Christiane Klapisch-Zuber, porteuse de valises
Réseau Jeanson

Par Hassina AMROUNI
Publié le 06 aoû 2017
Bien qu’issue d’une famille « favorable à l’Algérie française », Christiane Klapisch-Zuber prendra conscience de l’injustice du régime colonial et décidera un jour de rallier la cause algérienne. Parcours d’une porteuse de valise pour le FLN.
Christiane Klapisch-Zuber
Assia Djebbar
Prison la roquette

Originaire d’Alsace, Christiane Klapisch-Zuber voit le jour en 1936 à Thann. Durant la Seconde Guerre mondiale, son père rejoint le front, sa mère quitte alors l’Alsace avec ses trois filles pour échapper aux bombes et à toute la furie de la guerre. Lorsque son père est démobilisé, la famille Zuber s’installe en région parisienne où le père trouve un emploi stable. C’est là que grandit Christiane, dans une France qui se reconstruit. Pas très loin pourtant, de l’autre côté de la Méditerranée, un autre peuple souffre de ce que lui fait subir le colonialisme français. Mais Christiane n’a « jamais entendu parler de l’Algérie ». Lorsqu’elle intègre l’École normale, une amie lui dit en voyant la Une d’un journal sur novembre 54 : « C’est un nouveau Vietnam. Le Vietnam, je savais. On en parlait. »

Le déclic puis l’engagement

Découvrir l’horreur de cette nouvelle guerre, à quelques milliers de kilomètres, va bousculer son confort, ébranler ses convictions et l’amener à s’y intéresser de près, à en débattre avec ses amis de l’Ecole normale où elle est étudiante. « En 1955, à l’École normale, je me suis engagée contre la guerre. J’ai manifesté avec les étudiants boulevard Saint-Michel. J’ai adhéré à l’Union des étudiants communistes, dès le printemps 56, contre les départs des rappelés. On faisait de l’information politique à l’École, à Sèvres, on distribuait des tracts. Lucie Prenant dirigeait l’École, elle n’était pas défavorable à nos activités, contrairement à Marie-Jeanne Durry », confie-t-elle.

Rencontre avec Assia Djebar

Au cœur de ces actions militantes, une rencontre sera déterminante pour la suite de l’engagement de Christiane : sa rencontre avec une militante algérienne : « Mon amitié avec la première Algérienne sévrienne, Fatma-Zohra Imalhayène, la romancière Assia Djebar m’a éveillée à l’Algérie. Elle nous donnait la matière, des documents politiques du FLN. Elle militait, je pense, activement. Elle était notre source d’information. Grâce à Fatma-Zohra qui faisait des études d’histoire on comprenait mieux », dit-elle et d’ajouter : « Plus tard, j’ai adhéré au PC. J’étais au Quartier Latin, c’était une cellule de l’École des Hautes Études avec Jean-Pierre Vernant, Maurice Godelier, Suzanne de Brunhoff ».

Christiane rejoint le réseau des bombes

Alors qu’elle est entièrement acquise à la cause algérienne, Christiane décide de passer à l’action armée, en rejoignant le réseau des bombes par l’entremise d’Etienne Bolo, rencontré au Maroc où elle passait ses vacances. « Fatma-Zohra était au Maroc avec un ami qui s’occupait, avec Bolo, d’un camp d’enfants algériens réfugiés dans la banlieue de Rabat. J’ai hébergé un Algérien à qui j’ai laissé ma chambre. Je venais d’être nommée professeur à Beauvais. J’ai passé la nuit chez ma grand-mère. L’Algérien s’est trompé de porte. C’était une chambre de bonne dans un immeuble bourgeois de la rue de l’Estrapade. Il a essayé d’entrer chez un voisin qui a appelé les flics. Le lendemain je suis revenue à ma chambre, la police m’attendait », se souvient-elle. Christiane est arrêtée en septembre 1960 : « J’ai été porteuse de valises. J’accompagnais des résistants algériens. Je ne parlais pas avec ceux que j’aidais, c’était la consigne. » Lors de son arrestation, la police ne trouve rien de compromettant dans son appartement, une autre perquisition sera opérée chez ses parents. « Lafamille m’en a voulu de ce déshonneur », confie-t-elle. Pourtant, elle se charge de lui trouver un avocat : « Maître François Sarda m’a défendue mais l’affaire s’est compliquée avec l’arrestation d’Étienne Bolo, les amis de prison m’ont conseillé Roland Dumas et Henri Likier qui faisait partie du collectif de défense des Algériens, il y avait Oussedik, Benabdallah, Jacques Vergès… Mes parents m’ont aidée, ils ont payé François Sarda et Roland Dumas ». En prison, la résistante rencontre d’autres femmes du réseau Jeanson, elles échangent, s’encouragent et se lient d’amitié.

