Le déroulement des manifestations
Les manifestations du 11 décembre 1960

Par Boualem TOUARIGT
Publié le 24 nov 2012
Des Algériens dans la rue pour appeler à l'indépendance de leur pays
Saliha Ouatiki,  assassinée le 11 décembre 1960
Farid Maghraoui, au milieu de sa famille, sa mère et ses deux frères,
Même les enfants ont été victimes de la répression

Le général de Gaulle dans son discours du 4 novembre 1960 parle d’une Algérie algérienne, celle qu’il envisage lui, bien sûr. C'est-à-dire un pays dirigé par une élite politique qu’il est en train de dégager, fidèle à la France et appuyée par une majorité de la population algérienne. Il n’est pas contre une participation du FLN à la direction du pays, mais un FLN ne disposant que d’un soutien populaire réduit et sans capacités militaires. Il y travaille depuis son retour au pouvoir en 1958. Des moyens armés considérables ont été déployés pour réduire les forces de l’ALN. De grandes transformations économiques et sociales ont été engagées pour améliorer les conditions de vie des Algériens dans l’espoir que ceux-ci s’attachent à la France.

Le 16 novembre 1960, le Conseil des ministres annonce la tenue d’un référendum pour le 8 janvier 1961 pour faire approuver le plan du général de Gaulle sur l’autodétermination et l’organisation des pouvoirs publics en Algérie. De Gaulle annonce qu’il se rendra en Algérie pour faire campagne pour le « oui ». Il ne se fait pas d’illusion sur la population d’origine européenne qu’il sait, dans sa grande majorité, opposée à toute évolution. Il veut prendre le pouls de l’armée et surtout il espère obtenir un soutien des Algériens à sa politique. Les extrémistes français décident d’une riposte violente. Ils manifestent dès le 11 novembre. Les complots se préparent avec l’aide des franges ultras de l’armée. Le Front de l’Algérie française (FAF) lance un ordre de grève générale à l’ensemble des Européens d’Algérie. Ceux-ci s’accrochent violemment dès le 9 décembre avec les forces de gendarmerie. Ils perturbent les visites de de Gaulle à Aïn Témouchent, Tlemcen, Cherchell, Orléansville (Chlef). Ils agressent les Algériens jusque-là indifférents. Ceux-ci sont travaillés par des militants du FLN qui ont reconstitué et élargi l’organisation politique du Front. La population explose et manifeste violemment dans les grandes villes brandissant les drapeaux et des banderoles aux mots d’ordre très politiques : « Algérie algérienne », « Négociations avec le GPRA », « Vive le FLN », « Abbas au pouvoir ». La répression sera sanglante.

 Alger, samedi 10 décembre 1960

Dans la matinée, à Belcourt, des Européens manifestent contre la politique du général de Gaulle. Une rixe éclate entre un Algérien et un des manifestants qui menace la foule avec une arme. Les forces de sécurité interviennent et s’en prennent à un groupe d’Algériens. C’est le détonateur qui fait exploser les ressentiments accumulés. A 17 heures, des manifestants débouchent de la rue Auguste Hardy. Ils descendent ensuite le boulevard Amiral Guépratte. Ils sont rejoints à la rue de Lyon par ceux qui arrivent de la rue Caussemille et du boulevard Thiers, drapeaux et banderoles en tête. Vers 21 heures, un incendie se déclenche à la rue Cayron : les entrepôts du Monoprix brûlent. A 22 heures 30, la pluie tombe.

Un cortège d’Algériens se forme à Diar Essada vers 17 heures. Les manifestants débouchent de la rue des Mimosas. Les Européens tirent sur la foule. Les forces de l’ordre interviennent vers 20 heures.

 Belcourt (Alger), dimanche 11 décembre

A 9 heures, les manifestants sont nombreux à la rue Albin-Rozet. Ils agitent des drapeaux algériens. Ils brandissent des banderoles sur lesquelles sont écrits les slogans : « Algérie algérienne », «Tête-à-tête de Gaulle-Abbas », « Abbas au pouvoir ».

A 9h 30, un drapeau algérien est accroché à la rue de Lyon, à la hauteur du numéro 130. La rue La Fontaine se remplit. Les renforts de CRS arrivent.

