Une victoire signée Abbès Laghrour
Bataille du mont Asfour

Par Abderachid MEFTI
Publié le 26 mar 2013
Abbès Laghrour assis à l’extrême gauche avec un groupe de moudjahidine
Moudjahidine en embuscade
Soldat français blessé lors des combats

Abbès Laghrour est un militant du mouvement national depuis le milieu des années quarante. Il est né le 23 juin 1926 à N’sigha, dans la wilaya de Khenchela. Ses qualités lui valurent de devenir un homme qui a marqué de son empreinte le déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954. Il fut l’un des principaux adjoints de Ben Boulaïd, puis dirigeant de la zone I. Laghrour était un meneur d’hommes qui a su s’imposer par sa personnalité hors du commun et surtout entouré de solides guerriers qui maîtrisaient parfaitement les techniques de la guérilla permettant d’affronter un adversaire puissant et supérieur en hommes et en matériel. Il disait aux combattants : «Si l’on reste trois jours sans combat, nous trahissons l’Algérie.»
Une autre bataille l’appela à porter les armes contre l’ennemi français, une bataille historique qui se déroula au mont Asfour ; un engagement grandiose aux côtés des combattants de l’ALN contre les forces d’occupation. Elle eut lieu les 24 et 25 février 1956. Abbès Laghrour est alors chef de la zone 1, qui deviendra plus tard Aurès-Nememcha. Selon des moudjahidine survivants, c’est le gouverneur général de l’Algérie en personne, Robert Lacoste, qui supervisa les combats, embarqué à bord d’un hélicoptère. A l’origine de cette bataille, la réception par le poste de commandement de la wilaya I d’une lettre émanant des militants de Taberdga faisant état d’un mouvement de troupes françaises vers la localité de Siar, au sud de la wilaya de Khenchela. Abbès Laghrour et les chefs de groupe crurent bon d’opter pour une embuscade éclair, mais après une réunion d’urgence de l’Idara (administration désignant l’état-major), la décision de frapper fort en déclenchant une frappe plus importante contre l’ennemi, qui s’apprêtait à procéder à un ratissage des lieux où se cantonnaient les forces de l’ALN, fut la plus indiquée au plan stratégique. Réputé fin tacticien, audacieux et intrépide, Abbès Laghrour concocta un plan minutieux en se positionnant, avec quelques-uns de ses hommes, aux premières lueurs de l’aube du 25 février 1956, sur les hauteurs dominant la route Taberdga-Siar, tandis que l’ensemble des combattants se déployèrent sur le mont Asfour afin de servir de couverture au groupe dirigé par Laghrour en cas de retrait.
Les troupes de l’ALN étaient composées de trois katibate (compagnies) de 110 à 120 moudjahidine et côté français elles s’élevaient à un millier d’hommes appartenant aux corps de l’infanterie et de l’artillerie appuyés par l’aviation. Prêts à en découdre avec l’ennemi, les moudjahidine s’étaient préparés de manière efficace. Dans ce cas précis, la stratégie mise en œuvre fut celle de briser l’encerclement en plusieurs points, ce qui eut pour avantage de minimiser les pertes et d’éviter l’anéantissement de l’ensemble des combattants engagés dans cette bataille. Abbès Laghrour scinda ses 350 hommes en petits groupes qui attaquèrent au moment opportun. En dépit d’un effectif réduit et d’un armement imposant dont disposait l’ennemi, les combattants de l’ALN réussirent à briser l’encerclement en effectuant une percée dans les lignes ennemies afin d’empêcher leur avancée.