Prison de la Roquette

Alors qu’elle est emprisonnée à la Roquette, dans la région parisienne, entre 1960 et 1961, des grèves menées par les détenus algériens de Fresnes, font bénéficier Christiane et ses codétenues d’un régime semi-politique : « On bénéficiait, grâce aux grèves menées par les détenus algériens de Fresnes, d’un régime semi-politique.On pouvait circuler dans le département, on avait un bout d’étage à nous. La Roquette était une forteresse, un hexagone, je crois, avec une tour à chaque angle, un haut mur, et au centre, la chapelle, une tour d’où partaient des ailes reliées entre elles. On occupait une équerre. Ce double couloir était ouvert toute la journée, on partageait une cellule à deux ou trois. On mangeait ensemble dans une cellule qu’on avait organisée en réfectoire. Le menu ordinaire était amélioré par les colis des familles. On se donnait des cours les unes aux autres, j’ai appris un peu d’arabe pendant six mois, jusqu’à l’évasion, avec Didar Fawzi, une Égyptienne, amie d’Henri Curiel. Je l’ai revue à propos de ses activités autour de Curiel. On était très solidaires », raconte encore la résistante. Elle évoque, par ailleurs, sa rencontre avec les autres militantes, toutes engagées contre la barbarie coloniale : « Il y avait à peu près quinze femmes dont Cécile Decugis, une monteuse de cinéma qui avait travaillé avec Rivette. Elle était condamnée à 7 ans de prison. Les femmes du réseau Jeanson étaient là aussi. Il y avait Véra Binard, Hélène Cuénat, Micheline Pouteau, Jeanine Cahen. Zina Haraigue et Fatima Hamoud y étaient aussi détenues. J’apprenais à lire et à écrire à Fadila, dont j’ai oublié le nom. Je l’aimais beaucoup. Les Algériennes étaient discrètes sur leurs actes politiques (…). Les Algériennes travaillaient dans la Fédération de France. Zina était la sœur de Omar Haraigue, l’un des lieutenants de la bataille d’Alger. J’ai revu Jeanine Cahen. Il y avait aussi Inge, une Allemande qui avait travaillé avec le FLN en Rhénanie, elle risquait 20 ans. Hélène était l’une des premières du réseau Jeanson. On recevait des livres, des romans, des livres de travail. J’ai lu des livres d’histoire. On avait la radio et des journaux. Cécile avait été en atelier en droit commun avant le régime politique ».

