Un précurseur de la presse libre
Serge Michel

Par Ammar Belhimer
Publié le 24 nov 2012
« C’est un coureur de grand chemin », dit de lui sa fille Marie-Joëlle Rupp qui l’a rattrapé au crépuscule de la vie puisqu’elle ne l’a retrouvé que quatre mois avant sa mort. Il s’appliqua à faire de sa vie « une révolte permanente ». Son caractère rebelle et libertaire en fit un personnage atypique dans l’aventure du militantisme révolutionnaire. Il s’agit de Serge Michel, connu de l’Algérie combattante comme un moudjahid d’un engagement sans faille et un illustre militant de la question nationale et de la décolonisation de l’Afrique, puis comme grand bâtisseur de médias.
Serge Michel
Serge Michel

Derrière le célèbre pseudonyme de Serge Michel se cache Lucien Douchet, né le 22 juillet 1922 à Saint-Denis, une banlieue parisienne. « Petit Lulu », Lucien pour les intimes, est le garçon unique d’une famille de réfugiés russes qui vénère aussi bien la sainte Russie que la jeune République des Soviets. A ces racines se rattachent les prénoms de ses premiers fils : Igor-Nourredine, né en décembre 1957 à Tunis, et Ivan-Nadir en 1960. Dans sa jeunesse, il est rattrapé par la Seconde guerre mondiale : le 23 févier 1943, il passe à la trappe de la loi relative au service du travail obligatoire (STO) et ramassé à la gare de l’Est, à Paris, pour être expédié à Rostock, en Allemagne de l’Est, où il est chargé de la décoration du camp. Il ne sortira pas indemne de se passage qui lui permet de renouer avec la peinture.

Son idole est Henri Michaux qu’il connut de près et dont il fera de ses œuvres SA référence dans la vie jusqu’à la mort du poète de l’exil et du refus, en 1984. Parallèlement à l'écriture, Michaux s'intéressa à la peinture et à tous les arts graphiques en général et les utilisera dans nombre de ses œuvres. La pratique de l'écriture et du dessin se sont conjugués chez lu avec l'attrait Michaux pour la médecine et en particulier la psychiatrie.

À la fin de sa vie, Michaux était considéré comme un artiste fuyant ses lecteurs et les journalistes, ce qui contraste avec les nombreux voyages qu'il a faits pour découvrir les peuples du monde. L'une de ses citations les plus connues est : « Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers ».

Michaux fera également détester le rationalisme à Serge Michel et lui fera vénérer le voyage « comme quête initiatique et art de la différence, sa capacité à se tenir à l’écart de tout courant ». Jusqu’au jour où tout bascule…

Aussi surprenant que cela puisse paraître, lors de son arrivée pour la première fois à la Casbah il n’est pas dépaysé : « Je ne parle pas arabe. C’est inutile, le film est sans parole ». Ce propos en dit long sur le degré de dénuement, de misère, d’appauvrissement, de paupérisation, de déracinement du peuple Algérien. Il n’avait pas besoin de grandes théories pour l’établir. Un peuple pauvre dans un pays riche d’abord de cette lumière d’Alger qui le posséda « à en perdre le sens ». A l’ombre de cette lumière saisissante se tapit la misère.

En s’installant à la Casbah, Lucien Douchet choisit son camp et change de nom. Il s’appellera Serge Michel. Serge pour « Victor Serge », révolutionnaire et écrivain belge d’origine russe, et Michel pour « Louise Michel », la figure légendaire surnommée « la Vierge Rouge de la Commune de Paris » de 1871.

Il habite La Casbah. Les noms de ses premiers contacts, dans l’ordre ou le désordre, suffisent à deviner la suite du parcours : Ali Boumendjel, avocat des pauvres et futur martyr de la révolution, et Ferhat Abbas, fondateur et président de l’UDMA, l’Union démocratique du manifeste algérien.

