Militant anticolonialiste, rescapé du camp Lodi
Fernand Doukhan

Par Hassina AMROUNI
Publié le 05 avr 2018
En 2010, la journaliste française Nathalie Funès publiait chez Stock un ouvrage intitulé Mon oncle d’Algérie, dans lequel elle revenait sur les traces de cet oncle, né en Algérie et qui avait, au lendemain du déclenchement de la guerre de libération nationale, choisi d’être dans le camp des Algériens.
La famille Doukhan
Photo de famille
Détenus du camp Lodi

« Dans mon souvenir d’enfant, mon grand-oncle, Fernand Doukhan était un vieux grincheux qui semblait se battre contre des moulins à vent. Dix ans après sa mort, cette image est venue se heurter à une notice biographique de quelques lignes, sur son passé d’anarchiste en Algérie, que j’ai découverte sur Internet. C’est ainsi qu’est née l’idée de ce livre ».

Naissance à Alger

C’est dans le quartier populaire de Bab-el-Oued, plus précisément, avenue Durando, que vient au monde, le 29 mars 1913, Fernand Doukhan au sein d’une famille très pauvre, d’origine juive berbère. Alors que chez les Doukhan, on exerce, de père en fils, les métiers de peintre en bâtiment, domestique, matelassier ou brocanteur, lui choisira de devenir instituteur, après de brillants résultats obtenus au brevet d’études.
A l’Ecole normale de Bouzaréah où il poursuit sa formation d’enseignant dans les années 1930, il côtoie notamment Mouloud Feraoun. C’est à cette époque que Fernand Doukhan se rend compte des véritables disparités existant au sein de la société de l’époque et surtout des énormes injustices du pouvoir colonial à l’égard des Algériens. « Peu de temps avant son arrivée, il était encore de coutume de séparer les musulmans et les Européens, qui passaient pourtant le même concours d’entrée, dans les salles de cours, au réfectoire et au dortoir. Cette ségrégation l’avait indigné », raconte Nathalie Funès (1).

Débuts dans le militantisme

Lorsque la France vient d’entrer en guerre contre l’Allemagne en 1939, Doukhan commence à militer au sein du groupe local de la Solidarité internationale antifasciste (SIA).
Agé de 26 ans, célibataire et sans enfants, Fernand est affecté au 9e régiment des zouaves, le
« Régiment d’Alger ». En juin 1940, il est fait prisonnier et passe toute la durée de la Seconde Guerre mondiale dans les camps allemands. Libéré par les Alliés, le 20 avril 1945, il retourne à Alger où il est affecté comme enseignant à l’école Lazerges, dans le quartier Nelson, à Alger. Il reprend également ses activités militantes, devenant, dès 1948, un membre actif du groupe d’Alger de la Fédération anarchiste (FA) dont il intègre la commission d’éducation. Bien évidemment, il est très vite fiché par les services de police et du renseignement qui l’interpellent à l’été 1949, lors d’une opération d’affichage clandestine dans le quartier de l’Agha, à Alger. Il sera relâché après quelques heures passées au commissariat.
La Fédération anarchiste au sein de laquelle il militait devient, dès 1949, le Mouvement libertaire nord-africain (MLNA), un mouvement légalisé par les autorités coloniales en 1950 et dont il devient secrétaire en 1954. Ce mouvement jouera un grand rôle durant la révolution algérienne.

Doukhan l’anticolonialiste

Au lendemain du déclenchement de la guerre de libération nationale, il est, en effet, chargé par Georges Fontenis, président de la Fédération communiste libertaire (FCL), nouveau nom de la FA, de prendre attache avec les responsables locaux du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD),devenu MNA dirigé par Messali Hadj.
Dès lors, la FCL apportera une grande aide, notamment logistique au MNA, en lui fournissant du matériel mais aussi en organisant des déplacements de militants, en aidant à la tenue de réunions clandestines, en proposant des lieux sûrs comme « planque »  etc.
Même le domicile des Doukhan, sis rue du Roussillon à Bab-el-Oued, servira de lieu de réunion et d’hébergement des militants nationalistes.
S’engageant ouvertement dans le camp des militants nationalistes, Fernand Doukhan qui signait des articles dans les colonnes du journal Le Libertaire, n’hésite pas à défendre, à chaque fois, leur position. Parmi ses articles au contenu tranchant : « La faune colonialiste de l’Assemblée algérienne » (6 janvier 1955), « De la nomination de Soustelle aux interpellations sur l’Afrique du Nord : règlement de comptes » (3 février 1955), « D’Alger : solidarité néo-colonialiste » (24 février 1955) etc.
Le 11 novembre 1954, à peine dix jours après le déclenchement de la guerre d’Algérie, il dénonce, dans un article intitulé « Mauvaise foi et colonialisme éclairé », ces « légionnaires, gardes mobiles, CRS et autres gendarmes en mal d’expéditions punitives depuis l’armistice en Indochine » et « leur sens élevé de la justice, eux qui ratissent, violent, tuent, sous les ordres de puissants qui veulent continuer à s’enrichir colossalement sur la misère des fellahs, ouvriers agricoles, mineurs, dockers… ». Le terrorisme, ajoute-t-il, n’est que la conséquence de « l’expropriation, de la surexploitation, de la répression, des massacres, des hécatombes, de l’analphabétisme, de l’étouffement de la personnalité de l’Algérie ». Il condamne aussi, dans un autre article, « les aveux extorqués sous la torture » et « l’immense camp de concentration qu’est devenu l’Algérie ».

Doukhan répond à l’appel à la grève du FLN

Le 28 janvier 1957, alors que les Algériens répondent en masse à l’appel à la grève lancé par le FLN, Fernand Doukhan décide lui aussi d’y prendre part.
Arrêté par les parachutistes à son domicile, il est conduit au centre de tri et de transit (CTT) de Ben Aknoun, pour y être interrogé avant d’être « assigné à résidence surveillée », au camp de Lodi, près de Médéa (voir encadré).
Libéré le 30 mars 1958, il est expulsé du pays, direction la France. Hébergé à Montpellier par un des dirigeants de l’Ecole émancipée du Syndicat national des instituteurs, dont il est adhérent, il en devient le trésorier avant d’être nommé à l’automne de la même année à l’école primaire de garçons Docteur-Calmette.
Marié, sans enfants, il continuera à militer pour les justes causes jusqu’à sa mort accidentelle, survenue le 14 mai 1996, à l’âge de 83 ans.

Hassina Amrouni
Source :
(1)    Nathalie Funès in « Le maitron, dictionnaire biographique ; Mouvement ouvrier, mouvement social »
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article88422
-Nathalie Funès, « Le camp Lodi. Où les pieds –noirs militants pour la cause algérienne (1954-1962) », Tafat éditions, Alger 2013, 200 pages, prix 400 DA


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