Accueil Contribution

Par Anonyme, oct 2012.

Les héroïnes oubliées

Par Leïla Tayeb

J’avoue que l’ignorance, l’amnésie, le silence autour du sacrifice suprême de ces héroïnes anonymes, méconnues du grand public, me font mal. Elles n’avaient que seize, dix-sept ou vingt ans. Elles étaient jeunes, belles, intelligentes, sereines, courageuses, décidées à aller jusqu’au bout de leur idéal, par amour de la patrie.

Elles auraient pu éviter la mort, mais elles ont préféré allaient jusqu’au bout de leur profond engagement. Elles ne recherchaient pas la gloire, elles savaient exactement, pourquoi elles étaient là, pourquoi elles avaient quitté leur foyer, les bancs de l’école ou l’université.

Le souvenir de leur innocence m’émeut toujours. J’ai eu la chance de m’en sortir, elles non. C’est pourquoi aujourd’hui, je me fais le devoir de partager, une ou deux choses que je sais d’elles, afin que nul n’oublie que chaque ville, village, bourg, douar, chaumière, gourbi a participé à la lutte de libération nationale, que chaque famille algérienne compte une, deux ou trois victimes, parfois plus. C’est le cas de la famille Ould Kablia, dont les trois frères étaient engagés dans les rangs de l’ALN ; Zoubida, jeune étudiante en médecine imprégnée très jeune de cette fibre nationaliste, les rejoindra. Elle n’avait que 18 ans, mais déjà était recherchée par l’ennemi pour avoir activé à Alger où elle transportait documents, armes, argent…

Elle s’était réfugiée à Mascara, sa ville d’origine, mais pas pour longtemps. Elle n’était pas du genre à se terrer face aux actes abominables de l’indu occupant. Zoubida était disciplinée, d’une volonté inébranlable, d’une grande intelligence politique, doublée d’un engagement sans faille.

Je l’ai connue peu après son arrivée en zone 6, Wilaya V. Bien que je fusse personnellement transférée en zone 7, je savais ce qu’elle faisait avec les docteurs Khaled et Abdelhakim de leurs vrais noms Lahcène Issad et Youcef Damerdji. Tous trois ne se contentaient pas de soigner les blessures des djounound, ils s’occupaient aussi de ces populations meurtries. En plus de leurs fonctions de médecins, ils remplissaient le rôle de commissaire politique.

Zoubida, qui avait pour nom de guerre Saliha, était connu pour ses grandes qualités humaines ; elle entreprit un travail exceptionnel d’éducation, de sensibilisation, de conseils et de soins. Dotée d’une grande force d’écoute et de persuasion, elle intervenait dans les conflits sociaux et réconciliait, et là où elle passait, les gens l’appréciaient, car elle pansait aussi les bleus de l’âme.

L’influence des trois compagnons d’armes, mobilisés 24h/24, toujours sur le qui-vive, était telle qu’elle finit par inquiéter les militaires français. Cette action psychologique était si importante que tout le monde parlait d’eux avec respect et affection. Elle fut qualifiée de « dangereuse pour l’ordre public » et les Français décidèrent d’y mettre un terme. Tous trois sont martyrs, mais peu de gens connaissent leur histoire, ils méritent pourtant notre reconnaissance et notre considération. J’ajouterais même admiration notamment pour ce bout de femme au tempérament de feu.

Une certaine nuit de septembre, celle du 19 au 20 de l’année 1958, pour être plus précise, son groupe fut encerclé, près de Bouhanifia. En zone 6, on savait que quelles que fussent les circonstances, il ne fallait pas se faire prendre. En héroïne, Zoubida défendra les djounoud blessés dont elle avait la charge jusqu’à son dernier souffle.

Ses agresseurs la connaissaient. A l’aide d’un porte-voix, et avant d’accomplir leur sale besogne, ils tentèrent de l’amadouer.

« Zoubida Ould Kablia, tu es jeune, tu es une intellectuelle, tu as l’avenir devant toi, rends-toi et nous saurons être cléments. »

Pour toute réponse, elle tire et tombe au champ d’honneur à la fleur de l’âge, criblée de balles, la veille de la proclamation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Dans cette douloureuse et héroïque aventure que fut la guerre de libération, elles sont nombreuses, ces héroïnes, à avoir tenu tête aux forces de répression colonialistes. Pour l’avoir connue plus longtemps, je ne peux m’empêcher de pleurer lorsque j’évoque le souvenir de Houria Belbouri, lycéenne, qui rejoint le maquis à 17 ans. Elle aussi, tout comme Saliha, était originaire de Mascara ; elle aussi fut encerclée et refusa de se rendre, protégeant de toutes ses forces d’adolescente les moudjahidine blessés dont elle avait la charge. Après s’être rendu compte que le djoundi Baghazel ne répondait plus, elle ramassa la Mat 49 à terre et se mit à tirer, faisant un pied de nez aux militaires français qui continuaient de parlementer avec elle. Il faut imaginer cette jeune fille de 17 ans, dans le feu de l’action, s’emparer de la Mat-49, tirant sur l’armée française, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Elles sont des modèles de bravoure, à l’instar de Maçika Assisa de Batna, de Fadéla Saadane de Constantine, de Hassiba Ben Bouali, qui elles aussi refusèrent de se rendre conscientes qu’elles allaient mourir, toutes, avec cette mission au cœur et dans la tête, l’indépendance du pays.

Mais est-il nécessaire de rappeler que dans cette action libératrice, la femme ne demandait qu’à s’impliquer. Elle aura été de tous les combats, sédimentant sa contribution en de nombreuses incarnations aussi symboliques les unes que les autres. Elle a donc aussi droit à sa part de gloire dès lors qu’elle a assumé pleinement et en toutes circonstances ses rôles de résistante, de militante, de combattante, d’épouse, de mère, active et efficace.

J’ajouterais pour finir que j’applaudis des deux mains l’initiative du ministère des Moudjahidine de faire un livre dans chacune des 48 wilayas du pays sur les chouhada anonymes, livre-témoignage, qui sera distribué dans les écoles.

Hommes ou femmes, votre sacrifice n’a pas été vain. Les enfants d’Algérie sont toujours au service de leur patrie pour le bien de tous ses citoyens.

Gloire à nos martyrs.

Par Leïla Tayeb

Vice-présidente du Conseil de la nation

Versions PDF

avr 2019
fév 2019