniale, surtout après la grande révolte de Moqrani et El Haddad. Même les médersa libres de l’Association des Ulama Musulmans d’Algérie, fondée par Ben Badis en 1931, étaient soumises à un législation restrictive et durement réprimées entre 1934-1940 avant leur fermeture totale en 1956 en pleine Guerre de Libération.

La misère dans sa forme la plus extrême, les maladies et surtout le régime pénitencier pour certains, ne laissaient aucune place à un quelconque apprentissage de la langue arabe et berbère et de la religion de l’Islam. L’extinction des valeurs identitaire, bien que largement entamée par l’Administration pénitentiaire, n’a été ni total, ni définitif. Et combien même ce qu’il en restait est qualifiable de poussières culturelles aliénées par le temps carcéral, il n’en demeure pas moins que la résurgence de certaines pratiques qui relèvent de l’ancestrale comme la fantasia, la touiza , les dattes et le lait , la sadaqa, l’entretien du cimetière musulman, la mise en place d’une Association des Arabes et des Amis des Arabes présidée par Bernard Salem, etc. renvoient à un passé en reconstitution.

Emile PRATIE, 90 ans en 1992-1993, « fils d’un libéré italien, …peut-être le plus arabe des " vieux Arabes" de Nessadiou ; …s’exprimait en français et en arabe (couramment), langue qu’il a transmise à ses enfants…Il a sans doute fait la prière des gens de l’Islam qu’il connaît par cœur et dont l’automatisme lorsqu’il la récite lui fait lever le doigt au ciel (pour indiquer Dieu) ». Mehdi Lallaoui).

 

Le mot de la fin

« Bien que privés de la langue et de l’Islam, lointains souvenirs d’un autre monde, celui que leurs pères évoquaient sous le nom d’Afrique, ils [les descendants des Menfiyûne] ont créé une communauté parmi celles qui peuplent la Nouvelle-Calédonie »

(argumentaire du colloque : Calédoune. Arabes et Berbères de Nouvelle-Calédonie. Hier et Aujourd’hui, Institut du Monde Arabe, Paris, 28.11-1er.12.2011). De la lointaine Nouvelle, ces descendants d’Algériens, remontent chaque jour le temps et remportent victoire sur victoire. Aïfa, parle même d’une « revanche sur l’histoire, dédiée à nos pères pour qu’ils reposent en paix après tant de souffrance » (Aifa, communication, 2009). 

Par Mohammed ould Si Kaddour El Korso

Professeur Associé, Département d’Histoire, Alger

2.Ancien sénateur ; ancien président de la Fondation du 8 mai 1945

- « La Guyane reçoit [à la fin du XIX siècle] essentiellement des condamnés de métropole, mais aussi de nombreux Maghrébins (20 à 25% de la population pénale) , condamnés aux travaux forcés par de sévères tribunaux en Afrique du Nord sous administration française », cf. : Pierre Michel (1989) : Le Dernier exil Histoire des bagnes et des forçats, Paris, Gallimard, p.88. Parmi tous les bagnes, celui de Cayenne en Guyane, reste le plus ancré dans la mémoire des Amgériens.

- Nous ferons l’impasse sur les déclinaisons pour ne pas rendre plus compliqué la lecture du texte pour les non initiés. Le singulier de Menfiyyûn ,est menfi avec la particule, il devient el menfi.

 

 

Références et orientations bibliographiques.

 

 

  • -1 بسايح، بوعلام: أشعار الهوى والوغى لمحمد بلخير، الجزائر، طبعة خاصة لوزارة المجاهدين، 2010.

 

-2 بوعزيز، يحيى : وصايا الشيخ الحداد ومذكراته ابنه سي عزيز، الجزائر، المؤسسة الوطنية للكتاب، 1989.

 

-3 تاوتي، الصديق: المبعدون إلى كاليدونيا الجديدة. مأساة هوية منفية. نتائج وأبعاد ثورة المقراني والحداد. الجزائر، منشورات وزارة المجاهدين ، دار الأمة، 2007.

 

-4 سعد الله، أبو القاسم:الحركة الوطنية 1830-1900 ج.1، درا الغرب الإسلامي . راجع المقال المعنون: السجناء في جزيرة سان مرغريت، ص. 227. يشير المؤلف إلى اعتماده على مقالة

 

ياكونو الصادرة في المجلة التاريخية المغربية، تونس، العدد 1، 1974، ص.46.

 

5- Adli, Younes : Arezki L’Bachir. Histoire d’honneur, Alger, à compte d’auteur, 2001.

 

6- Aïfa, Taïeb : Enfant de déporté. Récit de vie. Communication présentée le 29 novembre 2011 à l’Institut du Monde Arabe, Paris.

 

7- Aouli, Smaïl ; Redjale, Ramdane ; Zoummeroff, Philippe : Abd El-Kader, Paris, Fayard, 1994.

 

8- Barbaçon Louis-José: L’Archipel des forçats. Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931). Ed. Septeurion, Presse universitaires, 2003.

 

9- Barbaçon Louis-José : Les « Arabes » de Calédoun (1864-1921). Données historiques juridiques et statistiques. Communication présentée le 29 novembre 2011 à l’Institut du Monde Arabe, Paris.

 

10- Bergsonn, Henri. Résumé de la communication qu’il devait présentée à Alger, lors du colloque programmé en mai 2009, mais qui ne s’est pas tenu faute de financement.

 

11- Djerbal, Daho : L’effet calédoun ou l’impossible destitution du propre. Entre histoire de la déportation et mémoire du déporté. Communication présentée le 29 novembre 2011 à l’Institut du Monde Arabe, Paris.

 

12- Duguet, Elie: La traversée des années noires et la déportation en Algérie. Ed. Lacour-Colporteur, Nimes, 1996.

 

13- El Korso, Mohammed : Colonialisme et résistance des Algériens :El-Menfiyûne el-djazaïriyûn, entre déracinement et reconstitution identitaire (XIXe-XXIe siècles).

 

14- Maillet, Germaine : Déportation en Nouvelle-Calédonie des Communards et des Révoltés de la Grande Kabylie (1972-1876). Paris, L’Harmattan, 1994.

 

15- Michel, Pierre : Le Dernier exil Histoire des bagnes et des forçats, Paris, Gallimard, 1989.

 

16- Sari, Djilali : L’insurrection de 1881-1882. Alger, S.N.E.D., 1981.

 

17- Taouti, Seddik : Les Déportés Algériens en Nouvelle-Calédonie. Histoire d’une identité exilée. Alger, Dar El-Oumm,2e. édition, 1997.

 

18- Ouennoughi, Malika : Algériens et Maghrébins en Nouvelle-Calédonie de 1864 à nos jours. Alger, Casbah Editions, 2008.

 

19- Oulmi, Saïd et Si Youcef, Fatifa : Les Témoins de la mémoire. Série documentaire en huit épisodes, 2004, co-production télévision algérienne..

20- Lallaoui, Mehdi : Les Kabyles du Pacifique. Film de 53m. 1994, production : Mémoires vives. Production, RFO.

 

FIGURES HISTORIQUES
GRANDES DATES
MEMOIRE
UNE VILLE, UNE HISTOIRE
CONTRIBUTION

Syphax et la rencontre de Siga

Ain Temouchent (206) AV J.C