A 10 heures, on dénombre une trentaine de drapeaux algériens brandis par les manifestants. A la hauteur du cinéma Le Musset, des Européens agressent les manifestants. La jeune Saliha Ouatiki, âgée de 12 ans, défile en tête du cortège, brandissant le drapeau algérien. Elle est abattue par des tirs provenant des bâtiments habités par les Européens.

A 10 h 20, surgit une demi-compagnie de parachutistes du 18e RCP sous les ordres du colonel Masselot. Elle veut s’en prendre aux manifestants. Le colonel des CRS s’interpose et lui demande de se retirer.

A 10 h 45, les six compagnies de CRS sont débordées.

A 11 h, les manifestants sont de plus en nombreux et ils continuent d’affluer à la rue de Lyon. Ils brandissent de nouvelles banderoles : « Négociation avec le GPRA », « Indépendance ».

A 11h 45, une pluie fine commence à tomber. Quatre compagnies de parachutistes du 18e RCP arrivent. Les CRS ne les laissent pas passer. Elles restent en position dans les rues voisines.

A 12 h 30, des militants du FLN s’adressent à la foule. Les manifestants semblent se calmer et entonnent Min djibalina.

A 13 h 05, des manifestants débouchent de la rue Albin Rozet portant une pancarte à la peinture toute fraîche : « Référendum contrôlé par l’ONU ».

La foule reste en place, agitant les drapeaux et brandissant les banderoles. Les CRS ne tirent pas.

A 15 h 30, un manifestant, certainement un militant du FLN, introduit un journaliste français au milieu des manifestants. Celui-ci racontera le lendemain : « Je suis accepté pour une visite du haut des terrasses afin de me rendre compte de la situation… En route, la discussion s’entame vite. Elle est dure et percutante, jamais haineuse cependant. L’une des plus jeunes femmes me supplie de répéter comment les choses se sont déclenchées. C’est parce qu’un soldat UT a perdu son sang-froid lorsque nous descendions à 17 heures. Il a tiré et tué un jeune garçon. Alors, la colère s’est déchainée. »

A 17 h 30, une rumeur court dans la rue Marey : les parachutistes qui se sont installés en haut du quartier vont tirer dans un quart d’heure si la foule ne se retire pas.

A 17 h 45, la pluie redouble. Les manifestants se retirent en ordre.

 Bab el Oued (Alger), dimanche 11 décembre

A 13 heures, des groupes de jeunes défilent dans Climat-de-France.

A 13 h 15, des manifestants forment un cortège qui se dirige vers Triolet. Les bérets rouges prennent position.

A 13 h 30, les manifestants sont regroupés à la rue des Moulins, à la hauteur du café «L’étoile blanche ». Ils reprennent leur marche. Les paras tirent. Il y aura officiellement trente morts.

De 14 h à 15 h 30 les manifestants, qui descendent du Frais Vallon et du Climat de France, sont arrêtés par les bérets rouges qui tirent. Ceux-ci ont installé des mitrailleuses en batterie aux cafés « Negresco » et « Olympic ».

A 17 h 30, les manifestants se dispersent.

 Alger, dimanche 11 décembre

A Diar Es Saada, un cortège se forme vers 11 heures. Les soldats de l’armée de l’air arrivent et tirent dans la foule.

A Diar el Mahçoul, le jeune Farid Maghraoui, âgé de dix ans, arrache à un officier parachutiste le drapeau algérien que celui-ci avait enlevé à un manifestant. Il s’enfuit en l’agitant. Il est abattu d’une rafale de mitraillette.

Au Clos-Salembier, des manifestants partis de la Cité évolutive se dirigent vers le centre et la place du marché. Les Européens et les forces de l’ordre tirent.

A Kouba, les manifestants se rassemblent dans le centre vers 12 heures. Des bagarres éclatent avec les Européens. L’armée charge. Vers 14 heures un rassemblement se forme au Lotissement Michel. Il est sévèrement réprimé par l’armée.