Il tient à partager la vie, misérable et précaire, des autochtones en s’engageant docker sur le port d’Alger où il croise Kateb Yacine qui lui fera intégrer son groupe formé de Mustafa Kateb, Hankès Messaoud, Issiakhem, Jean Sénac…

C’est auprès de Ferhat Abbès – il l’appellera « le pépé » - qu’il fera cependant ses premières classes. Il fait partie de la rédaction de La République algérienne, organe de l’UDMA, comme secrétaire de rédaction, reporter et caricaturiste, aux côtés d’illustres journalistes militants, comme Ahmed Boumendjel, rédacteur en chef, Ali son frère, et Ahmed Francis. A ce titre, il devient le premier dessinateur politique de toute la presse nationaliste.

Au lendemain du premier novembre 1954, les journaux nationalistes sont saisis mais Serge Michel est derrière les machines pour actionner une imprimerie clandestine, vouée à l’édition de tracts de propagande, à Bab-El-Oued.

Début 1955, il est à paris, souvent en compagne de Omar Oussedik, dit Commandant Si Tayeb qui sera secrétaire d’Etat à la guerre au sein du GPRA de 1958 à 1960, avant d’embrasser une carrière de diplomate qu’il poursuivra jusqu’après l’indépendance.

A Paris, il retrouve également Ahmed Boumendjel, ancien secrétaire général adjoint de l’UDMA, désormais responsable des contacts à la Fédération de France du FLN. Il est hébergé au Petit Clamart chez Colette Jeanson, qui sera plus tard membre du réseau des porteurs de valises.

L’année suivante, en 1956, Serge Michel renoue avec ses premiers amours – la presse – en Suisse où il est envoyé mettre à contribution les services d’un imprimeur, Henri Cornaz, à Yverdon, pour faire paraître Résistance algérienne, lancé par Mohamed Boudiaf à Tétouan quelques mois après la « Plate-forme de la Soummam », base idéologique du FLN, rédigée le 20 août 1956.

 Inter : « C’était le meilleur de nous tous »

 Autour de cette activité naîtra le fameux bureau de Lausanne du FLN que dirigera Tayeb Boulahrouf dont Serge Michel deviendra le principal collaborateur. C’est là qu’il apprendra la mort à Alger, sous la torture avant d’être jeté du haut d’une terrasse, de l’un de ses meilleurs amis Ali Boumendjel. « C’était le meilleur de nous tous », écrira Serge dans son roman autobiographique, Nour le Voilé.

Sa mission prenant fin en Europe, il regagne la base arrière de la révolution à Tunis. Il est plongé dans une toute autre ambiance de course au pouvoir : « Tunis est le traquenard, le miroir où les crabes s’admirent ; mis en appétit par l’appât du pouvoir, ils s’entredévorent », déplore-t-il. Au siège du FLN, rue Es-Sadikia, il retrouve Ahmed Boumendjel qui active au service de presse chargé de la reparution d’El Moudjahid après la disparition de Résistance algérienne en juin 1957. C’est Abbane Ramdane, en charge de l’information et de la propagande au sein du Comité de coordination et d’exécution du FLN, qui en a la charge.

Au sein de l’équipe d’El Moudjahid, Serge Michel est par ailleurs animateur de La Voix de l’Algérie, une émission radio lancée au Caire en 1956 et transférée à Tunis l’année suivante. La même émission est érigée en Voix de la République algérienne le 19 septembre 1958 lorsque sera instauré le gouvernement provisoire de la République algérienne.

De la radio au cinéma, il n’y a qu’un pas pour Serge Michel. Il s’y emploiera avec succès avec la création de la commission cinéma du GPRA par M’hamed Yazid, ministre de l’information. Il est versé au sein d’une équipe composée de Mahieddine Moussaoui, Djamel Chanderli, Pierre et Claudine Chaulet, Rachid Ait-Idir. De leur collaboration féconde naîtront Djezaïrouna, La voix du peuple et Les fusils de la liberté.

Le hasard fera croiser le chemin de Serge Michel avec celui de Patrice Lumumba, à unis, le 5 août 1960. Au premier contact, le révolutionnaire congolais lui propose (il en décidera plutôt) d’être son conseiller et son attaché de presse. Sur place, au Congo, Serge Michel sera à la fois représentant du GPRA et homme de confiance chargé des médias auprès de Lumumba.