Plan d’évasion

Au cours de leur période d’emprisonnement, les moudjahidate ont fini par tisser entre elles des liens d’amitié et surtout de confiance qui les amèneront à réfléchir à un moyen d’évasion : « L’idée de l’évasion, on y travaillait. On allait aux douches une fois par semaine et on repérait les lieux possibles. Dans les cellules on n’avait pas l’eau courante. On se lavait dans des bacs à l’eau froide.On avait un seau pour la nuit. Dans la tour des angles, il y avait une salle d’eau avec un évier continu, de l’eau froide. Un seul cabinet d’aisance se trouvait là. On y avait accès dans lajournée. Une petite fenêtre était taillée dans le mur au dernier étage, avec des lames de bois vers l’intérieur, et derrière de gros barreaux carrés. Les gardiens ne passaient pas dans ce cabinet pour taper sur les barreaux et vérifier s’ils étaient sciés. Quand nous avons scié les barreaux, il fallait, chaque fois, replacer les lames de bois. On a scié en trois jours, en se relayant, en faisant le guet, en évitant que la bonne-sœur nous surprenne. On mettait les radios à fond pour faire du bruit. Il fallait être sûres des relais extérieurs. Les plus menacées s’évaderaient. Hélène avec un manuel de serrurerie a réussi à fabriquer des clés pour ouvrir les cellules. Micheline a pu ouvrir sa cellule de l’intérieur en passant le bras par le judas scié ; Didar, Hélène, Zina, Fatima sont sorties de leur cellule. On avait une corde magnifique fabriquée avec des collants tressés. Elle n’a pas été décrochée par les évadées. Les gardiens ont repéré la corde lematin. Ils n’ont pas compriscomment on était sorties descellules. Les évadées ont misbeaucoup de temps avant de trouverla corde de l’extérieur du murd’enceinte. Elles se sont disperséesdeux par deux. Par miracleMicheline et Jeanine ont échappéaux contrôles. A trois heures dumatin en survêtement dans la rue…Micheline, elle était prof d’anglais, ajoué l’Anglaise en goguette à Paris.Elles ont réussi à passer en Italie.
Les autres sont arrivées au quartierSaint-Antoine, elles se sonttrompées de porte mais on les a bienaccueillies. Les six ont réussi leur évasion », évoque encore la moudjahida.

Une surveillance accrue

Après cette évasion réussie qui avait fait la une de la presse du lendemain, les bonnes-sœurs qui assuraient la surveillance des prisonnières sont très vite accusées de complicité. Retirées de l’étage politique, elles sont remplacées par des gardiennes civiles dont certaines étaient acquises à la cause algérienne « l’une d’elles nous a dit, au moment du putsch, qu’on pouvait compter sur elle », confie Christiane Klapish-Zuber. L’Education nationale refusant de l’employer à sa sortie de prison, Christiane apprend à taper à la machine et travaille comme secrétaire dans le cabinet de Mourad Oussedik, avocat qui a défendu plusieurs militants du FLN. Au lendemain des manifestations du 17 octobre 1961, Christiane se souvient avoir reçu des témoignages d’Algériens sur ce crime abject. « Avec des plaintes on a fait un opuscule qui a dû être transmis à la Fédération. Les Algériens de France manifestaient dans la rue. On a su que des Algériens avaient été jetés dans la Seine, qu’il y avait des disparus, les familles venaient témoigner. Quand j’en ai parlé à mon père, il m’a dit qu’il ne voulait pas écouter “ceshorreurs” très exactement. A la Préfecture de Police, les flics s’étaient déchaînés contre des Algériens. Les Français ne savaient pas, ne voulaient pas savoir ». Engagée auprès des Algériens dans leur lutte pour leur liberté et leur dignité, Christiane Klapisch-Zuber le sera jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Une Algérie qu’elle ne connaîtra jamais. « J’aurais pu aller en Algérie; j’ai été invitée par l’Ambassade. J’ai trouvé toutes sortes de raisons pour ne pas y aller. Je ne voulais pas être touriste en Algérie. J’ai revu Fatma-Zohra plusieurs fois (…). Pourquoi je ne vais pas en Algérie, pourquoi je n’y suis pas allée, je ne sais pas. Je pourrais m’interroger…L’Algérie, je ne sais pas si j’irai». Christiane soutient en 1966 une thèse de 3e cycle en histoire. Spécialisée en histoire de l’Italie pré-moderne, de la fin du Moyen Age à la Renaissance, elle devient professeure honoraire. Historienne émérite, elle reçoit en 2004 le titre de Docteure honoris causa de l’Institut universitaire européen de Florence et en 2008, elle est faite Docteure honoris causa de l’université de Pise. Elle est également auteur de plusieurs ouvrages de référence dans son domaine de recherche.
 Hassina Amrouni
(1)Témoigange recueilli par Leila Sebbarin

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