A Hussein Dey, dans le quartier La Glacière, une manifestation commence vers 11 h 30. Un jeune escalade un poteau et y accroche un drapeau algérien. Il est abattu par les militaires. On saura plus tard qu’il s’agissait du chahid Bouarioua Chérif, âgé de 18 ans. Vers 12 heures des manifestants venant de Léveilley et de l’Oued Ouchayah descendent le chemin des oliviers. Des femmes sont en tête du cortège, brandissant des drapeaux. Les militaires interviennent.

A Haouch Adda, entre Hussein Dey et Maison Carrée, à 15 heures, les manifestants descendent de la Cité évolutive, des quartiers des Eucalyptus et PLM. On envoie les chars de la caserne toute proche pour les arrêter.

A Maison Carrée vers 15 heures débouchent sur la place des camions bondés d’Algériens brandissant des drapeaux. Ils se regroupent et tentent de marcher vers Belfort. Ils brandissent des banderoles : « Vive le FLN », « Algérie algérienne ». Ils sont arrêtés par les soldats sortis de la caserne. Les chars arrivent et tirent dans la foule. Les manifestants refluent vers le quartier PLM qui est investi par les blindés vers 16 h 30. Les tirs s’arrêtent après 17 h 30.

Le dimanche, les Algériens manifestent à Blida au boulevard Trumelet. Ils sont vite réprimés par les soldats sortis de la caserne Bizot. Le couvre-feu est instauré à partir de 20 heures.

 La Casbah (Alger), lundi 12 décembre

Le quartier est complètement investi par les CRS et les gendarmes. On a installé des barrages filtrants et on fouille tous ceux qui y entrent ou qui en sortent. Les camions militaires sont stationnés tout autour : square Bresson, place du gouvernement, rampe Valée, tournants Rovigo. Des barrages bloquent les rues Bencheneb, Marengo, Randon et de la Lyre ainsi que le boulevard de la Victoire. On y a posté des zouaves dont la caserne est toute proche. Les manifestants brandissent les drapeaux et déploient leurs banderoles : «Abbas au pouvoir », « libérez Ben Bella ». A 11 heures, les zouaves tirent sur la foule, faisant de nombreux morts. La rue Randon est entièrement occupée par les manifestants. On accroche des drapeaux algériens aux poteaux électriques, sur la synagogue et au-dessus du centre professionnel. Une barricade a été dressée à la hauteur du marché.

A 12 h 30, un hélicoptère survole la rue Randon et lance des grenades. Les manifestants reculent dans la précipitation et sont cueillis par les zouaves qui continuent de tirer. Le crépitement des rafales se fait entendre jusqu’au soir.

A Hussein Dey, les manifestants venant de Léveilley sont arrêtés par l’armée à la hauteur de l’hôpital Parnet. Ceux qui descendent de la cité Rafanel élèvent une barricade surmontée de drapeaux sur le chemin départemental 115 à Baraki.

Le 13 décembre, vers 13 heures au Climat-de-France, une manifestation a lieu à partir du cimetière d’El Kettar, après l’enterrement des victimes de la veille.

Le jeudi 15 décembre, les Algériens observent une grève. Des affrontements ont lieu à la place du Gouvernement et à la rue Marengo.

 Oran, samedi 10 décembre

Dans la matinée, des manifestants se regroupent au Village Nègre. Le quartier est bouclé par les CRS et les gendarmes qui bloquent la marche à la hauteur du boulevard Sébastopol. On fait appel aux zouaves, aux tirailleurs du 23e régiment, et aux aviateurs de la base de la Sénia. On ramène aussi de Bel Abbès des parachutistes de la légion étrangère, les bérets verts. On les installe à la place Foch.

A 11 h 45, les manifestants débouchent de la rue Mustapha, se dirigeant vers le boulevard Paul Doumer avec des drapeaux et des banderoles toutes fraiches : « Algérie algérienne », « Abbas au pouvoir ». Des harkis renforcés par des marins du centre amphibie d’Arzew chargent. A 12 heures, les gendarmes remontent la rue Mustapha.

A 16 heures, des CRS venus d’Aïn Témouchent et de Tlemcen pénètrent dans le village nègre. Ils tirent sur les manifestants. Officiellement, il y aura 4 morts.