 Le Maître

 A l’indépendance, El Moudjahid historique continue de paraître comme hebdomadaire. Le premier quotidien El Chaâb paraîtra le 19 septembre 1962. Il ne suffit cependant pas de lancer des titres. La ressource humaine fait gravement défaut. Serge Michel monte alors le premier stage fermé de formation des journalistes, rue Jacques-Cartier, à Alger, dans les locaux de ce qui deviendra plus tard la première école de journalisme. De ce programme accéléré de trois mois, 24 heures sur 24, sortiront les futurs cadres de la presse, comme Bachir Rezzoug qui restera certainement longtemps le meilleur responsable.

L’année suivante, en 1964, en quatre jours, il lance avec Mohamed Boudia, directeur, le premier quotidien populaire du soir, Alger ce soir. Le titre connaîtra un succès retentissant. Les Algérois se l’arrachent parce qu’il regorgeait de faits divers destinés à leur restituer leur propre image.

En 1965, Serge Michel est loin d’approuver le coup d’Etat et d’applaudir l’avènement du Conseil de la révolution et le « redressement révolutionnaire » dont il se prévaut, mais il fera comme mauvaise fortune bon cœur. A l’approche du Festival panafricain de la culture, organisé à l’instigation de la commission de l’ »éducation et de la culture de l’OUA, en 1969, il est « le conseiller occulte » de Mohamed Seddik Benyahia, le ministre de l’information et de la culture, chargé d’accueillir dès le début de l’été sept mille artistes et intellectuels du continent et leurs cousins d’Amérique.

L’événement conforte d’image d’Alger « Mecque des révolutions » qui verra défiler tous les héros de la Tri-continentale, à commencer par « Che » Guevara avec qui Serge Michel entretient les rapports les plus cordiaux.

En 1975, son ami Henri Lopès, chef du gouvernement de Marien N’Gouabi, le sollicite pour lancer un quotidien et ouvrir une école de journalisme à Brazzaville où il réside à l’hôtel Cosmos. Il y côtoie Pierre N’Zé, le responsable du parti Denis Sassou N’Guesso, chef de l’armée et de la police.

Il y verra s’écrouler, comme partout en Afrique, les rêves d’unité et de fraternité et se reconstituer les réseaux néocoloniaux. Une déception qui va le pousser à retourner à Alger pour cumuler les fonctions de conseiller auprès de l’ONCIC et auprès de Ali Ammar, le président de l’Amicale des Algériens en Europe dont le siège est à Paris. A ce titre, il collabore notamment à l’hebdomadaire Actualité de l’immigration.

A la fin des années 1980, il met fin à une décennie d’errance pour s’installer à Alger mais le climat de la capitale complique ses troubles respiratoires. Il entreprend un long séjour au M’Zab, à Ghardaïa, où il reçoit fréquemment la visite de ses anciens compagnons d’armes, en particulier le Commandant Azzeddine.

A l’avènement de la tragédie nationale et son cortège de pertes humaines, des menaces terroristes de contraignent à s’exiler, au même titre que des milliers d’intellectuels algériens. Il ne s’avoue cependant pas vaincu et poursuit le nouveau djihad en s’associant à d’anciens journalistes de renom pour créer, en novembre 1995, à Paris, le premier quotidien algérien à l’étranger : Alger info international. Pendant les six mois que vivra le journal, Serge Michel en est le conseiller et y tient régulièrement ses croustillantes chroniques et ses billets d’humeur « SOS Labès ».

Serge Michel meurt le 24 juin 1997, au petit matin.

Samedi 28 juin, sa dépouille est rapatriée pour reposer en paix au cimetière d’El Alia.

Ammar Belhimer

Source :

 Marie-Joëlle Rupp, Serge Michel : Un libertaire dans la décolonisation, Préface de Jean-Claude carrière, Les Editions Apic (www. Apiceditions.com), Alger 2012.

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