Sur ce site au paysage hostile, dénué de végétation et rocailleux, les premiers tirs se font entendre vers 7 heures. Un déluge de feu s’abat sur la colonne de soldats français. Sur le coup, une cinquantaine de militaires sont tués et un moudjahid côté ALN dans ce premier engagement. Selon des survivants, les moudjahidines furent surpris par le nombre impressionnant de soldats français qui se dirigeaient sur eux, principalement du côté de Aïn El Mechnine, derrière le somment où était placé un fusil-mitrailleur. Les soldats français étaient si proches que l’on pouvait entendre leurs chefs les sommer d’avancer vers les positions de l’ALN. Mais la puissance de feu des combattants algériens, assistés par des renforts dépêchés par le secteur de Oued El Alleg, faisait que tout soldat qui avançait tombait aussitôt sous leurs balles. Ce qui empêcha tout débarquement héliporté des troupes ennemies. Après un combat sans répit de quatre heures, les tirs cessèrent. C’est à ce moment qu’intervint l’aviation qui se mit à mitrailler les positions de l’ALN, mais, peine perdue, l’escadrille fut contrainte de cesser le feu par crainte de toucher les soldats français au sol. Un calme apparent s’installa sur le champ de bataille duquel se dégageait une odeur de poudre et de soufre, un espace qui devint soudainement nu et sans âme, car au moindre mouvement humain la fusillade pouvait reprendre.
Vers 13 heures, les hostilités reprirent de plus belle avec une effroyable intensité. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, vers 19 heures, que les échanges de tirs cessèrent, puisqu’il n’y avait plus aucune visibilité, ce qui amena les belligérants à marquer une trêve qui dura jusqu’au lendemain, 25 février. Toute la nuit fut imprégnée d’une tension extrême.
Au deuxième jour de la bataille, les combats reprirent avec rage jusqu’à la tombée de la nuit. Les survivants de l’ALN organisèrent leur repli puis se retrouvèrent vers 21 heures à un endroit protégé. Abbès Laghrour fut blessé aux deux jambes par des éclats d’obus. Il sera transporté par l’un de ses compagnons d’armes qui le mettra à l’abri et pour se faire soigner. Alors que les armes se sont tues, il ne subsista que le silence des montagnes, désertées par les militaires ennemis. Un officier français au grade de lieutenant fut fait prisonnier par les djounoud de l’ALN. Selon un certain Abdelkrim, qui a participé à cette bataille, les combattants algériens étaient si motivés au cours de cet affrontement que l’un d’entre eux symbolisa cet état d’âme de manière très courageuse. Se voyant encerclé de toutes parts, il jeta son fusil-mitrailleur du haut d’une falaise pour ne pas l’abandonner à l’ennemi puis se jeta dans le vide. Ce geste désespéré lui sauva la vie puisque sa chute fut miraculeusement amortie par des buissons. Après la fin de l’affrontement, qui a duré deux jours et deux nuits, le bilan fit état de 300 morts côté français, un officier au grade de lieutenant fait prisonnier par l’ALN et, côté algérien, 22 djoundi tués.
Les combattants de l’ALN firent une démonstration de courage et de stratégie au cours des combats. En dépit de l’inégalité des forces, ils se battirent comme des lions, mais vingt-deux de leurs camarades sont tombés au champ d’honneur. Les pertes subies par l’ALN sont incontestablement dues aux frappes aériennes et à l’artillerie et les nombreux morts parmi les militaires français (300) sont le fait de l’expérience des hommes et des chefs de l’ALN qui, en dépit d’un terrain au relief hostile, surent l’utiliser au mieux en recherchant d’abord la dispersion et en créant plusieurs points d’ancrage, obligeant l’ennemi à se disloquer. Le moudjahid Abdelkrim Merad, âgé de 20 ans au moment des faits, et blessé à la lèvre supérieure par l’éclat d’une pierre percutée par une balle, affirme que «ce fut une grande bataille couronnée d’une belle victoire», avant d’ajouter avec une profonde conviction : «La providence a toujours accompagné Abbès Laghrour, car là où il se trouve la victoire le suit.»
Pour rappel, Abbès Laghrour a participé aux préparatifs du déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954 dans la région des Aurès en compagnie de Mostefa Ben Boulaïd, Grine Belkacem et Adjel Adjoul ; il a dirigé des groupes chargés d’attaquer des postes militaires français. Il prendra part à plusieurs batailles au sein de la Wilaya 1 historique, notamment celles d’El Djorf 1 et 2, de la zaouïa, de Tesfour, d’El Bayadha et de Kentis Mrah el Baroud. Il mourut le 25 juillet 1957.

Abderrachid Mefti

 

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