A 18 heures, les militaires bouclent complètement le quartier et installent des barbelés à toutes les sorties. Le couvre-feu est instauré.

 Oran, dimanche 11 décembre

Dès 9 heures, des groupes de manifestants se forment au village nègre. Ils sortent sur le boulevard Paul Doumer, défiant les soldats qui tiennent le barrage. Ils se font aussitôt tirer dessus.

Dans l’après-midi, le quartier est investi. Un journaliste note : « On remarque beaucoup de drapeaux FLN hâtivement fabriqués.» Les manifestations continuent malgré l’intervention des militaires qui cernent et occupent le quartier. On brandit des banderoles fabriquées durant la nuit : « Vive le GPRA », « Abbas au pouvoir ». De violents affrontements ont lieu à la place Joseph-Andrieux. Vers 17 h 45, des troubles éclatent au quartier des Planteurs.

 Oran, lundi 12 décembre

Les Européens continuent leur grève et manifestent contre de Gaulle. A 12 heures, des milliers d’Algériens drapeaux en tête, sortent du quartier dit « du bord d’Oran », près de la Sénia. Ils se dirigent vers la Cité Petit. On leur envoie les chars et les half-tracks. La marche est violemment dispersée. Dans l’après-midi, des manifestants se regroupent devant le marché de la Ville Nouvelle, à la place Bla. Ils sont cernés et violemment dispersés par les militaires.

 Oran, samedi 24 décembre

Des manifestations reprennent avenue de Valmy, route de Sidi Chami, au Petit Lac. Des cortèges parcourent les rues de Victor-Hugo et Sanchidrian. L’armée intervient à Victor-Hugo, aux Planteurs, à Lamur.

Les jours suivants, les affrontements continuent dans les mêmes quartiers : Victor-Hugo, Sanchidrian, Les Planteurs, Lamur, Cité Petit. Le 27 décembre à 21 h 30, l’armée tire. Il y a deux morts à la rue des Amandiers à Lamur. Le 28, des rassemblements à la cité Sanchidrian et au lotissement Sempéré sont violemment dispersés.

 Constantine, dimanche 11 décembre

La veille, des Européens ont organisé des marches hostiles à de Gaulle. Le dimanche matin, les Algériens manifestent à la rue Clémenceau et à la rue Damrémont. Drapeaux en tête, ils crient : « Algérie musulmane. » Les militaires ferment aussitôt les rues et les blindés prennent place. Dans l’après-midi, des manifestations se déroulent aux faubourgs Lamy et Bellevue.

Le lendemain, lundi 11 décembre, les Algériens manifestent rue Tiers, rue Bienfait et au quartier Sabatier. On envoie les parachutistes (bérets rouges et bérets noirs) qui chargent violemment.

Le 15 décembre, les Algériens observent une grève générale. Des troubles éclatent après l’enterrement des morts des journées précédentes.

 Bône (Annaba), mardi 13 décembre

A 8 h 30, les Algériens manifestent dans les quartiers de la vieille ville et celui de La Colonne, drapeaux en tête. Ils brandissent des banderoles : « Algérie algérienne ». Les soldats chargent et tirent. Le journaliste local a ce commentaire : « Il s’agissait sans doute d’un mot d’ordre puisque, un peu partout, dans les quartiers alentour, des groupes de musulmans, toujours brandissant leurs drapeaux, manifestaient. »

Dans la nuit du 13 au 14 décembre, les manifestations continuent dans la Vieille Ville. Le lendemain, dans l’après-midi, un cortège de plusieurs centaines de femmes, drapeaux en tête, s’ébranle au boulevard Clemenceau. L’armée tire faisant plusieurs mortes. Un peu plus tard, un cortège se forme après l’enterrement des morts de la veille au cimetière Sidi Bouadid. L’armée tire faisant plusieurs morts.A 16 h 20, un rassemblement de femmes tente de s’ébranler à partir de la place des Pyramides pour descendre vers le centre-ville. L’armée intervient et tire.Le 15 décembre, il y a un mort à la cité des Lauriers-Roses et une violente manifestation à proximité de l’hôpital.

Boualem Touarigt

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